Neal Morse est un homme occupé mais entre ses différents projets et la préparation de son grand événement Morsefest au Royaume-Uni, il a quand même trouvé le temps de répondre à nos questions. Sachant que le multi-instrumentiste se faisait assez rare en interview et que cela faisait plusieurs années qu'on ne l'avait pas rencontré, on s'est permis de revenir sur ses années bien remplies au sein du groupe NMB.

La Grosse Radio : Bonjour Neal et merci de nous accorder de ton temps pour parler du nouvel album de NMB. C'est le deuxième album sous cette appellation. Qu'est-ce qui vous a poussé à changer le nom de The Neal Morse Band pour NMB ?
Neal Morse : Oh, c'est tout simplement parce que le groupe est devenu très important. On voulait qu'il ait sa propre identité, car ce n'est plus le même groupe qu'à l'origine, ce n'est plus LE groupe de Neal Morse. En fait, je me fais souvent mettre à l'écart (rires). Disons que je suis maintenant en minorité et je n'obtiens pas toujours ce que je veux (rires).
En parlant d'initiales, le nouvel album s'appelle L.I.F.T. Il faut le prononcer comment ? Comme le verbe "lift" ou en l'épelant ?
Non "lift" tout simplement. Je voulais que ce titre soit un peu énigmatique et que chacun y trouve sa propre signification ...
... Bien sûr mais pour toi qu'est-ce qu'il représente ?
Chaque membre du groupe a sa propre interprétation. Celle de Randy George, c'est "Life in Fun Times" et la mienne c'est "Light Infusing Far-Reaching Transformation", c'est plutôt complexe. Mais je voulais que chacun puisse créer sa propre version.
Puisque le titre veut dire "élever/soulever", tu décris l'album comme un voyage spirituel initiatique, quelque chose de plus grand. Tu dirais que c'est le reflet de ta propre vie ou une œuvre purement fictive et narrative ?
Oui, mon expérience personnelle m'influence. Je pense que nous traversons tous beaucoup de choses similaires comme naître dans un environnement empli d'émerveillement et de plénitude. Je pense que la plupart des enfants ressentent cela. Et ensuite on arrive à un point où l'on ne se sent plus appartenir à un groupe. On est blessé par quelque chose. Si vous écoutez les paroles de "I Still Belong", on sent que le personnage principal commence à avoir des ennuis. C'est la même chose pour "Hurt People Hurt People" lorsqu'on souffre dans la vie, on se replie sur soi. Tout cela, je l'ai déjà vécu, cette grande souffrance, ce sentiment de désespoir. Quand on touche le fond et qu'on n'a plus envie d'avancer, on se tourne vers Dieu. On tend la main. Et Dieu, en quelque sorte, vous porte, vous porte à nouveau et vous conduit vers un état de plénitude, comme si vous aviez toujours été aimé. Et dans votre quête d'amour, vous réalisez qu'il était déjà là.
L'histoire est donc assez différente de ce que tu décrivais dans les albums The Similitude of a Dream et The Great Adventure car au début de ces deux opus, le héros vit dans un monde dévasté alors que dans L.I.F.T, c'est un peu les montagnes russes avec un début plus positif puis une descente aux enfers et le retour vers la lumière.
Clairement, pour cet album, le protagoniste a une famille qui l'aime et qui est attentionnée. Puis quelque chose se brise en lui et ensuite il retrouve cet amour. Mais dans les deux cas, cela mène au même endroit, c'est ce que je dis dans le morceau "A Love that Never Dies" de l'album The Great Adventure : l'amour est éternel, il faut juste trouve un moyen de trouver l'amour de Dieu dans sa vie et de le transmettre aux autres et j'espère que cet album aidera les gens à entamer ce voyage pour trouver un lieu où ils se sentiront aimés, où ils auront l'impression d'avoir une nouvelle famille. La morale de l'album est "vas-y, si tu en as envie, fais-le ! Même si tu as l'impression que c'est sans espoir, rappelle-toi que le plus important ce n'est pas le départ, mais l'arrivée."
Encore une fois, on ne peut s'empêcher de comparer cet album à The Similitude of a Dream et The Great Adventure sauf que pour cette histoire, on a moins d'allégories. Est-ce que c'était l'objectif ? De faire quelque chose de différent qui pourrait s'appliquer à toutes les situations ?
