Cette année La Grosse Radio expérimente un nouveau format de live-report pour le festival Guitare en Scène! Nos envoyés spéciaux à Saint-Julien-en-Genevois vous embarquent dans un dialogue où ils distillent leurs impressions et analyses de manière plus ou moins pertinente et sérieuse. Cette troisième partie s'inscrit dans la continuité de la seconde, qui couvrait les concerts du vendredi 18 juillet.
– Franchement pas plus que ça, même si je n’ai pas trouvé ça morne. C’était au moins efficace, surtout lorsqu’elle reprenait des tubes. Reprendre “Sharp Dressed Man” de ZZ Top, c’est un ticket garanti pour faire danser la foule à Guitare en Scène. C’est pas difficile de faire plus convaincant que la bande à Billy Gibbons, bien poussive depuis longtemps. Free aussi (“All right Now”), c’est agréable mais on reste d’accord, c’est loin d’être le concert jouissif auquel on est habitué en fin de festival.
– La Village n'était pas propice aux concerts jouissifs de toute façon. L’autre groupe qui a joué dessus en ouverture là, Younger Spirit. Comment dire… “Habité par Stevie Ray Vaughan”, c’est un sacré euphémisme.
– Tu vas pas le lâcher avec ça, ça t’a marqué !
– On revient à ce que je disais sur les Dynamite Shakers, quand tu crées de la musique, tu viens avec une philosophie. Si tu parviens à être original c’est un plus, mais quand tout a été joué, tu peux t’inscrire dans un courant de pensée. Vaughan, c’est un blues libre, la guitare est une expression personnelle, donc choisir d’en faire une interprétation qui reprend l’exacte mélodie, surtout dans des soli, c’est ne pas comprendre comment interpréter ce blues. Sûrement très sympathique au demeurant, ce guitariste, toujours est-il que quand j’entends ça, je me dis qu’à part me montrer qu’il sait “bien” jouer – il a gagné le titre du meilleur guitariste des tremplins –... Même constat pour Orianthi et sa reprise de BB King, ça peut vite me faire vriller. D’autant que l’origine de la musique de BB King, ça puise ailleurs. Tu vas quand même pas me faire partir dans l’appropriation culturelle, là ?
– On va surtout parler de ce qu’on a aimé, non ? Parce que contrairement aux concerts où la guitare est centrale, ce samedi sous le Chapiteau était dans une véritable logique de groupe. Santana en est le meilleur exemple. La plus grosse tête d’affiche cette année accuse son âge, en tout cas son guitariste et membre iconique Carlos Santana (78 ans au compteur !). On voit bien que la dextérité n’est plus au rendez-vous : dès l’ouverture sur “Soul Sacrifice”, les doubles croches iconiques qui suivent la ligne de percussions étaient soit à la traîne, soit assénées de manière aléatoire. Son énergie est aussi limitée, un siège étant à sa disposition pour rester assis (pas tout le temps heureusement).
– Tu sens qu’il s’applique plus à mâchonner son chewing-gum qu’à se concentrer sur sa six cordes. On a été attentifs, il ne l’a pas changé une seule fois !
– À moins que ce ne soit une feuille de coca ? En tout cas, les vieux morceaux (“Black Magic Woman”, “Toussaint l’Ouverture”, “Oye Como Va”) en ont pâti. Si on accepte que Carlos n’est plus l’immense guitariste qu’il a été (et en affirmant qu’il se débrouille toujours bien !), le reste du groupe n’en ressort que plus impérial. Les percus (Paoli Mejías, Andy Vargas) mais aussi la section à vent (Ray Greene). La plus impressionnante reste Cindy Blackman Santana à la batterie, qui a une énergie folle et un jeu très puissant alors qu’elle non plus n’est plus toute jeune – 65 ans. On retrouve tout ce qui a forgé Santana à travers les années, c’est toujours énergique, dansant, très agréable à écouter. L’écran a beaucoup joué sur le côté historique du groupe, reprenant des passages du concert de Woodstock en 1969 et d’autres pans de sa carrière. Plusieurs titres intègrent de belles références à d’autres formations iconiques, on pense en particulier au “Do It Again” de Steely Dan incorporé dans “Evil Ways”. On aime moins en revanche les trop nombreux titres “récents” de Supernatural et Shaman comme “Smooth”, “Foo Foo” ou “Put Your Lights On”, et on se sent bien seuls en entendant le public enjoué comme jamais.
– Ces albums ont beau avoir plus de vingt ans, on les associe toujours à la deuxième période du groupe, quand ils faisaient des titres radios insupportables avec 36 000 guests. Encore heureux pour nous, ils nous ont pas fait le truc avec Sean Paul ou celui avec Pitbull !
