Pour leur premier passage parisien depuis 2018 (et après une date marquante au Hellfest en 2022), Nine Inch Nails est revenu en force en ce début de mois de juillet. Au programme, les pionniers du rock industriel ont proposé un show son et lumière conceptuel en quatre actes répartis sur deux scènes. Trent Reznor, leader du groupe, était pour l'occasion entouré de son collaborateur de longue date Atticus Ross, ainsi que de ses acolytes Robin Finck, Ilan Rubin et Alessandro Cortini. Fait inédit : c'est le DJ allemand Boys Noize qui a assuré la première partie avant de rejoindre le groupe sur scène lors d'un segment collaboratif. Récit d’un concert pas comme les autres, et sans doute l’un des plus ambitieux de la carrière du groupe.
Boys Noize - 19h45
Boys Noize : Electro minimaliste en ouverture
Avant même que Trent Reznor ne fasse vibrer l’Accor Arena, c'est une atmosphère peu habituelle qui accueille les spectateurs. Boys Noize, DJ electro minimaliste au style épuré, lance les festivités. Surprenant choix pour introduire une soirée placée sous le signe du rock industriel. Le set évoque en effet davantage les clubs d’Ibiza que les scènes underground obscures habituellement associées à Nine Inch Nails. Boys Noize, le projet du DJ allemand Alexander Ridha, est en effet reconnu pour ses collaborations prestigieuses avec des artistes très grand public (Daft Punk, production de tubes pour Lady Gaga, Jean Michel-Jarre ou Snoop Dog, collaboration en duo avec Skrillex…).
Petit couac d'ailleurs niveau organisation, car le dj set commence à 19h45, soit quinze minutes plus tôt que prévu. Une meilleure communication de l'organisation aurait été souhaitable. Sur la droite de la salle, Alexander au niveau de la régie son, livre sur ses tables un mix élégant, mélangeant électro minimaliste, indus et électro acide, qui nous plonge dans une ambiance boîte de nuit. Une première pour un concert rock / metal. Même si l’on est pas forcément très spécialiste de ce genre de musique, on sent que l’artiste n’abuse pas de transitions un peu cliché propre à l’électro et qu’il mixe avec une élégance certaine. Le set est cela dit assez linéaire, et l’ambiance reste assez monotone avec des lights rouges qui ne changent pas pendant une heure. Ce qui donne vraiment un côté "ouverture de soirée DJ set".
Du set, on retiendra notamment la version réduite de “I Know”, un (trop court) court clin d'œil au remix de l'OST du film Challenger, composée par Atticus Ross et Trent Reznor eux-mêmes. Rappel subtil que Reznor aime intégrer ses collaborations musicales du moment pour surprendre son public.
Setlist (set joué aux Pays-Bas)
Greenpoint
Are 'Friends' Electric?
Flesh
Fatal Error
Voices
Fortify
Waiting for a Surprise
XYXY
Her Violence Beauty
I Know
Euphoria
No Primordial State
Burn It
Eisbär
REINCARNATE
Near You
Nine Inch Nails - 21h
Acte I : Trent Reznor intimiste et au naturel
La transition vers le set de NiN est immédiate, quasi imperceptible. À peine le DJ set terminé, le voile de la scène B centrale s’élève pour dévoiler un Trent Reznor intimiste, seul au piano, sur le sublime et mélancolique "Right Where It Belongs".
Malgré les quelques cris des fans trop impatients, ce début inattendu impose un silence presque religieux dans la salle. Une audace assumée de commencer par un morceau aussi doux et personnel, rompant avec l'intensité habituelle des performances de Nine Inch Nails.
Le calme est de courte durée. Progressivement, les autres membres du groupe rejoignent la scène sur "Ruiner". Ce qui enrichit le morceau de guitares et de basses profondes (assurées par Alessandro Cortini) tandis que "Piggy" prend une dimension plus électronique encore, préparant subtilement la suite.
