Pour les Américains de Luicidal (constitué des anciens membres de Suicidal Tendencies) et nos Frenchies de Locomuerte, cette tournée commune de mars 2026 laissera sans doute de nombreux souvenirs. Nous avions initialement souhaité procéder à une interview croisée entre deux membres des deux groupes à l’occasion de l’avant-dernière date de la tournée à Châlons-en-Champagne. Mais c’était sans compter l’esprit de famille et le joyeux bordel qui règne entre les deux formations. Si bien que l’ensemble des musiciens (soit sept personnes en tout en plus de l’auteur de ces lignes) a souhaité assister à cette interview. Nous nous retrouvons donc dans un vestiaire de MJC de 8m² dans une cacophonie rarement atteinte, avec un Mike Clark (Luicidal, guitare) particulièrement joyeux, et une histoire de dentier à la Spinal Tap que nous vous laissons découvrir ci-dessous… Et pourtant, malgré cette ambiance totalement déjantée, nous avons pu soutirer quelques informations aux deux groupes sur ce mois vécu sur la route !
Bonjour à vous tous. Vous êtes sur la route depuis presque un mois désormais pour cette tournée commune entre Luicidal et Locomuerte. Comment les choses se sont passées pour vous et quel souvenir particulier garderez-vous ?
Nico Loco (bassiste de Locomuerte) : on a déjà énormément de souvenirs, on pourrait presque écrire un livre à ce sujet !
Louichie Mayorga (bassiste de Luicidal) : il faudrait qu’on y raconte chaque minute ! (rires)
Mike Clarke (guitariste de Luicidal) : Tu sais, j’ai tourné pendant des années, j’ai été aux quatre coins du globe. Mais c’est réellement la meilleure tournée de ma vie ! On se sent en famille avec Locomuerte, avec Louichie…Ce moment que l’on vit tous ensemble est incroyable !
Pourtant, c’est une tournée qui est assez physique pour certains d’entre vous, notamment Flo (batterie), qui assure deux sets chaque soir en jouant avec Locomuerte puis en remplaçant R.J. Herrera, le batteur de Luicidal, absent pour raisons de santé.
Flo (batteur de Locomuerte) : Pour être honnête, je ne me pose pas la question de la fatigue que cela implique. C’est un plaisir chaque soir de faire cela et d’assurer ces deux sets ! Jouer avec ces mecs, c’est un rêve pour moi chaque jour.
MC : Et il est incroyable à la batterie. Il fait des plans qui me rappellent Buddy Rich [batteur américain et légende dans le milieu du jazz] ou encore John Bonham ! Il est du rang de ces héros de la batterie !
Flo : Cela me touche énormément d’entendre cela venant de musiciens comme Mike et Louichie !
Sur cette tournée, Rocky George n’est pas là non plus pour raison de santé. Mike, tu te retrouves à interpréter seul les guitares de Suicidal Tendencies. C’est un sacré challenge quand on connait le niveau de Rocky en solo non ?
MC : Très bonne question ! Bien sûr c’est un challenge car Rocky est un maître dans l’art des solos. Quand on joue tous les deux cela donne l’effet d’un mur du son. Sans lui, c’est sûr que c’est difficile, mais j’essaye de relever le challenge chaque jour. Je ne sonne pas comme Rocky, je ne joue pas comme lui, mais j’essaye de mettre de moi dans ses lignes de guitares. Quand on joue ensemble, il y a une vraie connexion rythmique. J’aurais vraiment aimé qu’il soit présent avec nous pour que les fans retrouvent cette connexion. Mais je fais surtout de mon mieux ! (rires)

Cette tournée a été montée à l’initiative de Locomuerte. Nico et Louichie, je sais que vous vous connaissez depuis des années, au moins depuis les années 90. Mais comment cette idée de tournée commune a-t-elle germé dans votre esprit ?
Nico : Les choses ont vraiment démarré il y a quelques années. Nous étions effectivement en contact depuis très longtemps Louichie et moi. Et un jour, nous discutions ensemble, Louichie partageant avec moi de nombreuses anecdotes du temps des premiers albums de Suicidal Tendencies. De mon côté, je suis un immense fan du groupe et j’étais ravis que Louichie prenne le temps d’écouter les morceaux de Locomuerte et de me donner son avis. Il nous a fait beaucoup de publicité.