En fait, pas tellement, car au départ, on ne savait pas trop où on allait, on n'avait pas vraiment idée de ce qu'on allait faire (rires).
C'est rassurant (rires).
En fait, Mike Portnoy n'avait que peu de temps pour enregistrer, Eric Gillette ne pouvait pas venir dans mon studio alors je lui ai demandé "et si on enregistrait chez toi, car j'ai peur qu'on loupe cette occasion : si ça se trouve on ne pourra pas se retrouver avant longtemps". Et donc on s'est tous retrouvés chez Eric à Tulsa dans l'Oklahoma et on n'avait pas grand chose en arrivant. Moi j'avais seulement quelques mélodies au piano, Bill Hubauer aussi, et si je me rappelle bien, Randy devait aussi avoir des idées de riff à la basse mais c'est tout. On avait juste quelques riffs, et pas grand-chose. On a construit les choses petit à petit. Ce n'est pas du tout la même pour chose pour les autres albums cités auparavant car on s'était inspiré du livre The Pilgrim's Progress et on avait tout fait par rapport à cet ouvrage. Alors que là, on est parti de zéro. Je voulais évoquer cette idée d'appartenance, ce sentiment de faire partie d'une communauté. On est donc partis de ce modèle, qui suivait l'arc narratif suivant : la descente aux enfers, le désespoir ou le repli sur soi, puis le retour à Dieu, le sentiment d'appartenance et la prise de conscience d'être aimé depuis toujours. Ce modèle nous a réellement bien aidé et ça nous a permis de mieux comprendre le processus d'écriture.
Tu as évoqué le fait de composer dans le studio d'Eric à Tulsa, est-ce que ce changement a influencé le son final ou les chansons elles-mêmes ?
Je pense que oui. Je ne sais pas dans quelle mesure car pour moi, l'album sonne comme du Neal Morse Band mais pas tant que ça, tout compte fait. Jerry Guidoz s'est chargé d'enregistrer la batterie de Mike Portnoy comme d'habitude et Rich Mouser a mixé l'album, donc on a gardé la même formule, mais je vois ce que tu veux dire. Par exemple, l'environnement qui entourait le studio : les plaines balayées par les vents de l'Oklahoma ont pu avoir un certain effet. Je me souviens d'être assis dehors : je me rappelle être sorti du studio pendant que le reste du groupe travaillait sur l'album et j'avais ma guitare acoustique et je grattais quelques notes comme si j'avais toujours eu l'impression de faire partie de ce lieu. J'avais le sentiment qu'il y avait quelque chose dans cet endroit qui nourrissait une forme de solitude ou de désolation, même si bien sûr ce n'est pas le cas. La maison et le studio d'Eric sont magnifiques, ce n'est pas ça le problème mais il y avait quelque chose dans l'air, cet après-midi venteux, qui a influencé mes compositions. Donc je pense vraiment que l'endroit où l'on se trouve peut influencer la musique que l'on crée.
Je vois ce que tu veux dire et ça me fait penser que, lorsque j'ai écouté L.I.F.T, j'ai eu cette impression qu'il était plus heavy. Il y a des passages qui m'ont fait pensé au Dream Theater des années 2000 ou des choses bien différentes des influences habituelles des années 70, comme sur le morceau "Hurt People Hurt People" par exemple.
Comment ne pas parler des influences de Mike et Eric ! Ils aiment les choses vraiment plus lourdes comme le metal. Le NMB est un lieu où tout le monde s'exprime. Il faut bien comprendre qu'on est tous dans la même pièce et donc s'ils se mettent à jouer un truc plus heavy, moi je vais me mettre à imaginer une autre mélodie. Chacun y trouve sa place. Les passages plus denses sont superbes, et ils mettent en valeur les passages plus légers. C'est quelque chose que j'adore. J'ai ce que j'ai toujours adoré dans la musique : cette juxtaposition de passages denses et plus légers.C'est quelque chose que j'adore dans la musique classique. Il peut y avoir un côté orchestral massif, juste à côté d'un passage magnifique plus émouvant. Par exemple, dans une sonate pour piano, très souvent, l'orchestre joue un morceau puissant. Et puis, juste à côté, le piano joue quelque chose de très léger et de très beau.