Rappelons aussi que ces morceaux sont des petites raretés puisqu'ils n'ont pas été joués en tournée depuis 2009.
Acte II : Ombres et expérimentations lumineuses
La deuxième partie du concert de Nine Inch Nails bascule dans un univers visuel inédit, dans lequel de grands draps translucides descendent et entourent la scène. Ils vont jouer un rôle d’écran géant, ainsi que de mur de lumière. Il est alors possible d'observer des jeux de lumières en trois dimensions tout en ayant une vue sur les artistes. Une production véritablement jamais vue sur une scène de concert.
En outre, la force des Américains réside dans leur capacité à faire du show un spectacle sans temps mort. Le temps que le groupe rejoigne la scène, le batteur Ilan Rubin nous fait une petite démonstration de ses talents. Il est alors est filmé sur ces draps-écrans qui cachent toujours la scène principale. Ce qui maintient l’intensité sonore pendant cette période de transition.
Une fois le groupe en place, les draps deviennent soudainement transparents, révélant les musiciens à travers un jeu de lumières très subtil. Chaque morceau se transforme alors en un véritable tableau visuel et sonore, pensé dans les moindres détails.
Comme toujours, le groupe, fer de lance du rock industriel depuis plus de 30 ans, continue de mêler rage brute, sons digitaux et textures organiques, dans un cocktail sonore qui ne ressemble à aucun autre.
On retiendra la violence sonore arrivant à son paroxysme sur l'iconique "Wish", véritable mur de son où les décibels semblent illimités. Ce qui fait trembler Bercy comme rarement auparavant. Et que dire de "The Lovers", morceau rare et atmosphérique, qui installe une parenthèse hors du temps. Les musiciens, figés dans un halo violet, semblent enfermés dans un bloc de lumière mouvant. Comme si la scène elle-même devenait une installation immersive, ou même une sculpture lumineuse.
Le moment le plus marquant de cet acte est celui où de nombreuses ombres projetées démultiplient la silhouette de Reznor pendant "Copy of A”, un moment très épileptique. Sur cette même chanson (et d'autres), des faisceaux carrés de lumière traversent la scène à une vitesse folle, comme une file de dominos propulsés façon train à grande vitesse, balayant la salle dans un effet stroboscopique saisissant.
L’interaction constante entre lumière, ombre et musique donne naissance à un moment de pure immersion, reflet du perfectionnisme maniaque de Reznor. Difficile d’imaginer que cette scénographie ne fasse pas école tant elle redéfinit les codes du live.
Acte III : Ambiance techno-industrielle Nine Inch Noize
Le troisième acte déplace l'attention vers la petite scène centrale, où Boys Noize revient alors en piste en compagnie de NiN lors d'une collaboration live inédite. Cette partie s'accompagne de jeux de lumière sur le public particulièrement sophistiqués, contribuant à cette ambiance techno-industrielle hypnotique, particulièrement frappante depuis les gradins.
Le moment le plus fort de cet acte est pour nous la reprise de "Sin" et son ambiance verte, qui nous fait très forte impression. Des motifs colorés dynamiques apparaissent alors sur la fosse.
Mais tous les morceaux sélectionnés le sont avec soin. C’est d’ailleurs sur cet acte III que le duo varie le plus d’une date à l’autre, s’offrant plus de liberté dans le choix des titres retravaillés. Mais un point commun revient dans le choix des titres : ils sont issus du versant le plus électronique du répertoire de NiN. Ce qui permet d'intégrer la touche Boys Noize de manière très efficace.
A Paris, on a donc aussi eu le droit à "Vessel", "The Warning", et "Came Back Haunted" qui s’offrent une belle revisite inattendue, fusionnant les univers de Reznor et de Boys Noize. Un moment qu’on ne reverra sûrement pas de sitôt.
Acte IV : Le retour aux origines
Comme toujours, la transition vers le dernier acte est parfaite, Boys Noize maintenant son mixage jusqu’à ce que le groupe rejoigne à nouveau la scène principale.
