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Cabaret Vert-Jour 1/4 : King Gizzard, Fat White et les autres...

25 août 2016 : première journée sur quatre de cette édition 2016 du festival du Cabaret Vert dont la programmation, si elle tient toutes ses promesses, devrait faire s'élever quelques nuages de poussière des plus compacts dans le ciel ardennais. Et il y a plutôt intérêt : après six heures et demie affalés dans des trains sur-climatisés et un montage de tente fastidieux sous le soleil caniculaire de Charleville-Mézières (c'est pas des blagues), autant dire qu'on est pas là pour beurrer des tartines ; ces mêmes tartines dont se délectait l'enfant chéri de la cité, le jeune Arthur Rimbaud, dans le poème issu des Cahiers de Douai qui donna son nom au festival.



Après un rapide tour du propriétaire, prenant le temps d'admirer l'élégance du site, de nous soumettre à l'échange de quelques euros en bayards (mode pénible de la monnaie alternative en festival), de constater que la binouze est à un prix pas dégueulasse, et nous dispensant ainsi d'assister au show de star américaine de l'ennuyeux Damian Marley, nous nous dirigeons vers la scène des Illuminations pour nous faire une idée de ce que les Australiens de King Gizzard and the Lizard Wizard ont dans le bidon. Leur dernier album en date, sorti au début de l'année, une véritable pépite garageo-psychédélique, compose la totalité de leur set : Nonagon Infinity sera joué en entier, dans l'ordre.


Cabaret Vert, Fat White Family, King Gizzard and the Lizard Wizard, Brian Jonestown Massacre, Seratones, 2016


Qui l'a déjà fait tourner en boucle à la maison retrouve l'énergie ébourifante qui l'a séduit, le rythme est soutenu, tout en laissant çà et là l'occasion au public de respirer (le temps du groovy "Mr Beat", par exemple). "Gamma Knife" est toujours un tube infernal, "People Vultures" une épopée excitante. La fosse répond bien d'ailleurs, l'ambiance est joyeuse, les spectateurs sont dedans, sont cools, laissent s'enfuir les enfants trop petits pour aller se mettre sur la gueule au milieu avec les autres (genre sept, huit ans).


Cabaret Vert, Fat White Family, King Gizzard and the Lizard Wizard, Brian Jonestown Massacre, Seratones, 2016


Mais en contrepartie, cela ne laisse finalement que bien peu de surprises ; pas d'arrangement, pas de variation notable. La plus-value, en live, de la présence de deux batteurs n'est pas évidente : le souci de synchronisation semble les brider quelque peu, leur frappe perd en mordant. Le son, de toute façon, paraît un peu faiblard : deux batteries, trois guitares, devraient envoyer bien plus que ça – mais, comme on s'en rendra compte plus tard, il s'agit de la norme, sur cette scène, pour les concerts de l'après-midi. Reste que les compositions, on le savait, sont excellentes.  Si l'on est un peu déçu, c'est que l'on attendait bien plus de folie et de prises de risque venant de types capables de composer une pièce aussi barrée que Nonagon Infinity. C'est un concert agréable, sobre ; les King Gizzard ne sont pas de mauvais garçons.


Cabaret Vert, Fat White Family, King Gizzard and the Lizard Wizard, Brian Jonestown Massacre, Seratones, 2016

(Post Scriptum : revoyant les images du concert quelques jours après, je me rends compte que j'ai été un peu pute ; on a quand même pris un sacré pied !


Satisfaits, en même temps qu'accablés par la température (tous ensemble, on aura quand même battu le record de chaleur de l'histoire du Cabaret Vert), nous rejoingnons le public assis dans l'herbe à Zanzibar pour écouter The Brian Jonestown Massacre – une joyeuse bonne idée. D'aussi loin que nous sommes, le son est profond, le psychédélisme tranquille du groupe est touchant. L'étrange et éternel type-au-tambourin est toujours là. Il fait du tambourin. Les écrans géants nous montrent le visage vieilli, bouffi, usé d'Anton Newcombe rappelant aux festivaliers qu'ils ont bien fait de venir le voir avant qu'il ne soit mort. Mon photographe me parle de Rhum Express et fait un parallèle stupéfiant entre Musset et Hunter Thompson. Newcombe demande des lumières rouges, use de son autorité visionnaire pour nous donner à voir un morceau à mi-chemin entre "Knocking on Heaven's Door" et n'importe quel morceau des Cure.


Cabaret Vert, Fat White Family, King Gizzard and the Lizard Wizard, Brian Jonestown Massacre, Seratones, 2016


Un peu plus tard, The Internet monte sur la scène des Illuminations. Malgré un groove solide, quelques bonnes idées et une belle énergie, le groupe échoue à se sortir d'une banalité globale oppressante, ne parvient pas à nous convaincre. De toute façon, à cette heure-ci, tout le monde ne pense déjà plus qu'à la tête d'affiche du soir, dont on installe le matériel de l'autre côté du site.


Le monde entier semble se tasser devant la grande scène ; ça se pousse, ça se marche dessus depuis plusieurs heures pour espérer voir un bout de cheveu de Nikola Sirkis. La foule est incroyablement dense, l'affluence est énorme. Toutefois, étant donné que Indochine ne nous autorise pas à prendre de photos, on n'en dira pas un mot. Ah, faut pas nous embêter.


Comme on est de vrais journalistes et tout, on retourne aux Illuminations, nous intéresser aux Seratones, dont l'intensité du statut d'outsider est inversement proportionelle à celui de méga-mamouth insitutionnel français de la concurrence. Et, bénie soit la sainte déontologie, c'est une gigantesque claque. Le quatuor, composé de trois hardos et d'une chanteuse soul-rockab' hyperactive envoie un son tranchant tout autant que dansant, dans une frénésie rock'n'roll jubilatoire.


