Entretien avec Peter Jones, claviériste de Haken

A l'occasion de la sortie de leur nouvel EP, nous avons eu l'opportunité de nous entretenir avec Peter Jones, le claviériste de Haken. Le groupe britannique étant en plein renouveau, la sortie d'un album au format plus court était l'occasion d'évoquer les changements au sein du groupe au niveau de la dynamique et des atmosphères.

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Bonjour Peter, merci de nous accorder un peu de ton temps pour parler du nouvel EP In A Fever Dream de Haken. La première question est assez évidente : pourquoi avoir sorti un EP et pas un album ?

C'est une bonne question. Évidemment, l'idée de départ était de sortir un autre album après Fauna. Cela fait maintenant plus de trois ans que Fauna est sorti. Nous avons beaucoup tourné et nous avons composé à plusieurs reprises au cours de ces années. Évidemment, il y a eu un changement de line-up au sein du groupe l'année dernière, et nos plans ont changé. Depuis, nous avons beaucoup composé, et nous continuons d'écrire et de travailler sur de nouveaux morceaux. Notre objectif a toujours été de sortir un album, mais surtout de maintenir l'activité et de montrer que le groupe est toujours aussi dynamique. Pour cela, nous avons eu l'idée de sortir d'abord un EP. Nous pensions pouvoir le produire, le finaliser et le distribuer plus rapidement. Au final, ce que nous voulions, c'était en fait sortir pas mal de musique au cours des prochaines années. L'EP marque donc le début de cette aventure, mais ce n'est en aucun cas la fin de la nouvelle musique que nous créons actuellement.

Penses-tu que cette décision a été précipitée par l'état actuel de l'industrie musicale ? En effet, les groupes et les artistes sont aujourd'hui en quelque sorte contraints de sortir beaucoup de musique pour être actifs sur les réseaux sociaux et les plateformes de streaming. Or, cette façon de penser est totalement à l'opposé de la musique progressive, qui tend à créer des morceaux plus longs même si on a parfois vu des groupes de prog découper leurs morceaux en différentes parties comme avec "Messiah Complex" pour Haken.

Je ne pense pas vraiment que ce soit le principal problème. Je dirais qu'il y a certains aspects logistiques de l'industrie, par exemple, si on veut sortir un album, on veut le sortir en vinyle, il y a un délai à respecter. Mais si on sort un album d'abord en numérique, on peut le sortir dès qu'on veut, sans aucune contrainte. On était arrivés à un point où on voulait sortir de la musique sans avoir à attendre aussi longtemps que pour un album. On voulait aussi faire des albums, mais on voulait que nos morceaux soient disponibles tout de suite. On voulait capturer l'essence de Haken en ce moment et la partager avec nos fans et le monde entier. C'est vrai que c'est une réalité de l'industrie, et qu'on a cette pression pour rester actif. Je ne pense pas qu'on la ressente, et de toute façon, pour un groupe, c'est très difficile de rivaliser avec d'autres artistes. Ces 10-15 dernières années, j'ai constaté un vif intérêt pour la musique électronique. Mes principales influences et inspirations viennent plutôt de producteurs solo que de groupes. Leur univers est, d'une certaine manière, très différent. Je les vois produire toute l'année. C'est possible, car quand on est seul, on compose dès qu'on a un moment. Sortir des morceaux en groupe, c'est déjà plus compliqué. Il faut être quatre, cinq ou six, répartis dans le monde entier, avec des responsabilités différentes. Il faut se coordonner et trouver le temps de se concentrer sur la musique. C'est difficile de maintenir une production musicale constante, c'est un vrai défi. Mais récemment, avec les changements survenus au sein du groupe, et le fait que les membres restants se soient vraiment soudés comme une grande famille, nous avons eu l'occasion d'être très productifs, de composer beaucoup de musique. Nous voulions saisir cette opportunité, alors nous nous sommes dit "continuons sur cette lancée, essayons d'en faire le plus possible".

