Le Grand Paris Sludge, ce n’est pas que la mise à l’honneur des musiques nobles que sont le doom, stoner, et autres déclinaisons du heavy rock. C’est aussi un bel événement comme on les aime, concocté par Garmonbozia, où l’on sait que les horaires vont être respectés, que les shows seront de qualité, que les artistes seront disponibles à la table de merch pour échanger avec le public, et que les frites seront bonnes … Le public ne s’y trompe pas et se presse nombreux, en cette veille de jour férié, pour passer ce premier jour de canicule printanière à L’Empreinte de Savigny le Temple.
Midhaven - 19h20
Rendez-vous avec le sludge aux tendances progressives de Midhaven, le premier groupe de la journée, tout droit venu de Mumbai. Le quatuor est formé de deux guitaristes et membres fondateurs, Karan Kaul et Aditya Mohanan, qui se partagent le chant et se lancent dans une intro assez prog qui groove d’emblée. À leurs côtés, à la place des membres habituels (Aviraj Kumar et Akash Vyas) privés de tournée faute d’avoir pu obtenir un visa, deux musiciens assurent comme si de rien n’était. Siddi Shah (batterie) et Sidharth Mohan (basse), artistes indiens tous deux basés en Allemagne et pouvant donc tourner en Europe facilement, ont accepté de dépanner Midhaven à la dernière minute quelques jours avant le début de la tournée. La mésaventure des musiciens restés en Inde est narrée avec un brin de fatalisme par Karan Kaul : « Yes, we’re brown ».
Sur les cinq morceaux joués ce soir, quatre sont issus de Of the Lotus and the Thunderbolt, dernier album studio du groupe sorti en 2021. Dès le morceau d’ouverture "Mahakaal", les lignes de guitares s’imposent avec autorité. Le chant clair, peu audible au début, vire vers des cris plus rugueux de la part des deux guitaristes, parfaitement complémentaires. Très vite, la température monte – les deux hommes prennent d’ailleurs la parole entre les titres, regrettant avec amusement leur choix d’une tenue avec des manches longues, avant de remercier chaleureusement le public et les organisateurs du festival. Sur "Codeman", au début assez mélodique et introspectif, le groupe invoque une mélancolie un peu grunge avant une explosion d’énergie, et un entrain communicatif. Les deux frontmen ralentissent le rythme le temps de demander au public de s’approcher et de s’agiter. Un joyeux petit groupe s’exécute en lançant le premier pogo de la journée.
Les doigts de Sidharth Mohan virevoltent sur sa basse six cordes. La section rythmique est assez impressionnante, sur les morceaux bien construits à la progression irrésistible comme "Zhitro", l’incroyable batteuse Siddi Shah mêlant élégance et de puissance tout en headbanguant sérieusement. "The Veiler", single récent sorti fin 2025, est énergique au possible, très heavy rock, porté par les riffs lourds et les rugissements des deux vocalistes. L’ultime morceau, "Primal Song", porte un groove et une énergie brute et directe qui fait mouche et continue de mettre la fosse en mouvement, entre un solo moderne et une ambiance heavy rétro. Le groupe indien, qui termine une tournée européenne d’une vingtaine de dates, est acclamé par le public déjà nombreux de l’Empreinte. Midhaven a su en séduire plus d’un par la puissance des riffs, les touches de virtuosité assez prog, et cette section rythmique au dynamisme presque insolent.
Conviction - 20h05 (Club)
La chaleur est étouffante mais cela n’empêche pas la foule de se déplacer rapidement vers le petit club de l’Empreinte pour arriver à temps pour le début du set du quatuor français de doom Conviction. Mention spéciale pour les organisateurs du Grand Paris Sludge, qui soignent toujours leur public avec un running order toujours respecté et des battements suffisants entre les concerts pour profiter de 100 % de la programmation sur une journée tout en se permettant quelques arrêts ravitaillement (liquide ou solide), d’autant plus que les concerts sont diffusés en direct sur les écrans du bar et du hall.
Et justement, à l’heure pile, le quatuor jusque là très jovial et détendu passe en un instant en mode désolation et noirceur. Place au doom, le vrai, celui qui s’infiltre avec lenteur dans les tréfonds de l’âme. Et quoi de mieux pour embarquer le public avec soi dans une plongée dans ce doom très old school, que d’invoquer les maîtres absolus en matière de riffs lourds, de thématiques sombres, et de sous-accordage : les pionniers de Black Sabbath. Car Conviction donne dans les sonorités à l’ancienne, certes, mais maîtrise également les variations à la perfection, et semble très à l’aise dans des twists inattendus, comme celui de cette entame de "War Pigs", morceau culte, sur lequel le public se met à donner de la voix quasi instantanément. Revisiter un morceau aussi emblématique en début de set, c’est déjà audacieux - et très réussi - mais ce qui impressionne c’est également la superbe transition tout en fluidité avec le premier morceau, "Voices of the Dead". Tout est lent, très plombant, et cet écho sur la voix du vocaliste / guitariste Olivier Verron ne fait que renforcer la tonalité old school du doom parfaitement exécuté.
