Après avoir pu distiller un peu de notre fiel dans notre report des différentes journée du festival - car c’est aussi ça la critique, utiliser les voies pour faire parler nos voix, et surtout commenter -, prenons le chapô en otage ! Dans l’introduction de la dernière journée, il a été fait mention du fait de retirer papy Biden de la course à la présidentielle. C’est ce dimanche matin que nous apprenons que c’est chose faite. La Grosse Radio aurait-elle un quelconque pouvoir sur l’actualité politique ? Suffisait-il de le demander ? Dans ce cas… Abattez la Citadelle !
Toby Lee - Scène Village
Dave Stewart - Scène Couverte
Puisque l’une des raisons pour lesquelles Toby Lee s’est fait connaître se situe dans ses nombreuses collaborations, le ton de la journée est donné : nous rencontrerons des artistes qui ont joué avec beaucoup, beaucoup de monde. À commencer par Dave Stewart qui inaugure le Chapiteau et n'a pas à rougir des comparses qui le succèdent. Au-delà d'être reconnu comme l'une des deux figures du duo pop Eurythmics, ses faits d'armes trouvent de nombreuses récurrences, de titres écrits pour - entre autres - Nina Hagen, Jon Bon Jovi, Bryan Ferry...au super-groupe SuperHeavy qu'il partage avec Mick Jagger, Joss Stone - encore une qui est venue à Guitare en Scène ! -, Damian Marley et A.R Rahman. En somme, une pointure que tout le monde s'arrache.
Une telle carrière peut laisser rêveur quant à ce qui sera joué - une affirmation qui sera répétée deux concerts plus loin - mais il s'agit de se recentrer. La tournée que Dave Stewart choisit de défendre n'est composée que de titres issus du répertoire de sa formation la plus emblématique, Eurythmics. Pour rendre hommage à sa comparse Annie Lennox, Stewart s'entoure d'un groupe exclusivement constitué de musiciennes. Il n'en reste pas moins au centre de la scène, affublé d'un costume flashy - et d'une sangle avec écrit "Sweet Dreams", l'espace d'un instant, les cauchemars de Chris Isaak sont remontés ! -, mais n'intervenant au micro que pour présenter les morceaux et ses camarades, il laisse constamment la part belle à ses partenaires de scène. Sous format d'aventure best of, le concert se déroule sans accroc, chacun(e) d'eux faisant preuve d'un talent indéniable. Et si la chanteuse qui prend le rôle le plus complexe n'est pas Annie Lennox, elle se réapproprie le répertoire, très réarrangé pour l'occasion.
C'est peut-être, d'une certaine manière, ce qui nous a laissé quelque peu en dehors de la prestation. Eurythmics a un son particulier que nous retrouvons difficilement ce soir. L'alliance de claviers ramenant immédiatement aux années 80, la batterie réverbérée à outrance et le surmixage des voix, rien de tout ceci n'est présent. Évidemment, nous n'en tenons pas rigueur aux réarrangements de Stewart : si les morceaux étaient joués tels qu'en studio, nous serions les premiers à cracher un fiel bien vivace à coups de "vive les vioques et les has been" en tous genres. Mais entre un son parfaitement identifiable et des morceaux qui flirtent avec le tout commun, il y a un juste milieu ici inexistant. Une fois tous les effets d'une époque retirés, les morceaux sont réduits à des petits titres de blues et de rock, brillamment interprétés mais dont on se fout un peu tant ils ne sont pas animés par des mélodies envoûtantes. Comme quoi même une période que nous n'hésitons pas à moquer à La Grosse Radio tant elle a vieilli conserve tout de même une identité dont les fioritures souvent poussives font partie. Le pari n'est pas pris jusqu'au bout : lorsqu'il s'agit de lancer en dernier morceau l'incontournable "Sweet dreams are made of this", le contrepied est total : revoilà les claviers à foison, la reverb, tout ce qui a créé le tube que l'on connaît. Dommage, car celui-ci, on le connaît tellement par cœur qu'il aurait pu être réarrangé.
Marcus Miller - Scène Couverte

Au fil du set Marcus Miller rend quelques hommages. D’abord à son ami et collaborateur de longue date David Sanborn, décédé quelques mois avant le festival. Il lui dédie “Maputo” avant d’en reprendre le tonitruant “Run For Cover” - avec un son de basse très claquant ainsi que des parties trompette/sax épiques -. Il reprend également “I Loves You, Porgy” de l’opéra Porgy and Bess écrit par George Gershwin en utilisant sur ce titre une Fender Jazz rendue fretless. Les traces des frettes étant toujours visibles sur le manche, le résultat visuel est marquant ! Enfin, ce final sur “Tutu” de l’immense Miles Davis dont Marcus Miller a produit l’album éponyme. Ça aussi c’est remarquable sur un CV ! Il faut attendre ce dernier titre pour voir Anwar Marshall s’autoriser un solo de batterie, mais la rythmique sur cette dernière offrande est si riche qu’on a largement de quoi se régaler !
Peu de doute à la lecture de ces lignes, on est plus que conquis par le spectacle que nous a offert Marcus Miller et son équipe de musiciens. Si on aurait apprécié voir un titre de son dernier album Laid Black (2018) joué, le seul set jazz fusion de cette édition 2024 de Guitare en Scène a plus que tenu ses promesses. Le groove a été omniprésent à un point où seul quelqu’un comme Nile Rodgers semble avoir les armes pour suivre.
