Fat White Family s’est prêté au jeu de son label Domino Records, en s’en allant capter, au lendemain d’une longue tournée, un set aux Konk Studios, enregistrement plié en une journée. Le groupe réanime ainsi la série des Domino Documents dont le dernier en date datait de 2019 avec Dirty Projectors.

L’idée d’un enregistrement live de Fat White Family, il y a quelques années, aurait pu sembler complètement absurde, tant le dawa qui régnait dans les performances des Britanniques semblait impropre à toute éventuelle postérité. Pour dire les choses simplement : ça jouait super mal. Les spectacles qui en découlaient n'en étaient pas moins merveilleux, parmi les plus jubilatoires qu'il nous ait été donné de voir, mais c’est un euphémisme de dire que l’intérêt de ces moment ne résidait pas dans la virtuosité des musiciens. C’était foutraque, chaotique, faux et bancal ; on ne vient pas acheter des roses dans une poissonnerie. On y cherchait autre chose, dans ces grand-messes décadentes. En fait, l’image hideuse projetée sur le quatrième mur ressemblait douloureusement à celle qui s’affiche dans le miroir de la salle de bain les mauvaises nuits. Cette image, on l’aimait mieux ensuite.
Depuis quelques saisons, on avait la sensation que les choses avaient changé, que le line-up actuel (il est dangereux d’écrire le mot actuel quand on parle de Fat White mais on n’a peur de rien) était particulièrement solide et qu’enfin, sur scène, ça jouait. "Enfin", parce que les morceaux les plus récents, développant des sonorités autrement délicates en studio, demandaient apparemment une autre rigueur. La tournée qui avait suivi l’album Serfs Up, sans doute l’album le plus raffiné du groupe à ce moment-là, s’était révélée décevante, les concerts assez patauds, comme si passé l’amusement de patauger dans la boue, celle-ci avait séché sur les corps pour n’y laisser plus qu’une désagréable sensation de démangeaison légère.
Entre temps, il y a eu un autre album, les départs spectaculaires de Saul Adamczewski et Nathan Saoudi plutôt en colère – soit 2/4 des membres désignés comme essentiels, le noyau selon le mot que le groupe nous susurrait en 2019, et une mise à jour des "expandables" autour. Et même si l’on adorait sincèrement la présence, le charisme musical et l’habileté avec laquelle les deux exilés sus-mentionnés parvenaient à se placer à la fois hors gamme et hors tempo, force est de constater grâce à ce Konk if you’re lonely que le groupe actuel joue vraiment, vraiment bien.

L’autorité d’Alex White, genre de petit génie multi instrumentiste présent depuis un bail, se dessine plus clairement, c’est l’occasion de mettre en valeur ses qualités mélodiques et d’arrangement, qu’ils aillent dans le sens du grand et beau, ou du sale destructeur.
A l’arrière, l’assise du batteur Guilhermes Poyares fait un bien fou (on dirait qu’on commente un match de foot – du coup ce serait un genre de numéro 6 ultra-solide, qui tranquilliserait la défense tout en mettant les attaquants dans les meilleures dispositions possibles pour faire parler leur créativité). Il a succédé avec brio à Samuel Toms, qui encore une fois disparaît d’un groupe sans que personne n’en dise rien (après Temples en 2018, dure histoire).
Avec ces piliers fondamentaux, Lias Saoudi a donc tout l’espace pour s’adonner à ses interprétations habitées. Sans perdre une once de corrosif, elles semblent également plus efficaces, frapper avec plus de précision – la maturité d’un buteur expérimenté. Le parti pris de réalisation de la première vidéo dévoilée, celle du titre "Hits Hits Hits", confine d’ailleurs le leader à l’obscurité lointaine d’une cabine isolée sans oser s’en approcher. Habile coup double de Niall Task (à quoi l’on doit plusieurs clips du groupe, dont le chef d’œuvre "Feet"), une atmosphère mystérieuse inquiétante est cultivée autour de lui, tandis que le groupe s'en trouve mis en valeur.
Franchement, les albums live, c’est super chiant. Mais Fat White Family n’est pas un groupe comme les autres, alors la nécessité essentielle de cet album live s’impose avec évidence. On leur pardonnerait presque de partager le calendrier commercial des autres artistes médiocres, c’est à dire sortir un album pile à temps pour Noël, le moment où l'on rentre traditionnellement nos familles pour nous engraisser – une trahison sociale qui ne serait sans doute pas arrivée avec les radicaux Nathan et Saul encore dans l’équation.
Au final, on se délecte avec un cynisme désabusé de cette compromission ironique, dernière trouvaille pour scandaliser son propre public, et comme de vieux dandys décadents, on en profite en fermant les yeux pour mieux sentir les effluves délicates du Captain Morgan tiède que l’on boit dans un verre à vin un peu sale, dans la pénombre de la salle de bain.