Louichie : Oui, dès le début, quand j’ai consulté leur page sur internet et j’ai été impressionné par ces Français. Ils ont un côté « machine », hyper carré. Je ne m’imaginais pas alors que nous serions amenés à tourner ensemble en Europe quelques années plus tard ! D’ailleurs, les gars, comment êtes-vous entrés en contact d’abord tous ensemble puis avec Flo, votre batteur ? Quelle est votre histoire ? [Louichie pose les questions à la place de votre serviteur, quoi de mieux ? NDLR]
NL : Quand nous avons commencé le groupe, le line-up était différent. Nous avions alors un autre chanteur et un autre batteur aux côtés de Mitcho et de moi-même. Nous avions démarré ce projet pour le fun, mais rapidement les choses ont bien marché pour nous. Nous avons même pu ouvrir pour Suicidal Tendencies. Mais notre chanteur de l’époque [Noxy El Tigre NLDR], qui était très bon, n’a pas pu continuer avec nous et nous avons intégré El Termito à l’équipe car il avait le même état d’esprit que nous. Ce n’était pas un moment facile pour nous mais El Termito nous a plu car il était jeune. A 19 ans, il était déjà capable de faire du chant inspiré du reggaeton, du chant rap et avec beaucoup de groove. Ce ne sont pas tous les chanteurs de hardcore ou de thrash qui savent faire tout ça ! Il a en quelque sorte sauvé le groupe en le rejoignant !
El Termito : J’étais déjà un fan du groupe avant, depuis l’âge de 15 ans, donc cela m’a aidé aussi pour l’intégrer.
Si je me rappelle bien, tu ne parlais pas espagnol du tout alors que dès le départ le groupe proposait des paroles dans cette langue…
El Termito : Non, j’avais seulement un niveau scolaire suite à mon apprentissage de la langue au collège.
Nico : C’était le cas de l’ensemble du groupe d’ailleurs. Nous avions débuté avec un chant en espagnol car on trouvait que ça sonnait cool et ça donnait un côté reggaeton. Il ne faut pas oublier que la plupart des groupes chantent en anglais, donc ça nous permettait aussi de nous démarquer. C’est une langue qui est vraiment cool, qui permet de jouer sur des sonorités et des rythmes groovy. Nous adorons également cette langue pour son argot mexicain, ce qu’elle implique en terme de culture latino. Concernant l’intégration de Flo à la batterie, elle est liée à la période où nous avons voulu nous professionnaliser. A cette époque, notre batteur a décidé de quitter le groupe pour se consacrer principalement à son métier. Nous restons de très bons amis et il fait partie de la famille Locomuerte.
Flo : A cette époque, je jouais dans plusieurs groupes de styles très différents : funk, blues, rythme and blues… Après le Covid, j’ai surtout eu envie de m’intégrer dans une formation metal et jouer avant tout ce que j’aimais. En cherchant sur internet, j’ai vu que Locomuerte cherchait un batteur. Je n’avais jamais candidaté auparavant auprès d’une formation déjà établie mais j’ai répondu à l’annonce. J’ai tout de suite constaté qu’en plus de jouer une musique qui me plaisait, le groupe était cool et on s’est vite entendu. Les premières sessions nous ont vite donné l’impression que nous jouions ensemble depuis des années, nous avions une très bonne connexion musicale et humaine. Les gars n’avaient pas le melon et ça l’a fait tout de suite !
Nico : C’est normal, personne ne nous connaissait ou en avait quelque chose à faire de nous de toute façon ! (rires) Pour être honnête, ce qui nous a plu quand Flo a rejoint le groupe, c’est surtout le fait qu’il aimait vraiment cette musique. Nous avions auditionné un batteur assez connu dont je tairais le nom, et ça ne l’a pas fait car il n’y avait pas ce lien entre nous et par conséquent, ça ne groovait pas.

Ce groove dont tu parles, c’est aussi ce qui garde la signature musicale chez vos groupes respectifs. Cela donne un caractère très « organique » et rock n'roll à vos compositions. Aujourd’hui, il y a énormément d’artistes qui intègrent de l’IA dans leur musique, ou qui ont une signature sonore très rigide, avec un son compressé et sans groove. Quel regard portez-vous sur ces tendances ?
Mike Clark : On croit juste dans notre son, on veut aller à l’essentiel. Ce qu’on souhaite c’est que tu entendes les instruments, que cela sonne vrai.
Louichie : Il faut garder de l’authenticité avant tout, c’est ce qui nous porte et nous permet de continuer à aimer ce que l’on fait.