Cabaret Vert, Fat White Family, King Gizzard and the Lizard Wizard, Brian Jonestown Massacre, Seratones, 2016


La troupe des marginaux-pas-là-pour-voir-Nikola-Sirkis-bouffer-des-confettis, unie par cet accord tacite, par cette philosophie partagée sous le manteau, se déchaine, passe un superbe moment inattendu, fait un triomphe secret aux américains. Ceux-ci se donnent sans économie sur scène, prennent visiblement du plaisir et savent parfaitement le transmettre aux badauds. Les morceaux sont simples, ont ce qu'il faut de blues dedans pour être immédiatement compréhensibles et efficaces, quelques solos de guitare bien sentis agrémentent le tout quand il le faut ; on est dans du classique, indéniablement, mais avec ce petit plus d'énergie et de sympathie (les éclats de rire impromptus de AJ Haynes !) qui rendent un groupe tout à fait attachant.


Cabaret Vert, Fat White Family, King Gizzard and the Lizard Wizard, Brian Jonestown Massacre, Seratones, 2016


On reste sur place ; c'est Fat White Family qui enchaîne, vingt minutes plus tard. Riches d'une réputation s'accroissant de mois en mois, ils semblent particulièrement attendus ce soir. Au beau milieu de la nuit, une voix s'élève, perce l'obscurité : c'est le signal, l'appel à la prière. Le commando londonnien entre en scène sur fond de cantique oriental, et fait taire le muezzin d'un "Auto Neutron" rageur. L'ambiance est instantanément électrisée ; on est loin, bien loin des Eurockéennes, il y a deux ans, lorsqu'on les programmait à l'heure de la sieste, quand à peine quelques dizaines de freaks épars et inspirés venaient les applaudir parce qu'ils avaient vu le documentaire sur Arte, ou étaient tombés par hasard sur l'album au cochon, à la faucille et au marteau, Champagne Holocaust ; à présent, tout le monde connait les paroles, et les hurle à la lune.


Cabaret Vert, Fat White Family, King Gizzard and the Lizard Wizard, Brian Jonestown Massacre, Seratones, 2016


La Fat White Family est décidément imprévisible : les changements routiniers de personnel mis de côté, incluant l'impossibilité de déterminer qui, au final, est le véritable batteur, puisqu'il change toutes les semaines, ni même d'ailleurs d'affirmer qu'il y a bien « un » batteur véritable, et l'absence aussi régulière que déplorable du charismatique guitariste-compositeur Saul Adamczewski, c'est le registre vers lequel ils semblent se tourner qui est tout à fait surprenant. En effet, à l'instar des King Gizzard, Lias Saoudi et ses sujets ont publié un album en janvier dernier ; mais à l'opposé des Australiens, la grande majorité de leur set se passe des titres de ces Songs For Our Mothers. Seules trois y trouvent leur place : "The Whitest Boy On The Beach", qui finit enfin par sonner comme-y-faut (les vidéos de concerts plus anciens en présentaient une interprétation pour le mons chaotique), "Tinfoil Deathstar", et "Satisfied".


Cabaret Vert, Fat White Family, King Gizzard and the Lizard Wizard, Brian Jonestown Massacre, Seratones, 2016


Ainsi, alors que l'on pouvait s'attendre à une ambiance d'une lourdeur malsaine, comme le laissaient imaginer des titres tels que "Duce" ou "We Must Learn To Rise", fi de tout cela, nous sommes pris de court et assistons à un concert parfaitement punk (alors qu'avant, c'était plutôt post-punk, quoi), les tempos sont tous accélérés, "Raining in Your Mouth", "Wild American Prairie", "I Am Mark E. Smith", même "Touch The Leather", autrefois mid-tempo crado embarassant, devient un gros bout de rock enlevé et brûlant. Une escalade de la violence qui atteindra son paroxysme à l'occasion de "Breaking Into Aldi", dernier single en date dont on jurerait qu'il a été composé tout spécialement à cet effet ; la rage y est palpable comme jamais. Contexte social alarmant ou soumission à la soif de sang de son public, qu'importe : cet ajustement de trajectoire, cette marche vers la baston fonctionne parfaitement.


Cabaret Vert, Fat White Family, King Gizzard and the Lizard Wizard, Brian Jonestown Massacre, Seratones, 2016


Le chanteur Lias Saoudi monopolise l'attention, se tordant, hurlant, dansant comme un poulet sous acide, harrangant la foule ; sa personnalité occupe toute la scène, si bien que l'on peine à distinguer encore une certaine cohésion de groupe, une synergie, un collectif (comme avant en équipe de France) ; d'autant qu'à ce sujet, l'absence inexpliquée de Saul est pesante, muette en même temps qu'éloquente. Son remplaçant d'un soir ou deux ou de toujours, quoi qu'il en soit, tient le coup, ne se pose pas de question et sans aucun complexe, saute à pieds joints dans le marécage. Il est sans doute à l'origine de ce gain de précision, de stabilité, rompant un peu le charme bordélique d'antan que l'on regrettera assurément, mais permettant du même coup au groupe d'envoyer sec-droit-dans-ta-face.


Ce débat, quelques instants plus tard, accompagne nos pas tandis que l'on rentre au camping, une bière dans chaque main ; dès le premier jour, la barre est placée très haut. Nous, on n'a pas trop la pression ; mais y'en a qui vont devoir assurer, demain.



Crédits photos : Thomas Sanna


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