La sensibilité d'un Sonata, la grandiloquence d'un Nightwish et le sens de l'épique d'un Stratovarius, le tout agrémenté d'une modernité et d'une maitrise surprenante, The Last Angel s'impose comme la petite bombe de la scène symphonique hexagonale.
2012 fut, à bien des égards, une grosse année pour le metal français. Le succès des Gojira, Mass Hysteria ou encore Klone et leurs rejetons de la Klonosphère (Trepalium, Hypnose…) montre tout le talent que la scène régionale héberge, jusqu’à voir émerger une « French Touch » reconnue par les observateurs étrangers. Cependant, il y a encore du chemin à parcourir pour que le metal français parvienne à imposer autant de groupe que l’Allemagne ou les pays scandinaves sur le devant de la scène internationale, particulièrement quand il est question de heavy/power. Et pourtant, ce n’est pas par manque de talent que nous sommes à la traine, ce The Last Angel des savoyards de Dreamquest en est encore une fois la preuve.
Formé en 1998 et ayant à son actif deux demos, le groupe a subi de multiples changements de line-up l’empêchant de franchir le cap du premier album avant cette fin d’année 2012. Emmené par Stéphane (chant et claviers), Sébastien (basse et programmation batterie) avec le renfort de Salvatore Mancuso, les frenchies nous offrent avec The Last Angel un metal symphonique riche en surprises.
Des surprises, il faut avouer que nous sommes de moins en moins accoutumés à en voir dans un genre aussi codifié que le heavy symphonique. Pourtant, si le groupe reste dans un metal épique proche de ce qu’offre la scène finlandaise (Stratovarius, Sonata Arctica et bien sûr Nightwish), plusieurs éléments moins conventionnels arriveront à les démarquer du classicisme du genre. Ici, nous sommes loin du speed sans temps morts à la rythmique monolithique d'un Rhapsody. Le travail proposé par le groupe se rapproche de groupe plus prog tel que Vanden Plas ou des derniers travaux de Stratovarius. De même, le cliché du chant haut perché abusant du vibrato est évité, le produit proposé est sérieux et mature. Autre point intérressant, l’usage d’éléments électro dans le chant sur quasiment tous les morceaux. Utilisés de façon grossière ces effets auraient pu plomber l’album mais usés avec parcimonie et intelligence, ils confèrent une variété et un aspect moderne à l’ensemble des plus efficaces que le pré-refrain de "The Last Angel" ou le premier couplet de "Falling Life" illustrent parfaitement. Sur ce dernier, on sent toute la détresse du protagoniste grâce à cette voix lancinante, fébrile, soutenue par une rythmique tout en lourdeur nous plongeant dans une torpeur jouissive. La succès de l’enfant Sauvage où Joe Duplantier fait lui aussi appel à la technologie pour vocoder son chant (comme le Cynic de la grande époque) affirme la légitimité de tels bidouillages.
Evoquer Gojira et Cynic sur du heavy mélodique peut paraitre hors de propos mais c’est ignorer la diversité des influences de Dreamquest. Car à la voix cristalline de l’ange Stéphane est adjoint le chant monstrueux du démon Cédric, chanteur du groupe hardcore Pipedreams. Mais là encore, le groupe ne s’est pas contenté de balancer du chant hardcore n’importe comment et Cédric nous régale par son incarnation parfaite du démon avec sa voix grave mais clair ne s’autorisant que rarement des hurlements bien sentis frôlants parfois le growl. Dès "Shadows", les couplets maléfiques de Cédric offre une rupture et un contraste parfait avec le refrain angélique et enchanteur de Steph. C’est néanmoins sur "Falling Life" que le chanteur de Pipedreams se démarque le plus en déballant progressivement toute sa hargne jusqu’à lâcher sa haine ("I will destroy your sky !") de 7' à 7'25 avec un chant hardcore en canon du meilleur effet. La « violence » relative de l’album ne se limite pas au chant comme le montre le riff bien crado et efficace de "Someday" ou la rythmique mitraillette de "Falling Life". Dreamquest a su nuancer son metal épique d’éléments modernes et sombres en accord avec l'histoire de l'album qui sauront faire taire les sceptiques du style. Amis allergiques à l'optimisme horripilant d'un Freedom Call, rassurez-vous, on est bien loin du happy metal !

Seulement il ne faut pas oublier l’essence de l’album et maintenant que les non-initiés au metal symphonique sont rassurés, il est temps de convaincre les afficionados des déluges de cordes sous fond de grosses guitares. Inutile de faire durer le suspense, les orchestrations sont simplement excellentes. Elles sont présentes sur l’ensemble de l’album et se marient parfaitement avec les guitares créant une intensité rare. Il suffit d’écouter "Bloody Moon" pour se rendre compte de la qualité de ce qui nous est proposé avec son introduction rappelant le travail d'un Howard Shore puis sa montée en puissance symphonique avant de déboucher sur un riff monstrueusement heavy. D’un point de vue strictement symphonique, "War" s’impose comme la grande réussite de l’album même si je ne suis pas convaincu par l’entame vocale du morceau. La fin du couplet de Cédric nous offre une accalmie au piano, un temps de répit au milieu de la bataille, avant que débarque à 3'11 LE motif de cet album, repris ensuite avec les instruments metal et répété à l’envie. A ce moment-là, il n’est plus utile de décrire ce que l’on écoute, on a juste à apprécier cet instant de beauté à l’état brut. Et l’on sent que le compositeur est conscient de sa trouvaille, déclinant sa mélodie à volonté en la reprenant après au piano. Voilà, c’est exactement ce genre de perle qui permet de faire la différence et créer la magie que l’on recherche dans la musique symphonique.
