Par Thierry de Pinsun
Dans la réalité alternative où La Grosse Radio est un média viral dont chaque provocation, justifiée ou bas du front, s’attire le millier de commentateurs, nous n’avons jamais été autant insultés que lors de la publication de notre article concernant Diablo, le second single de Splat !. « Les critiques, vous n’êtes que des peine-à-jouir incapables de savourer un bon morceau » ; « Composez vous-mêmes le titre si vous n’êtes pas contents » ; « T’as dit quoi sur Renaud, connard ? », florilège digne des meilleurs groupes de « débats » Facebook ou du courrier des lecteurs du Masque et la plume – généralement le meilleur moment de la célébrissime émission de France Inter. Mais puisqu’une réalité alternative n’obéit qu’aux règles que l’on fantasme, celle-ci est également celle où Deep Purple nous lit très attentivement et fait influer ses choix artistiques selon nos desiderata. La petite tape sur les fesses concernant Diablo laisse autant ses marques qu’elle porte ses fruits : Guilt trippin’ n’a clairement pas la même gueule.
Promesse tenue dès les premières lignes de la partition : quelques notes de piano très envolées made in Don Airey avant que ne le rejoignent les cordes de Simon McBride qui en répète le thème, Ian Paice qui vient faire rouler une caisse claire militaire. Les couches se superposent, la mélodie qui prend place n’est pas un riff qui nous ramène à la baraque (Diablo) ou un déferlement speed-istique (Arrogant boy), elle est de celles qui ont besoin de temps pour se déployer, dans la lignée des titres plus progressifs du groupe, qui sont toujours les bienvenus tant c’est souvent là que se convoque leur originalité. Mais l’oreille attentive n’a pas été dupe : cette grille d’accords sur laquelle se plaquent ces notes doucereuses, c’est celle de The surprising (sur Infinite, en 2017). Nouvelle promesse sacrément bien tenue : la surprise est réelle lorsqu’après l’introduction, la mélodie installée se casse pour laisser place au premier couplet, alourdi par un riff de guitare doublé au clavier qui flirte avec le heavy metal – on leur accorde, ça sonne comme les premières années.
Le chant de Ian Gillan en est même frénétique : on revient aux temps du célèbre beugleur, tout dans le nez mais avec une puissance déchaînée. Les effets qui l’accompagnent renforcent cet aspect heavy : la ligne est repiquée à l’octave (un choeur artificiel, on se doute bien que ces notes sont loin de la tessiture actuelle de Gillan) et Airey reproduit le rythme de la ligne chantée sur les aigus de son clavier comme s’il codait du Morse. Le clip dévoile une mouche volant à toute allure au-dessus de terres désolées avant d’aller se télescoper sur un vaisseau engagé dans la piste inverse, et le chant accompagne parfaitement cette sensation d’un désagréable insecte qui nous parcourt l’échine tout en nous stimulant l’oreille. Derrière ce stimulus, c’est Rimski-Korsakov qui s’offre une nouvelle jeunesse.

Le déploiement musical incarne la continuité de cette notion de surprise constante. Une fois l’agression vocale remisée au second plan, la session instrumentale choisit d’axer ses couleurs sur une dissonance tonale. D’un côté le rythme lourd, où Paice martèle comme un sourd tandis que la basse de Roger Glover accompagne les placages d’accords de Simon McBride, croches rondes et noires appuyées qui englobent l’oreille pour confirmer ce qu’on appelait plus haut l’aspect heavy. De l’autre, les solos de Don Airey qui, quand un tel passage est calibré pour un orgue Hammond ultra saturé, signature plus que représentative de la patte Deep Purple, choisit un piano jazz et une partition très envolée, semblant presque une improvisation du moment – on sent là l’impact du live in studio revendiqué par le groupe pour cet enregistrement.
En alternance avec ceux de Simon McBride, qui lui reste dans une tessiture très « rock » – comprendre plus brute et démonstrative –, Guilt trippin’ se complexifie à chaque tourne, son seul défaut étant, comme ses deux congénères déjà présentés, d’être bien trop court tant on sent qu’il y a là des horizons à nous présenter. Retour sur le couplet initial, tout s’arrête net, les notes de piano de l’introduction disparaissent dans le néant du silence. Ce fade out, que l’on a souvent tendance à reprocher au groupe tant l’artifice récurrent fait office de flemmardise, est ici plus qu’à propos : l’impression d’avoir, comme cette pauvre mouche, subi une intense collision avec une supernova musicale disparue aussi vite qu’elle est arrivée est la métaphore – bien lourdingue – que l’on transmet ici. Plus que Splat !, on aurait bien appelé ce nouvel album Impact is imminent, mais suggérer qu’Exodus soit capable d’une telle proposition serait bien trop gros, y compris selon les termes de notre réalité alternative.
Le déploiement musical incarne la continuité de cette notion de surprise constante. Une fois l’agression vocale remisée au second plan, la session instrumentale choisit d’axer ses couleurs sur une dissonance tonale. D’un côté le rythme lourd, où Paice martèle comme un sourd tandis que la basse de Roger Glover accompagne les placages d’accords de Simon McBride, croches rondes et noires appuyées qui englobent l’oreille pour confirmer ce qu’on appelait plus haut l’aspect heavy. De l’autre, les solos de Don Airey qui, quand un tel passage est calibré pour un orgue Hammond ultra saturé, signature plus que représentative de la patte Deep Purple, choisit un piano jazz et une partition très envolée, semblant presque une improvisation du moment – on sent là l’impact du live in studio revendiqué par le groupe pour cet enregistrement.
Malheureusement, les fantasmes sont souvent rattrapés par les rudes réalités et alors qu’on se réjouit de l’arrivée de l’album dans une poignée de jours, la tournée a bien commencé et les curiosités maladives nous poussant à nous repaître des captations hasardeuses dévoilent bien plus qu’elles ne devraient. En témoignent les vidéos tremblotantes d’une prestation au Hellfest bien triste, un Smoke on the water où le groupe – comprendre Ian Gillan – est à la traîne, tronque certaines lignes car plus rien ne sort, assène lourdement et sûrement sans grande envie. On se rassure en se disant que la canicule dégueulasse qu’on se tape en ce moment a dû altérer une énergie qui, à cet âge, peine à être entretenue.
On s’inquiète en se disant que ce chant du cygne depuis longtemps repoussé (pour notre plus grand plaisir !) est dans ses derniers tours de piste. Qu’à cela ne tienne, si la scène accuse forcément des manques qu’on ne peut masquer, la vitalité déployée pour un groupe encore capable de surprendre dans ses créations est un fait rare. Dans une semaine, on jugera sur pièce les dix autres titres de Splat ! Les musiciens sont prévenus : c’est vers Guilt trippin’ qu’il faut aller !

Side A
1. Arrogant Boy
2. Diablo
3. The Rider
4. The Lunatic
Side B
5. The Only Horse In Town
6. Sacred Land
7. The Beating Of Wings
Side C
8. Guilt Trippin'
9. Scriblin' Gib'rish
10. Jessica's Bra
Side D
11. Third Call
12. My New Movie
13. Splat!