La dernière partie du concert, dépouillée de l’effet de draps devant la scène, offre une atmosphère plus brute et directe, même si de nouvelles lights vont jouer un nouveau rôle (à savoir leur mur massif d'éclairage en arrière scène et une bonne dizaine de petites led lumineuses sur scène). Une seule réserve peut-être : l’aspect électronique, aussi maîtrisé soit-il, prend parfois le dessus sur le grain brut des instruments. Sur "1,000,000", par exemple, aucun riff de guitare en live, là où le morceau sonnait plus frontal autrefois. Un choix artistique assumé, mais qui pourra laisser sur leur faim les amateurs du NIN plus rugueux.
Toutefois, il y a de bons riffs, comme en témoigne "Heresy". Lors de ce morceau, des variations de rouge plongent la salle dans une ambiance post-apocalyptique, avant que les teintes violettes viennent illuminer le sensuel et provocant "Closer", leur single le plus connu. On est alors marqué par la synchronisation d'une dizaine de petites lumières synchronisés des clics effrénés et mythiques du titre.
Le set monte ensuite furieusement en crescendo sur "Head Like a Hole", qui explose sous une lumière blanche aveuglante calibrée sur l'accord de guitare du couplet. Un moment qu’on gardera encore en tête des semaines après le concert.
Le final reste inchangé, porté par la plus douce, mais non moins légendaire "Hurt". Un moment suspendu, chargé d’émotion, qui rappelle à quel point le décrié The Downward Spiral (1994) demeure le pilier central de l’univers de Reznor. Ce sont d'ailleurs - comme au Hellfest - les morceaux de cet album qui sont le plus représentés pendant la soirée. La tension monte une dernière fois sur la fin du morceau, jusqu'à son dernier accord chaotique qui s'étire sur une ultime note noyée dans un déluge sonore. Les draps retombent alors et laissent le logo NIN surgir dans l’obscurité, tel un point final théâtral.
Conclusion
Nine Inch Nails n’a jamais sonné aussi maîtrisé. Moins instinctif qu'à l'origine, il a été ce soir plus sensoriel et expérimental. Et c'est bien là la marque des grands : celle de savoir transcender les médias et les genres musicaux. Leur dernier passage au Hellfest avait marqué par sa violence brute, et sa dimension quasi mystique. Ce soir à Paris, c’est une autre force qui s’est imposée : celle de l’expérience immersive, de la précision absolue, et de la mise en scène pensée dans les moindres détails.
À Paris, Reznor a livré une performance rare, dense, confirmant qu’il reste l’un des créateurs les plus visionnaires de sa génération. On ne peut que regretter la réception française assez mitigée de cet artiste, en témoigne l'annulation de la date lyonnaise faute de ventes.
Pour Trent Reznor et Atticus Ross, la suite s’annonce tout aussi passionnante : la B.O. du prochain Tron en octobre, l’OST du prochain jeu vidéo Intergalactic du studio Naughty Dog (en 2026?), et peut-être, enfin, un nouvel album de Nine Inch Nails, attendu depuis des années. Bref, qu'est ce qu'on a hâte !
Setlist
Act 1: B-Stage
Right Where It Belongs (piano version; with "Somewhat Damaged" outro)
Ruiner
Piggy (Nothing Can Stop Me Now)
Act 2: Unpeeled Main Stage
Wish
March of the Pigs
Reptile
The Lovers
Copy of A
Gave Up
Act 3: B-Stage with Boys Noize
Vessel (with Boys Noize) (techno remix)
The Warning (with Boys Noize) (techno remix)
Sin (with Boys Noize) (techno remix)
Came Back Haunted (with Boys Noize) (techno remix)
Act 4: Peeled Main Stage
1,000,000
Heresy
Closer
The Perfect Drug
Burn
Head Like a Hole
Hurt
Laura Palmer's Theme
(Angelo Badalamenti song)





