Entretien avec Johan Niemann d’Evergrey

Quelques années après nous être entretenus avec Tom S Englund, nous avons eu la chance d'interviewer cette fois-ci le bassiste Johan Niemann, membre le plus ancien d'Evergrey après Tom justement. Nous avons pu parler de la nouvelle dynamique en studio après le départ récent de Henrik Danhage (guitare) et celui de Jonas Ekdahl (batterie) il y a deux ans, mais aussi de techniques de basse, ou des influences diverses du groupe pour son nouvel album. 

Bonjour Johan, merci de prendre du temps pour répondre à nos questions. Tout d'abord, comment vas-tu ?

Bien. Il y a eu beaucoup à faire notamment pour la préparation des prochains concerts.

Bien sûr, nous allons parler tout d'abord de l'enregistrement de Architects of a New Weave, le nouvel album d'Evergrey. Tu as déclaré récemment avoir enregistré la basse chez toi, sans la configuration live et la configuration habituelle où vous enregistrez avec la batterie. Penses-tu que ce nouveau type d'environnement a changé ton son ou ton jeu ?

Je ne suis pas sûr que ça ait changé le son, parce que j'utilise à peu près le même son tout le temps. Je pense que ça a changé ma façon de jouer : j'ai posé ma basse non pas sur la batterie finale, car celle-ci a été enregistrée en dernier. J'ai donc fait ça sur une batterie programmée, genre boîte à rythmes. Donc c'est un peu différent, parce qu'on ne sait jamais ce qui va se passer plus tard. Les choses peuvent changer assez rapidement en studio. Il y a donc eu, je pense, un ou deux endroits où j'avais enregistré quelque chose, mais ensuite, quand la batterie a été enregistrée, on a dû modifier la basse. Mais ce n'était pas sur beaucoup de passages. Je pense que c'est arrivé une ou deux fois. Mais c'est toujours sympa de changer un peu les choses, d'enregistrer différemment et de composer différemment. Ça te pousse à rester réactif.

Pourquoi avoir procédé ainsi ? En général, si je ne me trompe pas, la première chose qu'on enregistre sur un album, c'est la batterie. Et là, vous avez décidé de faire complètement l'inverse. 

On fait un peu comme ça depuis un certain temps parce que quand on fait des démos, on fait des démos très poussées, très élaborées. Elles sonnent presque comme l'album. Et du coup, quand on fait ça, on essaie de jouer le mieux possible. Ce qui fait que les guitares de la démo ne sont pas toujours des pistes temporaires. Elles peuvent rester telles quelles, parce qu'elles sont bien jouées et calées sur le clic. Tout est vraiment bien exécuté et les guitares sont déjà enregistrées. Ensuite, on enregistre tout le reste par-dessus. On remplace la basse. Et puis, la batterie arrive parfois en dernier. Parce que c'est la dernière chose à être enregistrée. Quand on compose et qu'on fait les démos, on ne le fait pas avec une vraie batterie. On joue sur une batterie programmée.

Evergrey, Architects of a New Weave, Tom S Englund, Henrik Danhage, Rikard Zander, Jonas Ekdahl, Johan Niemann

Peux-tu préciser si Henrik Danhage a participé au processus durant l'enregistrement, ou s'il avait déjà quitté le groupe ?

Non, il n'apparaît pas sur l'album.

J'ai lu que vous, principalement toi et Tom, aviez géré les parties de guitare. 

C'est surtout Tom. Il a fait toutes les parties de guitare rythmique et quand est venu le moment de faire les solos, il ne voulait pas tout faire tout seul. On a parlé de la possibilité de faire venir des guitaristes invités. Mais ça aurait fait une sorte de coup de marketing. On s'est dit qu'on ne voulait pas faire ça, parce que ça gâcherait un peu l'expérience de l'album. Les gens écouteraient pour entendre les différents guitaristes au lieu d'écouter les morceaux. On a donc décidé que, comme je sais à peu près jouer de la guitare, je ferais une partie des solos et il ferait le reste.

Alors, comment ça s'est passé ? Parce que, je ne sais pas si c'était inconscient, mais quand j'ai écouté l'album, j'ai tout de suite remarqué les solos de guitare. Et je ne sais pas, ils semblent différents, meilleurs, ou alors il y avait quelque chose de spécial dans les solos de guitare sur cet album. Qu'as-tu ressenti en jouant ces parties ?