– On a beaucoup parlé d’“automatisme” dans les prestations du festival, ici ça ne faisait pas exception. C’est très beau, interprété avec beaucoup de talent, mais c’est bien trop millimétré. On était la veille de l’anniversaire de Carlos, ils ont joué “Happy Birthday” pendant que l’un des bénévoles apportait un gâteau sur scène, et c’est à peine si ils ont marqué une pause. La fatigue a dû jouer sur l’envie d’en finir, mais ça retirait pas mal à la magie du moment. On est loin de l’anniversaire de Satriani en 2016, quand plein de musiciens (Brian May, Steve Lukather, tout Deep Purple, entre autres) avaient enregistré une vidéo diffusée sur les écrans et qu’il était tout ému. Pour en revenir à Santana, ça se sentait aussi quand ils ont invité Orianthi. Elle a débarqué pour deux morceaux, “Hope You’re Feeling Better” et “The Game of Love” (où elle était cachée derrière le groupe, comme s’il n’était pas convenu qu’elle puisse rester). Un solo dans la continuité de Carlos mais tu sens que sans elle, c’est juste une partie qu’il aurait joué, c’est triste. Orianthi, Marco Mendoza, grand prix de la figuration !
– Les jams, ça fait longtemps qu’il n’y en a plus à Guitare en Scène, ou alors elles sont tellement préparées que ça perd en spontanéité. On parlait d’un festival qui perd en identité – la jam a toujours été revendiquée comme étant l’ADN de l’événement –, c’est surtout là que ça se remarque. Mais avec des groupes aussi gros avec des productions aussi précises, comment tu veux laisser entrer l’imprévu… Bon, on considère qu’on a parlé de tout ?
– Ouais, la place est libre.
– On passe à la meilleure ?
– La tenante du titre, même ! On avait élu Nik West meilleur concert du festival quand elle a foulé les planches de la scène Village il y a deux ans et elle réitère haut la main ! On n’avait plus la surprise de la découverte – mais ceux qui ne l’avaient jamais vue nous ont dit avoir été soufflés – et faut dire que sous le Chapiteau, il n’y a pas cette ambiance foldingue de l’autre scène, mais quelle énergie ! Plusieurs des titres joués alors se sont réinvités. Des compositions, comme la très explicite “Forbidden Fruit” mais aussi des reprises : “Come Together” et l’inévitable “Kiss” du mentor Prince.
– Elle n’a rien de nouveau à défendre au-delà d’un single, “Hair”, forcément ça allait se ressembler. Mais les morceaux joués, c’est pas tant l’important, tant l’interprétation varie. Elle pourrait faire quarante fois la même setlist que ce ne serait jamais deux fois le même concert, on n’est pas chez Scorpions ! On est dans l’archétype du concert ultra rentre-dedans, ultra efficace.
– Et tout le monde est à fond, pas juste Nik, même si c’est clairement elle qui fait le show. David Collum II régale toujours par son énergie folle. La surexcitation qu’il met à marteler ses fûts dans les fins de morceaux, ça emballe tellement ! On découvre les autres membres de cette configuration basse / batterie / guitare / claviers : une nouvelle choriste, Teneia Sanders et un nouveau guitariste, italien comme le claviériste Lorenzo Campese – un détail que Nik ne manquera pas de nous rappeler quand elle précisera qu’ils ne sont pas très loin de jouer à domicile – lui aussi constamment surexcité. Toujours un concert très visuel, entre le costume très affriolant de cette frontwoman mais aussi toutes les poses qu’elle enchaîne. On retrouve moins les sauts et grands écarts mais elle parcourt la scène à genoux, s’allonge souvent au sol, piétine son guitariste avec ses moon boots quand lui se met au sol… il y a toujours quelque chose à voir et tu sens que l’excitation qu’on voit chez les musiciens vient aussi de ce concert qui se déroule autant devant nos yeux que devant les leurs !
– On a eu de la chance de l’avoir, elle a annulé son concert au New Morning du 23 juillet la semaine suivante en raison d’une double otite. C’est vrai qu’il a plu ce dernier jour de festival, on a même cru un moment que le concert d’ouverture pouvait être décalé sous le chapiteau. Il n’en a rien été mais l’orage a bien grondé. Heureusement pour nous, surtout avec les deux gros concerts de cette journée qu’il ne fallait pas manquer.
– Finalement, on a pas mal dit qu’on était un peu déçus de cette année et que l’affiche était moins surprenante qu’à l'accoutumée mais on a quand même passé de supers moments.
– Peut-être parce qu’on n’est pas allé voir Stereophonics et Nada Surf, non ?
– Sale gosse un jour, sale gosse toujours… C’est fou, j’ai déjà envie d’y retourner, pas toi ?
– On verra l’année prochaine !
Photos : Stéphane Chollet. Toute reproduction interdite sans l'autorisation du photographe
Textes : Thierry de Pinsun et Félix Darricau























































