The Beatles – Anthology 4

Sortie en novembre dernier, cette nouvelle exploitation du coffre-fort des Beatles - peut-être la dernière - demandait un peu de temps pour être assimilée. La perspective de voir débarquer un nouvel épisode de la série Anthology avait de quoi surprendre et même interroger. Entretien rusé du mythe ? Nouveau fiasco artistique après les rééditions des coffrets rouge et bleu ? On limite le débat et on écoute ce que cet Anthology 4 peut encore nous raconter des Fab Four en 2026.

Au milieu des années 1990, les Beatles survivants brisaient enfin une longue chaîne de malédictions et de piratage de leur patrimoine. En l'espace d'un an ou deux, Paul, George et Ringo reprirent la main et mirent sur le marché un documentaire de huit heures, un livre d'entretiens exhaustif sur leur histoire et surtout trois coffrets d'inédits, avec le même titre : Anthology. Trente ans et nombre d'autres rééditions foisonnantes et parfois sur-coûteuses plus tard, leur label Apple Corps se risque à un quatrième tir.

Restait-il encore assez de chansons jamais publiées assez intéressantes pour justifier cette opération ? Mettre cette question sur la table, c'est faire intervenir énormément de paramètres, provoquer des doutes et des discussions interminables, au regard de la façon dont les Beatles ont investi le secteur ces dernières années. On peut se limiter à quelques constats utiles : le groupe continue de séduire et de susciter des heures de productions TikTok, c'est donc qu'il ne s'est jamais ringardisé. Et il a réussi, quoiqu'on en pense, à s'imposer comme la légende absolue, la référence suprême de la pop. Quels artistes peuvent se vanter d'être un tel puis de fascination et de redécouvertes ?

Ecoutons donc Anthology 4 avec cette idée simple : la compilation est-elle à la hauteur de ce statut ? De cette façon, on reviendra à l'essentiel, c'est-à dire écouter leur musique.

En trois galettes ou trente-six chansons, Anthology 4 couvre des débuts à la fin de la carrière du groupe, là où ses prédécesseurs se partageaient chacun une époque en prenant le temps. Donc, on rembobine tout et on recommence en version rapide. Abrégée ? Petit moment d'honnêteté assumée par le disque : dans ce fourbis joyeux, seuls treize titres sont vraiment inédits. Les autres viennent de rééditions antérieures et de sorties diverses. On en tiendra un peu compte, mais le plus intéressant, ce sera la façon dont tout ça s'articule.

Au début du coffret, la crainte semble se confirmer. Il y a un effet de déjà vu avec l'Anthology 1 dans ces prises de studio première époque. Les premières chansons font entendre pas mal de ratés de studio, des prises où les Beatles, dissipés, perturbés ou fatigués, s’arrêtent en plein enregistrement, pouffent comme des gamins ou se confondent en excuses. « Est-ce que tu ne viens pas de, genre… roter ? » demande John à Paul sur la take 6 de "Every Little Thing". C’est comme si le disque avouait qu’il ne restait plus en stock qu’un bêtisier sur ces jeunes années. Pour autant, la fraîcheur est intacte : "I Saw Her Standing There", "Money (That's What I Want)", "Matchbox" : que des moments de pur plaisir beatlesque.

On s'enfonce vers le milieu des sixties et l'exigence des quatre de Liverpool s'affirme. On tombe amoureux une nouvelle fois de "I've Just Seen A Face" qui rend hommage au skiffle qu'ils jouaient avant même de se rencontrer, mais on apprécie encore plus ce "Got To Get You Into My Life" très motown qui n'a pas encore ses cuivres et pourtant drive déjà avec conviction. Puis on glisse jusqu'à "Strawberry Fields Forever" - avant qu'elle ne soit trafiquée à l'extrême - mais qui sonne d'ores et déjà un morceau incroyable, avec une jam finale jouissive, et donne la preuve irréfutable du talent cosmique de John Lennon

Et là, le piège se referme sur vous. Sans que vous ne vous en rendiez compte, vous arrivez au beau milieu de la compilation, dans ces eaux de 1967 où les Beatles se permirent absolument tout,. Vous rentrez dans le cœur du réacteur, et peut-être la partie la plus intéressante de cette Anthology 4. John s’époumone sur un "Baby You’re A Rich Man", pourtant anecdotique dans leur répertoire mais qui s'avère ici bien fun. L'orchestre conduit par George Martin raconte à lui seul l’histoire de la jeune fugitive de "She’s Leaving Home". Vous entendez la répétition générale de "All You Need Is Love", avant sa retransmission mondiale, comme si vous assistiez aux quelques minutes avant un moment historique.