C'est intéressant que tu parles de cette juxtaposition car ta marque de fabrique, ce sont vraiment ces compositions prog où des thèmes complexes sont imbriqués et on passe d'une mélodie à une autre avec des transitions très fluides. Comment faire pour structurer ces idées sans que ça sonne comme du copier-coller comme certains groupes de prog ?
C'est clair que c'est vraiment le défi de ce genre de disques et c'est tout un art. Mais au sein du groupe, on adore faire ça, crois-moi. C'est le plus amusant et c'est pour ça que j'adore faire du rock progressif. Ca se rapproche de la musique classique. Ce sont vraiment deux styles de musique où il faut prendre un riff, un motif ou une mélodie et ensuite il faut trouver un moyen de les répéter et de les insérer de différentes manières dans d'autres chansons de l'album. J'adore ce moment, lorsque je découvre que si je joue une mélodie déjà entendue, mais plus doucement, ça va coller à une ballade alors que dans le morceau précédent, elle faisait partie d'un passage plus heavy. C'est ce qui donne à l'ensemble une impression de cohérence, car les éléments se répètent, mais de différentes manières : parfois très lentement, parfois très vite ou en changeant la signature rythmique en ternaire ou en mesure asymétrique. C'est ça qui nous plaît tant, et on a toujours des discussions du genre : "Tiens, j'ai pensé à comment on pourrait intégrer ta référence de base à cette partie"
Ce qui nous amène à un style spécifique de composition : les ouvertures. La plupart des albums que tu as composés en solo ou au sein d'un groupe en contiennent, au sein d'un morceau ou d'un album complet. Comment ça se passe lorsque vous vous attelez à la tâche, comment décider quel thème va venir en premier ?
C'est vraiment un gros défi. Pour L.I.F.T, il y a eu plusieurs versions de "Beginning". On travaillait dessus puis on rajoutait une mélodie car on voulait apporter plus d'importance à un autre morceau. En plus il faut à la fois composer l'ouverture mais aussi voir comment elle va s'intégrer dans la suite de l'album. C'est quelque chose dont on discute énormément et sur lequel on travaille ensemble en studio. On y prête vraiment beaucoup d'attention.
Et pour cet album, quelle était la chanson la plus difficile à structurer ?
C'était "Carry You Again". J'en avais fait une ébauche dans ma chambre d'hôtel et je l'ai apportée ce jour-là. On a commencé à jouer comme je l'avais imaginée, et je sentais tout de suite que ça ne fonctionnait pas. Je n'aimais pas comment ça sonnait alors je me suis dit : "Bon, peut-être qu'on ferait mieux de passer à autre chose ?" Parfois il tout reprendre à zéro. Puis quelques heures ont passé, on a bossé sur une autre compo puis on y est revenu et on a commencé à la jouer différemment, et le groupe a vraiment contribué : ils ont apporté de nouvelles idées comme changer de tonalité à un endroit ou laisser Eric chanter vers la fin. En y repensant, j'ai l'impression que le groupe a tout simplement sauvé cette chanson.
Ce n'est pas un peu frustrant de proposer quelque chose et de voir que ça ne marche pas et que le reste du groupe modifie l'idée de départ ?
C'est sûr mais après tout c'est le rôle de chacun. Je n'ai pas envie d'être entouré de gens qui vont juste me dire "ouais c'est super" et qui vont tout approuver. Le plus important c'est d'avoir envie que les gens soient honnêtes. Mais bon, la plupart des choses que j'ai apportées, ils les ont adorées, et nous avons travaillé dessus mais pour revenir à "Carry You Again". Je crois que c'était la deuxième chanson que j'avais proposée pour cette partie de l'histoire et la première n'avait déjà pas marché, mais pas du tout. Mais au bout du compte, je suis vraiment content de la façon dont on a réussi à faire fonctionner cette composition. Parfois, on se dit : "Mon Dieu, aide-moi car je n'arrive pas à m'en sortir". C'était en plus un vrai défi car on n'avait très peu de temps : sept jours pour enregistrer et deux de plus pour l'enregistrement de la batterie. Ca a été un vrai miracle d'y arriver. Le résultat est là et je trouve même qu'il est excellent.
Vous avez mis un certain temps entre votre dernier album Innocence & Danger et celui là. Alors tu as eu du temps pour faire d'autres choses, fonder d'autres projets comme D'Virgilio, Morse & Jennings ou Neal Morse and the Resonance et Cosmic Cathedral. Est-ce que tu penses que ces différents groupes ont eu une influence sur cet album ?
