Paul McCartney – The Boys Of Dungeon Lane

83 ans au compteur, une vingtaine d'albums solo et une carrière dans quelques groupes légendaires sans importance (The Beatles, Wings) : Paul McCartney revient avec The Boys Of Dungeon Lane, six ans après un joli McCartney III façonné pendant le Covid. Ce LP orné d'une plaque de rue liverpuldienne va-t-il montrer que, même dans son cas, les vieux du rock vieillissent mal ?

Posons tout de suite des bases saines, qui semblent inouïes si on réfléchit deux secondes. Depuis quelques jours, le monde entier peut écouter le nouveau disque du type qui a écrit "Let It Be". Si cette évidence ne suffit pas à susciter le vertige, si ce simple fait ne nous pose pas un respect infini face à un artiste passionné par son travail jusqu'aux dernières années potentielles de sa vie, alors on a déjà abandonné son propre émerveillement, et c'est triste à en crever.

Cela ne fait pas pour autant un bon album, c'est certain. Et The Boys Of Dungeon Lane pouvait faire craindre le pire : artwork minimaliste, collages de photos des années cinquante, ode au passé et aux jeunes années en noir et blanc, guitares acoustiques à l'ancienne et mélancolie dans le single tête de gondole "Days We Left Behind". Va-t-on avoir droit à un album qui sent la pub Werthers Original ? Serait-ce encore un chant du cygne de rockeur décrépissant, nostalgique de son enfance, qui en regrette sans l'admettre la fougue, l'énergie et l'inspiration ? Le cliché à la Citizen Kane.

Non : pas de "Rosebud" susurré d'une voix douloureuse sur son lit de mort chez "Macca". Rangez ce soupçon, d'une part, et aussi toute attente relative à ses années 60, ses années 70 et autres. Paul-Senior n'est à mettre en compétition qu'avec lui-même et sur ce terrain-là, l'âge lui a réussi : après avoir frayé avec Nigel Godrich (Chaos and Creation in the Backyard), rafraîchit pas mal de son style et de son image (NEW), assuré le SAV Beatles une bonne fois pour toutes en remettant un dernier couvert pudique pour "Now And Then", il a continué sa lancée autonome et magnifique avec Egypt Station et McCartney III, des petits miracles d'inspiration et d'honnêteté.

The Boys Of Dungeon Lane en est un autre, dans la droite lignée de son prédécesseur. Le ton est souvent calme et mesuré mais c'est pour mieux préparer le terrain aux explosions. "As You Lie There" nous cueille exactement comme ça en début d'album : la bluette dissonante dérive l'espace d'une minute en riffs théâtraux. Effet Band On The Run assuré. "Lost Horizon"  et "Ripples In A Pond" rappellent le meilleur de la production et de l'écriture de McCartney III. Petits refrains entêtants, guitares vibrantes de plaisir, presque un clin d'œil à George Harrison. On pourrait résumer tout le disque dans ce programme très simple qui ne cherche qu'à proposer de bonnes chansons, fruits d'un travail et d'une façon de vivre la musique très mccartneyesque, monstre mi-romantique mi-sauvage.

Le reste est donc à l'avenant, avec d'excellents moments. "Days We Left Behind" assume l'émotion, les mots et les mélodies sont si bien posés et évocateurs qu'on voit difficilement ce que Paul aurait pu écrire de mieux, après toutes ces années. On n'en est qu'à quelques morceaux quand débarque "Down South", qui sonne littéralement comme une démo guitare-voix enregistrée dans un coin de salon. 2 minutes 23 à se dire que c'est beau, que c'est rough et qu'il n'y a que lui qui aurait pu faire un truc pareil. "We Two" va chercher dans l'épure, le pure beat à peine ponctué de cordes et violons samplés, comme une résurgence lointaine de "Two Of Us" qui n'a même pas à rougir devant certains trésors de John Lennon

Deuxième face et The Boys Of Dungeon Lane prend un virage. Les morceaux sont davantage marqués par la présence d'Andrew Watt, producteur et guitariste sur-sollicité de l'album que McCartney crédite aussi comme co-auteur. L'américain, cinq Grammys à son actif, est autant dans son temps (Dua Lipa, Lady Gaga, Ed Sheeran) que rompu à l'exercice d'épauler les aînés (Rolling Stones, Elton John, Pearl Jam). Ça repart donc plus rock que jamais avec "Come Inside", pont planant inclus, avant de mélanger la flûte de "The Fool On The Hill" et la fuzz dans "Never Know". 

Andrew Watt par Guitar Center
Andrew Watt par Guitar Center

Ringo Starr donne la réplique à la batterie et au chant sur "Home To Us". Est-ce qu'on s'attarde sur ce duo ? Sa simple existence fleure le coup de comm', les "retrouvailles" entre deux survivants que personne ne demandait. Mais ça marche, qu'est-ce que ça marche : la chanson profite tellement du jeu du batteur, droit et enjoué, les deux hommes racontent d'une même voix le Liverpool de leur jeunesse et les rimes simples font mouche. Oui : comme dans un bon vieil album des sixties.

Le moment est tant chargé d'émotion que la dernière partie de The Boys Of Dungeon Lane accuse un petit mou. "Life Can Be Hard" et "Salesman Saint" jouent une carte plus convenue : jazz et cuivres à l'ancienne. Il y a une vibe 67-68, on pense à "Honey Pie" et "Your Mother Should Know" (mais en mieux). "First Star Of The Night" et "Momma Gets By" y vont plutôt sur le ton de la confidence, jusqu'à terminer cet album comme Macca seul sait faire : convoquer une énième fois la figure maternelle, laisser l'émotion submerger de toutes parts à renforts d'orchestre, signer une dernière dissonance sur un dernier mantra avant un ultime accord de piano, aussi majestueux et pudique que "The Long And Winding Road". 

Paul McCartney a vieilli et l'a assumé sur toute la ligne dans ce disque. Il n'a d'ailleurs jamais cessé de le faire, et attendre de lui "mieux" ou autre chose est un non-sens. The Boys Of Dungeon Lane est le coup de maître d'ado de 83 ans qui nous apprend à regarder le soleil se coucher et nous explique que ce n'est pas si mal, vu qu'il va revenir le lendemain.

  1. As You Lie There
  2. Lost Horizon
  3. Days We Left Behind
  4. Ripples In A Pond
  5. Mountain Top
  6. Down South
  7. We Two
  8. Come Inside
  9. Never Know
  10. Home To Us
  11. Life Can Be Hard
  12. First Star Of The Night
  13. Salesman Saint
  14. Momma Gets By

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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