Le bassiste Vincent Buisson, la corde au cou (littéralement), garde les yeux fermés. Les changements de rythmes, marqués par les riffs, donnent un certain relief au titre, et le frontman vit et interprète sa musique, ses mimiques de souffrance en disent long. L’intro se fait plus énergique pour "I’ll Go On Alone", martelée par l’imperturbable Rachid Trabelsi qui délivre une prestation impeccable à la batterie tout en faisant les chœurs sur ce titre, comme le second guitariste Frédéric Patte-Brasseur. Olivier délivre un solo tout en expressivité, et les riffs lancinants lentement déclinés dans un mix de saturation n’empêchent pas de saisir l’urgence et la justesse des lignes claires de chant, qui viennent hanter la petite salle du club (ouverte sur la terrasse et l’étang qui borde les lieux). Dans la fosse, les têtes se balancent lentement au rythme des accords étirés savamment distillés par le quatuor.
Au début de l’excellente "Outworn", les deux guitares se lamentent sur un tempo désabusé. Conviction se lance dans des ralentissements de l’extrême, puis arrive le refrain poignant, paradoxalement accrocheur, où les quatre musiciens prennent le micro. La lourdeur doom et les idées noires sont encore à l’honneur sur le morceau-fleuve "My Sanctuary", titre sur le mal-être vécu par tant de monde, y compris le frontman qui se confie au public. Un moment de vulnérabilité qui se fond habilement vers la suite – et fin – de l’emblématique "War Pigs", qui introduisait le set. La boucle est bouclée, le doom est posé, la mélancolie magnifiée, et les yeux de certains, légèrement embués.
Alta Rossa - 20h50
Retour dans la grande salle, cette fois-ci pour se faire violenter en règle par le combo franc-comtois Alta Rossa. Entre post metal, sludge post-apocalyptique, et fulgurances hardcore, le quintette fait exploser sa rage et sa mélancolie dès l’entame du set. Au chant, Antoine, comme possédé, hurle et harangue le public, en s’avançant dangereusement vers le rebord de la scène, de tous les côtés. Des fulgurances de double pédale signées du batteur Mathieu aux énormes riffs des deux guitaristes Thomas et Jordan, le groupe impose un mélange de puissance et de violence dès les premiers titres, tout en introduisant des lignes mélodiques de guitare qui tendent parfois vers l’atmosphérique.
L’énergie des musiciens est palpable, une sorte de chaos maîtrisé règne sur scène, savant mélange de rage et mélancolie dans les corps comme dans les accords. Les changements de rythme abrupts et le déferlement de saturation mettent le public de l’Empreinte en mouvement. Une petite pause en milieu de set pour quelques remerciements adressés au festival par Antoine, avant de repartir de plus belle pour l’entame monstrueuse de "Orbiting", titre éminemment hardcore issu du premier opus Void of an Era (2022), marqué par une prestation impeccable du vocaliste / hurleur mais également de Dess dont les claquements de basse marquent un sentiment d’urgence et une énergie fiévreuse.
La setlist d’Alta Rossa fait également la part belle à la dernière sortie du groupe, l’album A Defiant Cure sorti l’an dernier. L’inquiétante instrumentale très atmo de "Dedale" introduit parfaitement la grosse rythmique du titre "The Art of Tyrant (#SlashTheMinotaur)", pépite oscillant entre doom / sludge et attaques violentes, hantée par des lignes de chant clair féminin (sur piste), signées de l’artiste pop Lauve, également originaire de Besançon. Le groupe rappelle d’ailleurs au public l’importance de soutenir les groupes en achetant du merch, ce qui est souvent pour eux une source unique de revenus, surtout quand ils viennent de loin. Une petite dédicace à leurs amis de Verdun - qui contrairement à ce que l’on pourrait croire, viennent de Montpellier - avant de reprendre et d’achever le public avec une trilogie de morceaux aussi dévastateurs les uns que les autres, comme "The Star Drainer" et son introduction meurtrière qui achève les cervicales des plus investis dans le public.
Verdun - 21h40 (Club)
Il ne faut pas se fier à l’ambiance bon enfant qui règne du côté du club quelques minutes avant le début du set de Verdun. À suivre, 40 minutes de riffs lancinants où l’ambiance se fait aussi sombre que crasseuse. Dès les premières secondes, le chanteur David Sadok s’avance à l’avant de la (microscopique) scène, et s’accroche (dangereusement) aux rails de projecteurs situés quelques centimètres au-dessus de lui. Il est extrêmement expressif, complètement habité, et va au plus près du public pour pousser ses hurlements déchirants et parfaitement maîtrisés. Les rythmiques pesantes et répétitives imposées avec force par le groupe évoquent clairement le doom, et les têtes s’agitent lentement dans la fosse, happée par l’intensité de ce que propose le combo montpelliérain. À ses côtés, le bassiste Florian Celdran et le guitariste Jay Pinelli headbanguent et chantent / hurlent, sans micro. La puissance des impacts de la batterie de Geroud Jonquet résonne, et certains passages sont encore ralentis.