J'aime bien jouer de la guitare, c'est sympa. J'ai juste essayé de jouer quelque chose qui soit mémorable sans chercher à jouer des trucs compliqués, juste pour faire de la technique et impressionner qui que ce soit. Je m'en fous un peu de ça. J'ai simplement essayé de jouer ce qui me semblait juste pour la chanson. C'était amusant, c'était cool et Stephen(nldr : Platt, le nouveau guitariste annoncé il y a quelques temps) est évidemment un bien meilleur guitariste que moi, donc il joue ces solos à la perfection ...

... D'accord, donc en concert, tu ne vas pas jouer ces solos.

Non, non.

Est-ce que les solos étaient quelque chose de conscient et de très réfléchi, ou préfères-tu y aller naturellement et à l'instinct ?

En général, je commence à l'instinct. J'enregistre, je réécoute toutes les prises jusqu'à ce que je trouve un truc en me disant : "Hé, ça c'est cool, ça sonne plutôt bien". Donc j'apprends ce passage, puis je fais une autre prise, en testant des trucs, en essayant de me rappeler les bons passages que j'ai faits et en les assemblant de cette façon. C'est donc un peu des deux. Ça commence de manière très instinctive et ça se termine par un solo structuré, écrit.

Et concernant la basse, c'est étrange parce que quand j'ai écouté le titre éponyme sur YouTube, j'avais vraiment peur que la basse ne ressorte pas dans le mix. Puis j'ai écouté la version promo et là, je trouve qu'il y a beaucoup de moments où la basse brille vraiment. Le son ressort super bien, mais quelque chose m'a intrigué dans ce son, et surtout dans les notes les plus graves. Est-ce que tu as accordé ta basse plus bas ?

Oui. En général, je joue sur une quatre cordes, mais je l'accorde comme une cinq cordes : comme les cordes les plus graves d'une cinq cordes, et même encore plus bas parce que sur certains morceaux où Tom joue sur une sept cordes, la plupart de ces morceaux sont en La. Donc je baisse ma corde la plus grave, qui est un Si, pour la passer en La. Et pour quelques chansons comme "Oxygen" et "The World Is on Fire", c'est encore plus bas, elles sont en "Drop G". Donc j'accorde la basse encore plus bas. Mais c'est juste cette corde-là que je baisse, le reste demeure inchangé.

J'ai l'impression qu'il y a une notion de contraste dans votre musique. Le fait que, comme tu l'as dit, certaines chansons soient accordées très bas, mais en même temps, j'ai l'impression que l'atmosphère générale est plus pop. Je ne sais pas si je me trompe, mais par rapport aux autres albums, parfois j'avais l'impression d'entendre des nuances de U2.

Oui, tout à fait, on est de grands fans de musique pop de toutes les époques : les années 80, par exemple. Et puisque tu as mentionné U2, pour moi, leur meilleure période, c'est celle des années 80, où l'accent était mis sur la batterie, la basse, la guitare et le chant. Ils ont été bons plus tard aussi, mais pour moi, ça s'arrête vers Rattle and Hum ou quelque chose comme ça. On adore tout ça, et on aime les bons refrains. Donc, je pense qu'on a cette sensibilité pop en plus des riffs lourds, qu'on aime beaucoup aussi, évidemment. C'est agréable d'avoir ce contraste entre les riffs très lourds et désaccordés, et puis on arrive sur un refrain et, comme tu l'as dit, c'est presque pop d'une certaine manière. Je pense qu'on écrit simplement la musique qu'on aime entendre et comme on aime beaucoup de choses différentes, c'est ce qui en ressort.

N'est-ce pas difficile de jongler avec ces deux aspects de la musique, le côté plus léger et le côté plus lourd, au moment de la création du morceau ou lors du mix ?

Ça peut l'être, c'est sûr, parce qu'il faut trouver un certain équilibre. Mais j'ai l'impression qu'on est plutôt doués pour arranger les guitares et les claviers de manière à ce que les guitares soient lourdes quand elles doivent l'être, et quand ça doit être plus pop, les claviers peuvent en quelque sorte reprendre ce rôle et cette responsabilité. Après, pour ce qui est du mixage, je suis sûr que c'est un cauchemar pour l'ingénieur du son de jongler avec cet équilibre entre le côté très lourd qu'on veut entendre sur les passages puissants, tout en gardant un côté léger et aérien pour la majeure partie.

