Il y a des disques qui racontent une histoire, et d’autres qui vous enferment dans un monde. Aux Heures Désespérées, nouvel album d’Archvile King, appartient clairement à la seconde catégorie. Derrière ce projet solo porté par Baurus, on retrouve un black metal rugueux, tendu, profondément habité, qui ne cherche ni la facilité ni la séduction immédiate. Ici, tout est affaire de confrontation : avec soi-même, avec l’époque, avec un imaginaire sombre qui refuse toute complaisance.

Apparu à la fin de l’année 2019, Archvile King s’est construit sur une base thrash et black rétro, avant de glisser progressivement vers des territoires plus sombres et plus narratifs. Après VILE et À la Ruine, ce nouvel album marque une étape supplémentaire : plus dense, plus conceptuel, et surtout plus ancré dans un univers cohérent, celui du Roi des Vers, déjà esquissé auparavant et ici pleinement développé, figure centrale et écrasante, incarnation de la mort, de la domination et de l’inéluctable chute.
Musicalement, Aux Heures Désespérées s’inscrit dans un black metal incisif, nourri de racines thrash et heavy. Les riffs sont secs et acérés, mais jamais monochromes. On peut en apprécier toute la palette à l’écoute de l’album. Chaque piste peint un tableau en lien avec ce qui est conté et on ne peut qu’apprécier l’aspect hypnotique de ce mélange de mélodies accrocheuses et de black metal aux ambiances sombres. Cette sensation de répétition et de lente asphyxie musicale fait écho aux récits cycliques de batailles, de défaites et de souvenirs gravés dans la pierre, et l’ajout de sons plus modernes et électroniques ne retire rien à ces atmosphères dans lesquelles on est happé avec plaisir.
Ce qui frappe, c’est la façon dont Baurus parvient à insuffler une dimension épique à cette violence. Certaines lignes mélodiques, discrètes mais entêtantes, viennent hanter les morceaux et leur donnent une ampleur inattendue ("Aux Heures Désespérées" ou le futur hit "Le Chant Des Braves"). On est loin d’un black metal strictement glacial ou nihiliste : ici, la noirceur est dramatique et théâtrale, sans jamais basculer dans le grandiloquent vide.
Un chant râpeux et habité, craché dans une tempête musicale
Le cœur de l’album réside autant dans ses textes que dans sa musique. Aux Heures Désespérées parle de luttes, d’effondrements, de combats abandonnés et de figures brisées. Les mots évoquent des champs de bataille intérieurs, des sociétés en déliquescence, des héros fatigués et des hommes misérables. Rien de gratuit : chaque titre semble participer à une fresque plus large, où la guerre devient autant physique que morale, et où la mémoire collective se transmet par le chant, l’écrit et la lamentation. Le tout couronné par un Roi des Vers dont l’ombre écrase le monde, observateur cynique d’un carnage répété, presque ritualisé.
Le chant, râpeux et habité, agit comme un vecteur direct de ces émotions. Il impose le dramatisme du texte de manière claire et on peut saluer les efforts faits pour que tout reste constamment intelligible, ce qui est loin d’être forcément le cas dans cette esthétique. On a parfois l’impression d’entendre un monologue craché dans la tempête musicale (comme dans le morceau d'ouverture "Riposte"), un récit transmis comme une confession ou un testament ("Sépulture"), une voix qui refuse de se taire même quand tout semble perdu. Cette frontalité donne au disque une force particulière.
Plutôt que de multiplier les idées, Archvile King choisit la cohérence. Les morceaux s’enchaînent naturellement, comme les chapitres d’un récit sombre. Des titres comme « Riposte », « Le Carnaval Du Roi Des Vers » ou « À ces batailles abandonnées » participent à cette impression d’un disque pensé comme un bloc, où la bravoure, le sacrifice et le regret se répondent constamment. En parallèle, des morceaux viennent éclairer musicalement l'album comme "Sépulture" ou le titre de fin "Et Aux Hommes Misérables" avec leurs sons électroniques qui ne perturbent pas le discours, au contraire.
Le morceau-titre, « Aux Heures Désespérées », agit comme un pivot. Il synthétise l’esprit de l’album : une tension constante, une mélancolie latente, et cette impression de grandeur sombre qui entraîne l’album sur une voie dramatique de son début et jusqu’à la fin. Le texte y prend la forme d’un adieu lucide, presque apaisé, où le renoncement devient un acte conscient plutôt qu’une défaite. La durée totale, proche de cinquante minutes, permet au projet de s’installer pleinement dans ses ambiances et le voyage n’en est que plus intéressant.

Ce nouvel album mélange les atmosphères et, bien que très sombre, avec un ancrage dans un black metal exigeant, saura parler à un public plus large que les précédents albums. Les influences heavy et thrash ainsi que le travail de certaines mélodies viennent enrichir le propos sans jamais l’édulcorer. Archvile King ne détourne pas le regard : il plonge plus profondément encore dans son univers sans pour autant se fermer dans un genre. Cette sincérité est sans doute l’une des grandes forces du disque. Aux Heures Désespérées ne sonne jamais opportuniste ou formaté. Il donne au contraire l’impression d’un projet mené jusqu’au bout de sa logique, porté par une vision claire et assumée. Un album pour les temps durs, qui confirme Archvile King comme un projet à part dans le paysage black metal français.
Points forts
- Un univers conceptuel fort et cohérent.
- Un black metal tranchant enrichi d’influences heavy et thrash bien intégrées.
- Des textes sombres et évocateurs, en lien direct avec la musique, et en français.
Quelques nuances
- Un black metal mélodique qui ne parlera peut-être pas aux puristes du genre.
- Etant un projet solo, on aimerait une tournée pour pouvoir se plonger dans cette ambiance, en live.
L'album sort le 23 janvier 2026 au label Les Acteurs de l’Ombre Productions et est distribué par Season of Mist / Plastic Head
Tracklist :
Riposte
Le Chant des Braves
L’Excusé
Le Carnaval du Roi des Vers
Sépulture
Aux Heures Désespérées
À ces Batailles Abandonnées
… Et aux Hommes Misérables