Quelques ponts mélodiques et atmosphériques viennent s’immiscer dans des phrases chargées d’émotions viscérales. Le public de l’Empreinte headbangue de concert avec Verdun, et du fond de la salle on penserait presque à une cérémonie rituelle menée par le charismatique chanteur qui, même sans micro, domine la foule sans jamais la lâcher du regard, accroché à sa structure métallique. Il y a comme un filtre sur son cri, et sur la seconde moitié du set, son timbre se charge de plus en plus d’un écho étrange.
Polyvalent, David passe furtivement en chant clair, mais adopte surtout une voix d’outre-tombe au phrasé maîtrisé, lâchant quelques passages en français. Le rythme change, ça s’accélère un peu sur l’entêtant "Silent Witness", marqué par des boucles de riffs, répétitives mais prenantes, mêlées à des touches de black sur le chant hurlé, et une profondeur mélancolique et noire. Ce changement traduit bien la mue du groupe qui, de retour après sept ans de silence, opère aujourd’hui une sorte de glissement du heavy doom vers une sorte de blackened sludge atmosphérique, parfois dissonant, et surtout torturé. Il faudra suivre de près la bande de Montpellier – et non pas de Verdun, donc – pour découvrir son nouvel album plus que prometteur, Abyssal Womb, dont la sortie est prévue le 26 juin prochain via Transcending Obscurity.
Truckfighters - 22h30
Le duo suédois de heavy prog / stoner compte plus de deux décennies d’existence, et la date du soir s’inscrit dans une tournée dédiée à son dernier album en date, Masterflow, sorti un mois plus tôt. Dango le guitariste fait une entrée remarquée : vêtu d’un short rouge et de chaussettes Truckfighters, il retire son t-shirt et le jette dans le public avant même de commencer à jouer. Gros succès d’emblée pour ce trublion, véritable pile électrique, qui saute et court partout. L’ambiance est donc assurée dès le départ par le groupe qui compte pourtant le plus petit effectif de la journée de festival.
D’ailleurs pour un trio guitare / basse / batterie, le niveau de puissance sonore du soir est assez jouissif. Le bassiste Ozo , armé d'une basse rafistolée au chatterton, chante sur la plupart des titres, accompagné occasionnellement de son comparse à la six-cordes. Ce dernier commence son solo de "The Gorgon" avec la guitare derrière la tête. Le fuzz fuse, les amplis vrombissent, les riffs tournoient. Des membres du public utilisent très vite le bloc central pour s’élancer en stagedive dans la fosse, ce qui ne fonctionne pas forcément très bien au début. Qu’importe, un groupe de spectateurs se lance dans des pogos effrénés, qui ne faibliront pas jusqu’à la fin du set. Les passages les plus lourds déclenchent les premiers slams (réussis) de la soirée, le public est à fond, compact et souffrant certainement autant de la chaleur que les trois musiciens qui se démènent sur scène. Un circle pit se lance sur "The Bliss" autour d’un festivalier en fauteuil qui semble ravi. Même Ozo l’admet à la fin de ce titre aux accents deserrt rock, « It’s hot in here ! ».
Les musiciens font taper le public des mains à plusieurs reprises, et la fosse réagit au quart de tour. Le batteur signe une prestation impeccable, précis et complet dans son jeu, maître des variations de tempos et d’ambiances, comme ces accélérations irrésistibles et entraînantes dans "Truce". Ce titre, issu du récent Masterflow, commence soft et monte en puissance. Le batteur termine le titre debout avant une outro délicate que Dango propose à la guitare acoustique. Le moment nostalgie arrive juste après, avec le morceau-titre du tout premier EP de Truckfighters, Desert Cruiser, sorti il y a un quart de siècle (probablement avant la naissance de certaines personnes présentes ce soir dans la salle, précise Ozo – et il a raison !). Une rythmique ravageuse et une énergie toute adolescente règnent dans le morceau, mais Dango et Ozo tiennent encore parfaitement la route 25 ans plus tard.
Sur des morceaux très dansants ("The Chairman"), les gros riffs font headbanguer la fosse, qui chante même en chœur sur le dernier morceau "Old Big Eye". Le festivalier en fauteuil est porté en slam jusqu’à la scène où le guitariste le fait même jouer un peu sur son instrument. Un ultime solo de guitare derrière la nuque pour Dango, et il est déjà temps de se quitter. L’Empreinte a beaucoup dansé, vibré, et, avouons-le, transpiré, en compagnie des sympathiques Suédois qui ont offert au Grand Paris Sludge une conclusion magistrale, fun et maîtrisée, percutante et accrocheuse.
Photos : Lil'Goth Live Picture. toute reproduction interdite sans l'autorisation de la photographe.










































