Aviez-vous des albums de référence en tête ? Je remarque le poster d'Abbey Road juste derrière toi, c'est un choix assez intéressant. Parce que parfois, quand les artistes enregistrent, ou même quand ils mixent, ils ont toujours un morceau ou un album de référence.

Je ne sais pas si Tom a parlé de quelque chose de précis avec Nolly (ndlr : Adam "Nolly" Getgood, ingé son très prolifique dans le milieu du metal prog), je ne suis pas sûr. Mais il y certains albums ou groupes qu'on a mentionnés pendant l'écriture, non pas pour les copier, mais pour y trouver une sorte de connexion, qu'elle soit émotionnelle ou autre : des groupes comme Sleep Token, dont je sais que Tom est un immense fan. Moi, j'aime bien certains passages. Ils ont d'excellents morceaux mais je ne suis pas un fan absolu : j'apprécie leur démarche et j'aime l'idée de ce qu'ils font.

C'est assez marrant car ce matin, j'hésitais entre porter un t-shirt d'Iron Maiden et un de Sleep Token, j'ai donc fait le bon choix puisque ça nous fait une transition avec votre passage en France en tant que première partie d'Iron Maiden. On a parlé de U2, des Beatles, d'Iron Maiden... J'imagine que ces groupes font partie de tes héros.

Iron Maiden a été l'un des premiers groupes que j'ai écoutés quand j'étais gamin. Le premier c'était Kiss, et ensuite Iron Maiden avec Piece of Mind et The Number of the Beast qui ont été des albums majeurs pour moi. Mon frère et moi avions une cassette avec chacun de ces deux albums sur une face. On passait notre temps à écouter tout l'album, à retourner la cassette et à passer ces titres en boucle.

On peut donc dire que Steve Harris est l'une de tes influences principales ?

Oui, tout à fait. Et c'est quelque chose que je remarque davantage de nos jours, parce que quand on est plus jeune, on cherche souvent de l'inspiration de tous les côtés. Plus jeune, je cherchais constamment différents musiciens, je m'en inspirais, je piquais des trucs. Au début, je jouais aux doigts donc j'adorais Steve Harris, Cliff Burton, et plus tard Billy Sheehan et John Myung de Dream Theater. Ils ont tous eu une énorme influence sur moi. Mais ensuite, quand je suis passé au jeu au médiator, j'ai commencé à écouter davantage de bassistes qui jouaient au médiator pour trouver des idées et voir ce que l'on peut faire avec un médiator qu'on ne peut pas faire avec les doigts, ou autre. Ce qui fait que j'ai un peu perdu de vue Steve et Billy Sheehan. Mais je me rends compte aujourd'hui que ce n'est pas une question de doigts ou de médiator, ce sont les notes qu'on joue et l'approche de la basse. Je réalise de plus en plus que Steve reste une grande influence pour moi.

Tu as mentionné le passage du jeu aux doigts à celui au médiator. Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?

C'était en fait grâce à Eric Forrest, qui a joué de la basse et chanté dans Voivod pendant quelques années. Ils ont fait l'album Negatron et Phobos à la fin des années 90. La première tournée que j'ai faite, c'était avec Therion en 2000, et Voivod faisait notre première partie. Je trouvais qu'Eric avait le son de basse le plus incroyable. Il jouait au médiator, sur une Fender Precision Bass branchée sur un ampli de guitare. Il avait ce son saturé extraordinaire. Je voulais vraiment essayer, je voulais un son comme ça, je voulais de la distorsion. Quand on est rentrés de cette tournée, j'ai fait des essais avec des pédales de distorsion, mais avec les doigts, ça ne sonnait pas du tout comme Eric Forrest. Alors j'ai essayé un médiator. Et là, je me suis dit : "Voilà, c'est ce son-là. Il faut que je joue au médiator". C'est entièrement de sa faute (Rires).

J'ai lu dans une interview précédente que la dynamique avait changé en studio avec le départ de Jonas, et que tu étais maintenant plus impliqué dans le processus. Comment t'es-tu habitué à ce nouveau rôle plus important ?