A ce stade-là, on se rend compte que l'Anthology 4 propose plus des chutes de studio que du live, mais c'est aussi un leurre. S'il y a des overdubs (séances de ré-enregistrements) à la pelle dans ces trente-six chansons, les Beatles nous font encore la leçon sur quelque chose d'essentiel, que le doublé instrumental "The Fool On The Hill" / "I Am The Walrus" enfonce : ici, ce sont des musiciens (Beatles ou orchestres) qui jouent, ce sont des humains qui, en trois minutes, encapsulent leur vitalité, leur art, leurs forces, sans triche. A l'heure de l'IA, des suspicions et des performances live sur-assistées, quoi de mieux que d'être rappelé à ça avec ce disque ?

La suite et la fin de l'Anthology 4 iront dans ce sens. Désireux de reprendre une méthode plus directe et plus live dans leur écriture dès 1968, le groupe laisse de merveilleuses traces de leur travail de musiciens et de compositeurs. "Good Night", sa guitare et ses quatre voix, est presque plus belle que sa version finale ampoulée. "While My Guitar Gently Weeps" et "Helter Skelter" sentent les cordes usées et la sueur. Cette approche sans filtre ira peut-être jusqu'au n'importe quoi du "Octopus's Garden" branlant piqué au documentaire Get Back. Et puis les derniers échos d'Abbey Road laissent peut-être sur sa faim, malgré un très honnête "You Never Give Me Your Money" mais des prises violon de "Something" moribondes qui font presque conclusion funéraire.

Enfin, pas tout à fait. La toute dernière face vinyle de cette Anthology 4 reprend les trois "nouveaux" titres réalisés sans John, par on ne sait plus très bien quelle magie noire technologique depuis 1994, et retravaillés sauce plus moderne que jamais. "Free As A Bird" se démarque du lot, plus percutant et clair que jamais, là où "Real Love" pousse trop loin le traitement des voix et où "Now And Then", ce single de 2022 doux-amer, a été beaucoup trop entendu depuis. Mais on parle ici d'autre chose, pour ainsi dire. Ces chansons sont presque des bonus dans le bonus, des gentillesses que les Beatles nous ont offert et auxquelles on donne trop de gravité. L'essentiel est là.

Car c'est ce qu'on retient de l'Anthology 4 : une sensation d'essentiel. Ni plus, ni moins : des chansons embryonnaires ou presque finies qui contiennent déjà leur monde et leur talent, la promesse tenue de vivre quelques instants volés avec eux, et quelque chose de somme toute cohérent avec les trois coffrets précédents. Le grand défaut de ce quatrième épisode, c'est peut-être de ne sortir "que maintenant". L'effet de surprise est passé, et la notion d'inédit s'effiloche d'année en année. Mais le disque est là, prenons la beauté qu'il y a à y prendre, car elle, elle y est toujours.

Tracklist

CD 1

1. I Saw Her Standing There (Take 2)
2. Money (That’s What I Want) (RM7 undubbed)
3. This Boy (Takes 12 and 13)
4. Tell Me Why (Takes 4 and 5)
5. If I Fell (Take 11)
6. Matchbox (Take 1)
7. Every Little Thing (Takes 6 and 7)
8. I Need You (Take 1)
9. I’ve Just Seen A Face (Take 3)
10. In My Life (Take 1)
11.Nowhere Man (First version – Take 2)
12. Got To Get You Into My Life (Second version – unnumbered mix)
13. Love You To (Take 7)
14. Strawberry Fields Forever (Take 26)
15. She’s Leaving Home (Take 1 – instrumental)
16. Baby, You’re A Rich Man (Takes 11 and 12)
17. All You Need Is Love (Rehearsal for BBC broadcast)
18. The Fool On The Hill (Take 5 – Instrumental)
19. I Am The Walrus (Take 19 – strings, brass, clarinet overdub)

CD 2

1. Hey Bulldog (Take 4 – instrumental)
2. Good Night (Take 10 with a guitar part from Take 5)
3. While My Guitar Gently Weeps (Third Version – Take 27)
4. (You're So Square) Baby I Don't Care (Studio jam)
5. Helter Skelter (Second version – Take 17)
6. I Will (Take 29)
7. Can You Take Me Back? (Take 1)
8. Julia (Two rehearsals)
9. Get Back (Take 8)
10. Octopus's Garden (Rehearsal)
11. Don't Let Me Down (First rooftop performance)
12. You Never Give Me Your Money (Take 36)
13. Here Comes The Sun (Take 9)
14. Something (Take 39 – instrumental – strings only)
15. Free As A Bird (2025 mix)
16. Real Love (2025 mix)
17. Now And Then

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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