C'est donc pour ça que vous avez décidé de sortir l'EP en deux temps : la version numérique en juillet, puis la version physique en septembre ? La dernière fois que vous avez sorti un EP, c'était un peu différent, déjà parce que techniquement, tu ne faisais pas partie du groupe, même si tu avais contribué aux démos. C'était pour Restoration. Et pour ce premier EP, il y avait des démos existantes dès le début. C'était vraiment plus difficile de se limiter à ce format quand on est un groupe capable de créer des morceaux épiques de 20 minutes, voire plus ?

C'est une question amusante, parce que je pense que l'EP dure environ 20-25 minutes. On a vu quelques commentaires, notamment de fans qui disent que ça fonctionne comme un seul morceau. J'aime bien écouter cet EP comme une seule chanson, et ça marche aussi, surtout si on le voit comme une sorte de morceau fleuve qu'on avait l'habitude d'écrire au début. Mais oui, c'est une approche d'écriture très différente quand on essaie d'être aussi restreint. Dans une certaine mesure, le processus était aussi naturel que pour Fauna, où l'on avait l'impression qu'il n'y avait pas de limites, c'était très éclectique. Le thème, c'était d'écrire, tout simplement, sans se soucier du style. C'est ce qu'on recherchait ici, et c'était très libérateur. On voulait créer une ambiance particulière, ce qui était assez contraignant. La seule difficulté était de ne pas trop compliquer les choses inutilement. On se disait : "C'est super !" et puis, tu sais, le vieux réflexe prog reprend le dessus : "Faut-il changer ça ? Rendre ça plus complexe ?" Mais tout compte fait, on est vraiment contents de l'ambiance et de l'atmosphère. C'est fidèle à ce qu'on voulait exprimer. On voulait que ce soit un disque spécifique, on voulait expérimenter un son particulier : sombre et mélancolique… C'est parfois une façon d'écrire différente de ce à quoi on est habitués, mais juste au sein d'Haken. Évidemment, on a tous travaillé sur d'autres projets avec des styles différents.

À quel moment du processus d'écriture avez-vous décidé que ces morceaux iraient bien ensemble sur un EP indépendant ?

On était en train d'écrire un album, qui est toujours en cours d'ailleurs, et à un moment donné, comme je l'ai dit, on a voulu faire un EP. On a repris quelques morceaux de l'album qui, selon nous, conviendraient le mieux, et on a voulu en écrire d'autres autour. Du coup, on s'est retrouvés avec un stock important de chansons, trop important pour un album. Mais comme je l'ai dit auparavant, ça a été une période très productive. On s'est dit qu'il y avait quelques morceaux avec un style et une ambiance similaires, et qu'on voulait les développer un peu plus. Plutôt que de les intégrer à un album, on s'est dit que ça aurait sa place en tant que disque à part entière, une œuvre musicale à part, une déclaration personnelle. On ne voulait pas juste prendre des chansons au hasard, on voulait vraiment composer d'autres morceaux dans ce style. Tout a commencé à se mettre en place. Je crois qu'au départ, on pensait juste faire un EP de quatre titres, moins que ça d'ailleurs, parce que "Fever Dream" et "Lotus" formaient en quelque sorte une seule et même chanson, et puis il y avait deux autres chansons, et à un moment donné, on les a séparées et on a ajouté un interlude. Cet interlude a pris de l'ampleur jusqu'à devenir "Eclipsed by You", et on s'est dit que ce n'était plus vraiment un interlude, mais une chanson à part entière. Les choses se sont faites assez naturellement, et au final, on s'est retrouvés avec une structure plutôt sympa pour un EP, ce qui, pour un EP, est relativement long, mais peut-être pas dans le monde du progressif [Rires].

Tu as mentionné les deux morceaux qui encadrent l'album, "Fever Dream" et "Lotus" qui ont été séparés en deux pour en faire le premier et le dernier morceau de l'EP. Ca rappelle des titres comme "Shine On You Crazy Diamond" de Pink Floyd ou "In the Presence of Enemies" de Dream Theater. C'était fait exprès ?

On avait un morceau assez long au départ, pas tout à fait la même durée que les deux autres réunis, mais on avait un morceau plus long intitulé "In a Fever Dream". On s'est dit que c'était peut-être un peu long, surtout pour un EP comme celui-ci, alors on l'a divisé en deux parties. Puis, bien sûr, on a commencé à rallonger ces deux morceaux, donc au final, ils sont devenus plus longs. Mais non, il n'y avait pas vraiment de modèle ou d'influence précis en tête pour ça.