Tout est une source d'influence : on parlait de l'endroit où on composait mais c'est la même pour les musiciens que tu côtoies. Quand on a composé l'album, je venais juste de jouer avec Nick D'Virgilio et Ross Jennings à bord de la Cruise to the Edge et j'ai adoré cette expérience car on faisait énormément d'harmonies vocales. Il y a toujours eu ce genre d'harmonies dans notre musique mais je pense qu'on en a mis plus, justement à cause de D'Virgilio, Morse & Jennings. Même chose pour Cosmic Cathedral et Neal Morse and the Resonance, ça a forcément eu une influence, mais j'ai essayé de mettre tout cela de côté car, lorsque tous les membres de NMB se réunissent, on essaye de faire quelque chose de pur.
Tout à l'heure, tu parlais d'une mélodie composée dans une chambre d'hôtel. Etant donné que tu as beaucoup de projets, est-ce que tu sais facilement si une composition est faite pour tel ou tel groupe ou parfois tu proposes l'idée à plusieurs projets ?
Ca dépend : la plupart du temps, j'écris lorsqu'un projet est déjà en cours et donc j'ai déjà commencé à y réfléchir et à écrire en conséquence. Mais comme je l'ai déjà dit, cette fois-ci, je n'avais absolument rien composé.
Parfois, mais pas souvent, vous savez. En général, il y a un projet en cours. C'est vrai que pour L.I.F.T, je venais de terminer un album solo mais je n'avais pas de nouvelles chansons à proposer. Par contre, ça m'est arrivé de composer quelque chose et de me dire "Tiens ça irait bien pour Transatlantic". Mais la plupart du temps, j'arrive en studio avec des trucs et je vois ce qu'il se passe.
Puisque tu parles de Transatlantic, on peut évoquer ce projet et aussi Flying Colors, deux groupes qui sont un peu au point mort. Mais NMB aussi à l'époque, car vous avez surpris tout le monde avec le communiqué de presse annonçant un nouvel album. On n'avait plus vraiment d'espoir avec le retour de Mike au sein de Dream Theater.
Il ne faut jamais dire "jamais" mais c'est clair qu'avec le retour de Mike dans Dream Theater, c'est compliqué. Même chose pour Flying Colors, Steve Morse a eu une période compliquée et nous n'avons pas évoqué de nouvel album. Par contre, on a parlé de refaire un album avec le projet D'Virgilio, Morse & Jennings mais on n'a pas trouvé le temps de s'y mettre sérieusement.
Finissons l'interview par tes occupations lors des mois à venir, ça va être compliqué de partir en tournée avec NMB.
Alors, nous avons évoqué avec le groupe la possibilité d'une tournée et nous sommes en train de régler ça. Donc j'espère avoir de bonnes nouvelles bientôt mais cela dépend du planning des membres du groupe. A part ça, on travaille sur un nouvel album avec Neal Morse & The Resonance. En fait, on a fini les parties batterie tout juste hier et là on passe aux overdubs. Je suis d'ailleurs en train de finaliser un mix pour que le groupe puisse l'écouter. Voilà où on en est sur le projet, et c'est tout simplement incroyable. C'est vraiment génial. Et puis on finalise notre comédie musicale Brother Andrew qui sera jouée sur scène. Elle est inspirée du livre God's Smuggler. Les billets sont déjà en vente et on va monter ça dans un magnifique théâtre avec une troupe formidable au George Theater, à Houston. C'est mis en scène par Jayme McGann et Jason Hart est le directeur artistique. La distribution est incroyable et les chanteurs sont dingues ! Je pense que ce sera bien plus impressionnant que tout ce que vous pouvez imaginer, alors j'ai vraiment hâte. La comédie musicale se jouera du 1er au 26 avril à Houston. On essaie de trouver une solution pour diffuser la pièce en direct, pourquoi pas sur mon site de streaming Waterfall.
Un grand merci à Neal Morse pour sa disponibilité et à Niels pour l'organisation de cet entretien.
Vous pouvez vous procurer L.I.F.T en précommande ici, sur le site de Neal Morse. L'album sortira le 27 février sur le label Century Media.