On en a un peu discuté, parce que Tom appréhendait la situation. Il travaillait en étroite collaboration avec Jonas depuis plusieurs albums. Ils s'occupaient presque de la co-production ensemble et bossaient sur toutes les chansons. Et quand Jonas est parti, il s'est demandé s'il allait devoir tout faire tout seul, ce qu'il ne souhaitait pas, pour plusieurs raisons. D'abord, c'est trop de travail. Ensuite, tout faire tout seul, ce n'est pas vraiment amusant, c'est beaucoup de responsabilités. Comme j'avais écrit beaucoup de morceaux pour l'album précédent, j'ai volontiers accepté de prendre le relais quand il m'a demandé si ça m'intéressait d'assumer davantage ce rôle, pour qu'il ne se retrouve pas tout seul. Mais je dois aussi ajouter que Vikram Shankar joue un rôle important dans la co-production. Il a beaucoup aidé pour les arrangements, les sons, etc. Donc, chapeau à lui.

Tu as parlé de tes autres collaborations, comme Therion par exemple. Tu as sorti un nouvel EP avec Burying Angels. C'est un nouveau projet qui rend hommage au death metal scandinave, c'est bien ça ? Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce nouveau projet sorti il y a quelques semaines environ ?

Pendant la tournée ou juste avant celle qu'on a faite avec Katatonia en novembre-décembre derniers, J'ai été contacté par Mark Palangio, qui voulait me parler de son idée. Il avait des chansons et voulait inviter des guests sur un projet de death metal suédois. Il m'a demandé si je voulais jouer de la basse dessus, j'ai dit oui bien sûr. Il m'a envoyé les morceaux et j'ai pu les enregistrer en tournée avec mon ordinateur portable, ce qui était très pratique. Ce n'est pas vraiment un groupe à proprement parler, à moins qu'on en vende un million d'exemplaires (Rires). Là, on pourra peut-être faire quelque chose. Mais c'est essentiellement son projet, son groupe.

Enchaînons sur la tournée à venir. Vous allez tourner avec Iron Maiden, puis avec Hammerfall. Y a-t-il des dates qui vont être annoncées bientôt, en particulier pour l'Europe ? Parce que pour l'instant, il n'y a que les festivals et les concerts d'été, mais pas de concerts en tête d'affiche.

En automne, on part aux États-Unis avec Hammerfall, comme tu l'as dit. Ensuite, je pense qu'on va aller en Australie, car cette tournée avait été reportée. Puis je pense qu'avant la fin de l'année, on commencera la tournée européenne, mais par la Scandinavie. Je ne sais pas combien de dates on va réussir à faire avant la pause de Noël. On reprendra ensuite en février ou mars de l'année prochaine, ce sera le début de la tournée européenne.

Ce sera l'occasion pour toi de reprendre ton blog de tournée qui est assez sympa, surtout tes remarques sur le catering des différentes salles.

Oh oui ! Tu sais, quand on est en tournée, la plupart des journées se ressemblent toutes. On arrive dans une salle, on attend les balances, on fait les balances, puis on attend le dîner, on dîne, on joue, on va se coucher, et le lendemain c'est pareil. La seule chose qui change presque, c'est la nourriture. Ça devient donc une grande partie de ton quotidien. On se dit : "Oh, je me demande ce qu'on va manger aujourd'hui". Parfois on espère un super truc et on est déçu, d'autres jours on n'attend rien et c'est une excellente surprise. Mais oui, c'est sympa si j'ai le temps et l'énergie, je pourrai écrire quelques lignes. Je devrais peut-être le faire pour cette période de juin, parce qu'il y a à la fois des festivals, des concerts en tête d'affiche, le concert avec Iron Maiden, et on fait aussi quelques concerts avec Decapitated, aux Pays-Bas.

Pour finir, j'imagine qu'on ne se prépare pas de la même façon pour un concert avec Iron Maiden, avec Decapitated, ou pour un concert en tête d'affiche.

C'est vrai. On a plusieurs setlists différentes, bien sûr, selon la durée de notre passage. La plupart des sets en festival durent une heure, et nos propres concerts durent environ une heure et demie, donc ça fait plus de chansons. Après, je ne sais pas combien de temps on joue avec Decapitated, si c'est une heure aussi ou 50 minutes. Mais on essaie de ne pas trop modifier les morceaux. Je pense qu'on commence pareil et qu'on finit pareil. Et au milieu, ça dépend de la durée du set et du nombre de chansons qu'on peut caser.

Un grand merci à Johan Niemann et Anaïs de SLH pour cette interview. Vous pouvez retrouver le nouvel album de Evergrey intitulé Architects of a New Weave ici et vous pouvez les voir en live en première partie d'Iron Maiden, les billets sont en vente ici.



Partagez cet article sur vos réseaux sociaux :

Ces articles en relation peuvent aussi vous intéresser...

Ces artistes en relation peuvent aussi vous intéresser...