Quand avez-vous commencé à créer l'album :  est-ce que tout a été écrit à partir de zéro, ou aviez-vous des idées que vous vouliez développer à partir des sessions en studio ? 

Comme je le disais, on est repartis de zéro ces deux dernières années. On a commencé à composer parce qu'on prévoyait d'écrire un huitième album après Fauna. On composait parfois à six même si on n'arrivait pas toujours à trouver une direction. Alors on recommençait et on essayait de nouvelles idées. Puis, l'année dernière, quand Charlie Griffiths et Conner Green ont quitté le groupe, on a tout recommencé à zéro avec de nouvelles chansons. Tout a été écrit depuis cette séparation, qui nous semblait logique vu l'ambiance, l'atmosphère,  et le fait que tout a changé au sein du groupe. On a essayé de retrouver cet état d'esprit, de trouver notre voie dans cette nouvelle formation, de composer et d'explorer des pistes qui nous correspondent.

C'est donc évidemment la première fois que le groupe est composé de quatre musiciens et d'une seule guitare. Cela a-t-il changé quelque chose, surtout pour toi en tant que claviériste ? Cela a-t-il modifié la dynamique ou les choix sonores ? Notamment, le choix des sonorités.

Absolument, c'est clairement différent sur cet EP et ça sera différent encore sur le prochain album. Les choses ne sont pas figées, mais c'est différent, d'une certaine manière. Sur cet EP en particulier, il y a clairement une répartition de l'énergie différente entre les instruments par rapport aux précédents albums de Haken. Nous explorons de nouvelles pistes et la guitare présente des caractéristiques très différentes. Ce n'est pas la même chose quand on a un instrument en moins. Les claviers ont un rôle différent, dans une certaine mesure. Ils sont plus présents. Certains diront peut-être moins présents, car l'instrumentation est généralement moins "virtuose" sur l'album, mais en termes de mixage et de ce qu'ils apportent, je pense que les claviers sont plus présents car il y a plus d'espace, plus d'atmosphère. Évidemment, la dynamique de notre processus d'écriture est différente. Haken est toujours très collaboratif, et même si nous étions six auparavant, la collaboration est tout aussi forte maintenant à quatre. Forcément, la dynamique est différente, car nous sommes quatre au lieu de six. L'approche reste très collaborative, et pour cet EP, nous avons procédé différemment : nous avons tout écrit ensemble, dans la même pièce, ce qui est nouveau pour nous. Nous avons d'ailleurs publié une sorte de documentaire sur YouTube à ce sujet. Le processus a été différent : nous étions tous réunis dans la même pièce pendant une période prolongée, travaillant sur chaque aspect de l'album. Personnellement, c'était vraiment agréable, amusant et stimulant, et se sentir pleinement impliqué dans chaque étape de la création de l'album était une expérience enrichissante.

Est-ce que cette nouvelle dynamique t'a permis d'essayer de nouveaux sons ? On sent que cet album est parfois plus électro avec des sons de glitches, des sons atmosphériques etc...

Une grande partie de la musique que j'écoute est de l'électro, une musique qui est différente des standards du metal progressif car si tu écoutes de façon superficielle, tu pourrais te dire que ça n'évolue pas depuis huit minutes. Mais bien sûr, quand on écoute la production et le son, on se dit que c'est comme une tapisserie en constante évolution. Je pourrais écouter ça mille fois et ce serait toujours différent. J'adore ce genre de musique avec ses textures, ses couches, son atmosphère, où les choses changent sans cesse et où on ne comprend pas vraiment ce que l'on entend. Un son se fond dans un autre. Essayer d'intégrer ça à la musique d'Haken est parfois difficile. Fauna était très progressif au sens traditionnel du terme. Il n'y avait donc pas vraiment la possibilité de se dire : "Bon, je vais juste faire évoluer ce son pendant deux minutes", parce qu'en deux minutes, on passe d'un couplet à un pont, puis à un solo, etc. Avec cette musique, je suppose que ça se prêtait mieux à ce style différent de création sonore. Personnellement, j'ai adopté une approche différente pour la création de mes sons. Pour cet album, je suis passé à l'analogique. J'ai utilisé un ou deux synthétiseurs analogiques, ainsi que quelques pédales d'effet pour guitare aux sonorités un peu particulières, à travers lesquelles je fais passer beaucoup de mes sons. Je voulais utiliser un nombre restreint d'outils pour capturer cette ambiance plus organique et intimiste que nous recherchons, et créer des couches sonores de manière plus directe. Et oui, j'ai trouvé ça vraiment amusant. J'étais resté fidèle au numérique pendant des années, et je me suis finalement dit que j'allais m'acheter des synthétiseurs analogiques. Maintenant, je me dis : "Non, je ne reviendrai pas en arrière ! C'est génial, c'est vraiment amusant !"