Mike Clark : [En désignant les musiciens de Locomuerte] C’est ce que font ces mecs et j’ai vraiment l’impression d’avoir trouvé nos « âme-sœurs » en terme de groupe ! De Paris à L.A, de L.A. à Paris ! [Sur ces mots, Mike Clark retire son dentier et le lance sur El Mitcho, le guitariste de Locomuerte…éclat de rire général et ambiance très dissipée dans la foulée NDLR]
Est-ce que l’on pourrait imaginer que cette belle entente entre vos deux groupes pourrait se concrétiser par un projet commun ? Un EP ou un Split CD par exemple ?
MC : Oh mon Dieu, c’est une super idée !
LM : En plus, ça serait très facile à réaliser aujourd’hui grâce à internet.
Pour aller plus loin, on pourrait même envisager une reprise de Locomuerte par Luicidal et inversement !
NL : Il faut savoir que dans cet état d’esprit, sur cette tournée, nous montons chaque soir avec les musiciens de Luicidal pour jouer « War Inside My Head » ensemble. C’est d’ailleurs un moment très fort pour moi, car cela me rappelle mes 17 ans quand j’écoutais ce morceau dans ma chambre. Et les choses ont commencé il y a quelques mois quand nous sommes allés à Venice pour jouer avec eux, là où tout a débuté pour Suicidal Tendencies. Pour nous c’était historique. Notre premier concert commun a eu lieu sur un parking de Venice [quartier de Los Angeles], un lieu historique pour le mouvement hardcore crossover. Il y avait notamment le groupe Neighbourhood Watch, pionnier du style formé en 82. Pour nous c’était énorme de voir cette ambiance très OG’s [acronyme signifiant « Original Gangster » et se rapportant à l’imagerie des gangs latinos californiens NDLR].

Vos groupes et carrières respectifs vous ont conduits à tourner énormément et donner beaucoup de concerts. Est-ce que parfois il n’y a pas de lassitude qui s’installe ?
Al de Barrio (chanteur de Luicidal sur cette fin de tournée) : Non, de mon côté ça va ! (rires)
LM : De mon côté, je dois reconnaitre que je me fais vieux, mes jambes et mes genoux me font mal. Et je ne parle même pas de mon dos ! Mais je suis reconnaissant à tous ces mecs qui m’accompagnent et qui m’aident à tenir avec leur bonne humeur. Mais pour tenir, il faut être bien entouré !
Mitcho, Nico et Termito, vous êtes déjà venus dans cette ville de Châlons il y a dix ans…
Nico : Oui, mais cette fois, c’est sold out ! (rires)
LM : Il y a quelques heures, je me baladais dans la ville pour rejoindre la salle en vue de cette interview. Et j’étais avec mon sandwich, en train de siffler… Et là, j’ai vu que les gens d’ici étaient vraiment badass avec le pur esprit OG’s de Venice… On m’a dit « file-moi ton sandwich ! » (éclat de rire général).
Nico : Sérieusement, on est ravi d’écumer ces salles soir après soir et de croiser dans la rue des vieux fans de Suicidal porter des bandanas. Il y a quelques jours, nous étions à Marseille et nous avons pu aller voir le magasin de disques Saber-Tooth, tenu par Phil Stryker, un ancien OG. Ce magasin est une institution, le plus vieux disquaire metal de Marseille ! Rafa de Mass Hysteria était là aussi, il est monté sur scène avec nous !

Avant de conclure cette interview, j’ai une question spécifique pour Louichie et Nico. Vous êtes tous les deux bassistes, un instrument qui a vraiment une place à part dans le thrash crossover, avec un son qui doit être à la fois lourd et groovy. Parlez-nous un peu de votre relation à votre instrument ?
NL : Le rôle de la basse dans ce style est effectivement d’amener du groove mais également de la mélodie. C’est notamment ce qui m’a influencé dans l’approche de Louichie, qui joue presque comme un bassiste de jazz. Louichie, tu as aussi beaucoup tourné dans des groupes de rock et de blues. De mon côté, j’ai beaucoup joué de funk également.
Louichie : Tu sais, j’ai joué sur plusieurs basses et avec des configurations matérielles (amplis, effets) très différentes. Je joue notamment aujourd’hui avec un médiator pour me donner un peu plus d’attaque dans mon jeu. Mais quel que soit le matériel utilisé, ce qui te donne ton son, c’est dans tes doigts. C’est ta personnalité qui ressort avant tout… Ton son, ça dit qui tu es, et c’est ça qui est le plus important au final !
Interview réalisée le 28 mars 2026 à Châlons-en-Chamapgne
Merci à Alexandre Saba de M&O Music pour avoir permis cet entretien
Photographies : © Watchmaker 2026
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