Nile Rodgers & Chic - Scène Couverte
Car comment passer derrière un set aussi musicalement inspiré que celui de Marcus Miller ? Comment terminer une journée sur de l'émotion pure ? Surtout, comment terminer un festival en beauté ? En sortant la machine à tubes, pardi ! Et pas n'importe laquelle. Si les deux années précédentes, le All Star Band de fortune a assuré le set best of de l'événement, point besoin ici de ramener des musiciens de divers horizons quand la recette miracle tient en un seul nom, qui a façonné par ses riffs funky acérés tout un pan des imaginaires collectifs. Impossible de résumer la carrière de Nile Rodgers en un paragraphe, aussi nous allons le laisser faire lui-même l'état de son CV sur scène.
Chic, ça va, on l'identifie puisque c'est le groupe auquel on associe Rodgers et qui donne son nom à l'intitulé scénique. Quand “Le Freak” déboule en introduction, les contretemps funky emportent déjà l'audience. Rodgers tient le public dans sa paume et n'a plus qu'à déballer son répertoire. Des bribes de morceaux suffisent, puisque nous les connaissons tous. En moins de deux heures, ce ne sont pas moins d'une vingtaine de titres qui sont interprétés, sous forme de medleys, de jams, de simples couplets refrains. Nile Rodgers, bien qu'il soit crédité comme producteur et co-compositeur sur un nombre incalculable d'albums, joue de la méconnaissance de son public en rappelant tout ce qu'il a écrit. "Avec Madonna, nous avions un conflit. Nous n'étions pas d'accord sur le premier single à sortir, “Material Girl” ou “Like A Virgin”... Mais c'est bien moi qui ai écrit les deux, alors pourquoi choisir ?" Et les premiers rangs de réaliser qu'ils s'apprêtent à chanter et danser sur les deux tubes intemporels de Madonna. Le jeu pourrait lasser, mais passer de “Upside Down” de Diana Ross à “Cuff It” de Beyoncé démontre de la richesse d'un répertoire qui s'est surtout étalé dans le temps. Il n'est pas question de nous sortir ici les morceaux d'une gloire passée mais bien d'un succès actuel, en témoigne les deux titres composés pour les Daft Punk joués ce soir, “Get Lucky” et “Lose Yourself To Dance”.
Comme Nile Rodgers le dit dans l'une de ses - nombreuses - interventions, la place qu'occupe l'album Random Access Memories de Daft Punk lui est très chère. Non seulement car le duo électronique français a été, selon ses dires, le seul de ses collaborateurs à l'avoir invité à jouer sur scène avec lui, mais aussi car il constitue le premier Grammy qu'il ait jamais gagné. Un moment qui l'émeut, cela se voit, quand il explique que la dance music a toujours été mal considérée et surtout éloignée, malgré le succès populaire considérable, d'une quelconque remise de prix. Attention, il ne s'agit pas là du caprice de Dany Boon aux César quand ce dernier considère que, parce que ses films font des millions d'entrées, il doit automatiquement être récompensé. Voir coup sur coup Raid dingue et Les Tuche 3 être auréolés, ça fait quand même mal à l'art. Heureusement pour nous, ce César ridicule est rapidement arrêté. Pour revenir à Nile Rodgers, les prix qu'il revendique ne sont quant à eux pas démérités - il en a d'ailleurs reçu un autre pour l'intégralité de sa carrière, quoi de plus juste ! - surtout au vu de la qualité de ses compositions. Il faudrait être bien frustré pour ne pas être emporté quand après un compte-à-rebours et un jeu d'échanges avec le batteur, les notes de “Let's Dance” de David Bowie se dévoilent. Un frisson déjà amené plus tôt lorsque Modern Love, du même artiste et album, est chanté par le claviériste, lui-même totalement recouvert par l'audience qui connaît ses classiques. Ce qu'il fallait retenir avec les interventions mentionnées, c'est que Nile Rodgers est bavard. Très bavard. Trop bavard ?
Presque entre chaque morceau, les monologues font foison et peuvent lasser, d'autant qu'ils peuvent être doublement interprétés. On peut y voir une forme de storytelling pour celui qui aime raconter des anecdotes autour de ses morceaux mais aussi un tic d'arrogance, le guitariste se complaisant à rappeler constamment tout ce qu'il a accompli. De notre côté, nous sommes partagés. Nous sommes charmés par ces interventions, toujours pleines d'humour et qui semblent animées d'une sincérité débordante par un musicien heureux de pouvoir défendre sa carrière. Mais leur longueur et leur régularité nous font fantasmer tous les autres titres qui auraient pu être joués, ces moments où Nile Rodgers aurait pu nous rappeler qu'il a aussi composé de la musique de jeu vidéo, par exemple. Qu'importe, on se régale bien, surtout quand lors du dernier morceau, un certain Marcus Miller refait surface ! Guitare en Scène retrouve une partie d'un ADN qui se fait plus rare au fil des éditions, celui des jams endiablées qui peuvent survenir à tout moment. On se doute bien que celle-ci est prévue de longue date mais on ne s'en plaint pas, surtout que l'invité entame un battle avec le bassiste de Chic. Le “Rapper's Delight” prend une autre forme et finit de nous épuiser. Symbole fort que de terminer là-dessus. Il n'y a plus qu'à rentrer chez nous, espérer que l'année s'écoule vite pour vivre la prochaine édition et aller encourager la grève pour pourrir les Jeux Olympiques ! Pas de première ministre, pas de trêve.
Photos : Stéphane Chollet/Luc Naville/Caroline Moureaux/Alexandre Coesnon
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Textes : Chapô + Dave Stewart + Nile Rodgers & Chic : Thierry de Pinsun
Intro + Toby Lee + Marcus Miller : Félix Darricau

































































