Deep Purple, le bal des octogénaires : Arrogant boy : Splat #1

Par Thierry de Pinsun

The thing that couldn't die. Quand Will Cowan met en images le film du même nom en 1958, la chose qui ne veut pas mourir dont il parle est une tête décapitée nourrie d'un pouvoir ancestral. Mais nous ne sommes pas dupes, nous savons qu'il n'y a rien de moins increvable qu'un Britannique qu'un autre Britannique. D'autant qu'à une exception près, toutes les personnes que nous allons citer ici étaient déjà nées alors. Complotisme oblige : ce réalisateur américain de bas étage savait.

Il est vrai que récemment, on a été gâté d'annonces par les vieillards de l'île désormais hors-UE : voir Rod Stewart féliciter son bien-aimé roi (la bonne blague) il y a quelques jours pour avoir moqué l'autre imbécile post-Atlantique aurait pu sonner comme la promotion d'un nouvel album, Im-peach yourself, you orange twat !, mais lui en a déjà fourni un il y a deux ans. Le bal des octogénaires est en tout cas bien amorcé cette année. Paul McCartney et sa désormais voix chevrotante parcourent les voies de Dungeon Lane — qui a l'air tout sympathique et offre de surcroît l'occasion à Ringo Starr de jouer sur un bon morceau (Home to us) ; les Rolling Stones se disent que 80 ans est un bon âge pour étudier les langues étrangères — on ne sait pas s'ils y arriveront, mais leur capacité à sortir un titre bien naze (on pense à In the stars, pâle copie de You got me rockin' au refrain indigeste, l'autre ça va) est toujours intacte — ; Deep Purple, deux ans seulement après =1, part à la course au skeud et à la longévité délirante. Alors que le gros chef (NDR : reel de Yann Landry) s'arrache les cheveux — et plus qu'à raison — pour que les artistes se renseignent sur les propriétaires milliardaires (et néo-fascistes) qui détiennent les salles de concert dans lesquelles ils se produisent, on lui sert un cocktail de croulants qui s'en fout d'aller jouer à la Coca-Cola Arena de Dubaï — eux-mêmes n'en savent sûrement rien, c'est bien là le drame.

Mais c'est Deep Purple et à La Grosse Radio, autant que le non-emploi de la première personne fait passer une vérité personnelle pour une réalité rédactionnelle, on adore Deep Purple. À la volonté de simplicité revendiquée par les membres dans la conception de cet album — de l'aspect « live in studio » destiné à faire chier des ronds de colle à Bob Ezrin qui doit mixer le tout (spoiler : disons qu'il s'en sort, sauf pour la batterie) à l'annonce d'un rock plus brut, « comme dans le temps » qu'ils disent —, un titre simple : Splat. Le groupe s'avère prévoyant : à l'instar de Whoosh (2020), certains titres prennent la forme d'onomatopées pour les moments où Ian Gillan ne pourrait plus articuler ses textes — ce qui serait dommage vu leur écriture malicieuse.

C’est un peu lui qu'on attend d'ailleurs au tournant : on parlait de choses qui ne veulent pas mourir mais certaines comme sa voix veulent bien mourir mais pas pourrir. Il serait mentir que de dire qu'on n'a pas pris un certain plaisir à l'entendre s’égosiller dans des lignes qui sont loin de ses capacités tessituriennes sur =1, notamment sur un morceau comme Now You're talkin' qui le pousse dans des retranchements impossibles. Mais ce sont aussi ces mêmes lignes qui gâchent la plupart des meilleurs morceaux de l'album — pensées pour l'exceptionnelle Bleeding obvious où à chaque couplet, c'est tout dans le nez — quand la session instrumentale est bien mieux arrangée. À 80 ans, on l'aime bien notre canard, même s’il est souvent vilain.

Quelques jours pour apprécier un artwork plus qu’envoûtant, espaces aériens où un homme étrange flotte vers la transcendance, et voilà qu'un premier extrait débarque. Un simple riff : la promo est rodée, on balance un mini extrait pour faire languir les fans à l'annonce d'un clip prévu pour le lendemain. Mais quel riff ! Rythme effréné avec la guitare de Simon McBride qui enchaîne les doubles croches, la basse de Roger Glover qui marque les noires pour alourdir le tout et les claviers de Don Airey qui détaillent une première mélodie par des accords calés sur le temps, bouclés toutes les quatre mesures. Le son de l'orgue Hammond et de la caisse claire de Ian Paice, si caractéristique, ne trompe pas, la signature est là et elle est plus qu’excitante. Si bien que ces quelques secondes d'amorce peuvent tourner en boucle, notre imaginaire brode déjà autour.

Quand il est brisé par la découverte entière de cet Arrogant boy et l'arrivée immédiate après le riff de la voix de Ian Gillan, une autre bonne surprise s’amorce. Loin de tenter une envolée vers des aigus qu'il ne pourrait pas maîtriser, ce dernier se concentre sur une ligne sans refrain qui privilégie le débit à la mélodie, mettant son énergie au profit de ses rimes dont les premières distinguées nous font déjà bien rire (« Looking like shit, face didn’t fit »). L'aspect rentre-dedans est avant tout là pour mener vers la session instrumentale centrale, terrain de jeu pour les habiles McBride et Airey qui s’affairent à la tâche sans se faire prier. Une fois le thème principal annoncé, mélodie plus marquée que l'on peut immédiatement fredonner, il se voit détaillé en variantes qui laissent place à des arrangements divers : déferlement de montées et descentes de gamme autour, improvisation blues à la guitare tandis que les claviers le répètent de manière plus légères, retour progressifs à la vitesse avec une session rythmique plus accrue qui l'accompagne en multipliant ses cadences. C'est là que l'on voit que Ian Paice, toujours dans une trajectoire de force tranquille qu'il amorce depuis Now What!? (2013), reste un cador de subtilité : frappe simple mais lourde sur la caisse claire, breaks bien sentis, la technique est impeccable malgré un mix qui le dessert. Quand le chant refait surface, c'est pour un couplet qui conclut le tout. Emballé, c'est pesé.