Une telle mise en avant des orchestrations pompeuses et grandiloquentes peut créer une musique surchargée voir indigeste. Et là encore, c’est un écueil que Dreamquest a su éviter. Aux déluges de corde s’ajoutent des passages beaucoup plus épurés notamment avec la seule présence de la batterie et de la basse. D’ailleurs, ôtez-vous de la tête vos préjugés sur la batterie programmée qui se limite à un beat abrutissant (merci Guetta). Ici on ne peut que saluer le travail de Sebastien car la rythmique, dont il s’occupe entièrement puisqu’également bassiste, jongle entre plusieurs tempos(down, mid, up voir purement speed sur "Falling Life") et offre des motifs variés qui contribuent à l’harmonie et la diversité globale. La faiblesse vient peut-être du côté des breaks qui sont un peu brouillons mais c'est bien plus à un manque de moyens financiers qu'à des lacunes musicales que l'on peut amputer cela. La basse se voit offrir quelques moments de gloires (sur le début de "Falling Life" par exemple) que l’on aimerait peut êtreplus nombreux. La guitare acoustique se fait aussi entendre sur "Triumph", la 3e intro ou sur le morceau final, "Enter The Dreams", pour lequel le groupe a fait appel à un certains Greg dont on salue le travail notamment sur son très beau solo vers 1.30. Le guitariste Salvatore Mancuso montre lui aussi un talent certain avec des solis très bien écrits, efficaces, mélodiques mais aussi bien véloces par moment où l’on peut sentir l’influence d’un John Petrucci notamment sur l’excellent solo(mais trop court) de "Bloody Moon". Le gratteux se défoule sur "Triumph" avec un solo final technique et mélodique à souhait, démontrant toute la qualité de son jeu.
Enfin, s’il y en a bien un qui tire son épingle du jeu, c’est Stéphane. Tous les refrains, à l’exception peut-être de celui de "Bloody Moon" que je trouve moins prenant, sont des merveilles. Rien que celui de "The Last Angel" vaut l’achat de l’album. Le bonhomme dégage une telle pureté que l’on ne peut que se laisser prendre dans son récit. Tant qu’on parle du morceau éponyme, la partie finale avec ses chœurs vocodisés("I am the Last Angel..." etc) prend vraiment au tripe et le morceau dans son ensemble est d’ailleurs un petit bijoux de metal prog. Le bonhomme est l’archétype de ce que doit être un bon chanteur dans ce style, se montrant d’une sensibilité rare sur les couplets avant d’affirmer sa puissance sur les refrains. Si sa maitrise et sa technique sont nettes, il se montre très modéré et ne tombe jamais dans le too much un peu comme sait le faire Andy Kuntz de Vanden Plas dont Steph revendique l'influence dans notre interview du groupe. Peut-être un poil plus de folie à l’avenir serait la bienvenue. Dreamquest échappe même au traquenard par excellence, la ballade. Quand j’ai lu le titre, je dois vous avouez mon appréhension. Forever, encore un dégoulinement de bon sentiment empli de niaiserie capable de casser le rythme d’un album, aussi bon soit il (même la force d’un Hellfire Club d’Edguy est tempérée par…"Forever"). Et bien non, le chant de Stéphane se montre juste superbe sur ce titre. Mais ce n’est pas tout, la composition dans son ensemble est de haut niveau et là encore les orchestrations arrivent à magnifier l’ensemble avant que le rythme s’emballe sur un solo bourré de feeling de Salvatore.
Une chose à ajouter ? Ah oui, "Masters Of World", peut-être le hit de l’album. Une véritable explosion que ce riff doublé par des orchestrations plus massives que jamais. J’ai immédiatement pensé à "Outcry" du dernier Dream Theater, non pas que les morceaux soient similaires mais ils donnent tous les deux une bonne claque dans la gueule grâce à un savant mélange riffs tranchant/ effets sympho massifs. Si on ajoute à ça un chant conquérant à nouveau de toute beauté et un joli pont laissant à la guitare et à la basse de l’espace pour ravir nos oreilles, on obtient un morceau réussi de bout en bout.
On en revient alors à mon introduction. Car ce sont bien les contraintes structurelles dont sont victimes les jeunes talents du metal français qui peuvent bloquer la route à un groupe tel que Dreamquest. Espérons qu’une promotion efficace permette à la formation de trouver un label digne de son talent lui donnant les moyens techniques pour perfectionner sa musique. Dreamquest est un groupe mature et The Last Angel offre tout ce que l’on recherche dans ce style de metal, à savoir du rêve. Je n’avais personnellement pas été autant transporté par un groupe sympho français depuis Score To A New Begining de Fairyland. The Last Angel, un coup de cœur que je vous recommande fortement.