Arrogant boy est court mais tout est en place : on s'est fait embarquer par sa vitesse, les mélodies du thème ainsi que les solos autour ont de quoi contenter, et tout présage du bon pour la suite si elle est de cet acabit — espérons donc que les balades niaiseuses et les morceaux filler ne soit pas de la partie cette fois-ci. On se surprend toujours à voir que le niveau technique de ces musiciens hors pair égale leur capacité à toujours trouver un moyen d'emporter leurs mélodies ailleurs. Si l'on excepte le caractère trop « soigné » du jeu de Simon McBride, ces montées frénétiques où chaque note est présente à l'appel sans qu'un peu de gras, de groove par extension, ne s'installe, l'énergie qu'il insuffle à sa bande de 30 ans son aînée offre encore de nouveaux horizons à explorer. Insistons bien sur ce terme : de nouveaux horizons. Car si l'on peut comprendre que le caractère plus frontal de cette composition peut évoquer une période plus jeune du groupe — et encore, quid de Shades of Deep Purple, de The Book of Taliesyn, on les ignore, tout commence en 1970 ? —, elle n'a strictement rien à voir avec. Les composantes prétendument retrouvées ont toujours alimenté les albums et l'interlude instrumental, incluant des touches progressives et aériennes, puise beaucoup de ses inspirations chez l’itération du groupe avec Steve Morse — la manière dont les accord de claviers se plaquent sur le rythme rapide fait d’ailleurs penser à Bananas (sur…Bananas, 2003) —, n'en déplaise aux puristes (qui n'ont toujours pas compris que puristes, c'est une insulte) qui voudraient tout attribuer à leur chouchou parti il y a plus de 30 ans — pleurez plus, il reviendra plus, et c'est très bien comme ça.

Mais alors, qui est ce Billy qui « ressemble à une merde » et dont « la gueule ne colle pas au rôle » ? Visiblement un mec qui emmerde les élites et n'en fait qu'à sa tête, qui savoure son rôle de mec arrogant. Quand il est dit au début du morceau qu'il ne sait ni lire ni écrire, on penserait volontiers à un p’tit merdeux incompétent bien de chez nous, qui confond Iran et Irak, distingue Diesel et Gasoil. Mais la dissonance cognitive quand est prononcé "an arrogant man", nous faisant percevoir "American man", nous fait rapidement comprendre qu'il n'y a pas besoin de mentionner le teint tanné et la chevelure orange pour savoir qui est cette petite teigne atteinte de la — trop grande, vu son statut — folie des grandeurs. Un tacle facile mais qui ne fait jamais de mal tant il vaut mieux ne jamais oublier les dangers de ce monde. Un con est un con, un génocide est un génocide, n’oublions pas de les nommer.

On adorerait un morceau sur Gaza, mais on a déjà eu Marillion pour ça (sur l’exceptionnel Sounds that can’t be made, en 2012), on se contentera donc de l’évidence rappelée. Il y a toujours eu, quand ça lui a pris, quelques petites saillies dans les textes de Ian Gillan qui n'oublie pas, à 80 ans, d’observer ce qui l’entoure. Des paroles malheureusement rarement mêlées aux gestes, en témoigne la joie constatée lors de la rencontre il y a quelques semaines entre nos héros du jour et Sanae Takaichi, la première ministre japonaise dont les valeurs réactionnaires font bien fantasmer l'actuel pays de l'Oncle Sam. Eux-mêmes n'en savent sûrement rien, c'est bien là le drame.

C’est peut-être là le vrai amour que l’on porte à Deep Purple : célébrer leurs nouvelles propositions et ne pas cacher notre excitation ne doit pas masquer ce qu’on pourrait avoir à leur reprocher et la lucidité que l’on doit garder face à tout artiste qui nous anime. Aussi souvent que nous serons là pour suivre les avancées autour de Splat, divisées en autant d’étapes écrites qu’il y aura d’annonces de leur part jusqu’à la sortie de l’album, on sera toujours là pour changer leurs couches, jusqu’à ce que la scène les achève. Tant que la dignité est là, a dit Pépé.

Deep Purple - Splat - Sortie le 13 mai 2026

  1. "Arrogant Boy" - 3:18
  2. "Diablo" - 3:16
  3. "The Rider" - 3:56
  4. "The Lunatic" - 3:47
  5. "The Only Horse in Town" - 4:41
  6. "Sacred Land" - 3:32
  7. "The Beating of Wings" - 4:00
  8. "Guilt Trippin'" - 4:52
  9. "Scriblin' Gib'rish" - 3:34
  10. "Jessica's Bra" - 3:45
  11. "Third Call" - 4:19
  12. "My New Movie" - 3:45
  13. "Splat!" - 3:39


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