Et ça ne va pas être plus difficile de reproduire ces sons sur scène ?

Je pense que ces morceaux vont vraiment bien fonctionner en live. C'est toujours difficile à reproduire en live pour un claviériste, parce qu'il y a tellement de sons différents. Mais bon, j'ai toujours réussi à me débrouiller avec un seul pédalier. Mais pour notre prochaine tournée le mois prochain, j'élargis mon équipement. J'emmène mon PolyBrute, donc j'aurai cet énorme synthé avec moi et je vais probablement aussi prendre une pédale, de la marque ManlaySound en live. J'explore d'autres pistes également, je cherche à être un peu plus tactile en live, pour que les choses puissent varier un peu chaque soir. Ça reste fidèle au son qu'on a créé sur l'album. Mais je pense qu'au niveau du groupe, on a le sentiment que cette musique est parfaitement adaptée au live, et on y a pensé en l'écrivant.

Je reviens donc à la production du nouvel album. En quoi la production a-t-elle différé de celle d'un album complet, notamment en termes de planning et d'état d'esprit ? 

Une chose qui a changé, c'est qu'on a travaillé avec le producteur avec George Lever. On avait envie de travailler avec lui en voyant ce qu'il a fait avec Loathe. Il a aussi travaillé avec Sleep Token, d'ailleurs. Ca fait des années que dans le groupe on parle de Loathe, et ça nous a permis d'avoir une approche très différente du mixage et de la production par rapport à ce à quoi on est habitués. C'est vraiment axé sur le son du groupe, une sorte de son unifié. Parfois, c'est un peu distordu et brouillon, mais avec une super ambiance, c'est cool. On parle de cette idée depuis des années, celle d'avoir un album où le groupe sonne davantage comme un son, plutôt que de se dire : "Tiens, voilà la guitare". Dans la plupart des musiques électroniques que j'écoute, on n'identifie pas les instruments individuellement, c'est impossible parce que les sons sont tous bizarres, presque absurdes et c'est génial. Du coup, cette approche nous intéressait et on voulait de nouveau faire appel à un producteur. On en parlait depuis quelques années. George nous est venu à l'esprit, on l'a contacté et il s'avère qu'il était fan de Haken et qu'il adorait Affinity. On s'est dit : "Super, ça facilite les choses". On avait vraiment hâte de se lancer. Travailler avec lui en studio, c'était un processus différent. Il nous a remis en question sur notre façon d'enregistrer, ce qui était exactement ce qu'on recherchait : des idées neuves sur la façon d'enregistrer la batterie, les voix. Et puis, au mixage, tout s'est mis en place très facilement. On a écouté les premiers mix et je pense que le groupe et le label étaient tous d'accord. C'est tellement immersif, c'était une sensation tellement différente. C'était comme si le son nous enveloppait, exactement ce qu'on recherchait pour ce genre de musique. Évidemment, le processus a été différent de nos précédents albums, pas seulement parce que c'est un EP, mais aussi grâce à cette expérience de travail avec un ingénieur du son différent, qui est aussi producteur et qui a participé à la création de l'album. C'était vraiment génial, une expérience qu'on a tous adorée.

Pour conclure, deux dernières questions. Tout d'abord, avez-vous déjà trouvé qui s'occupera de la basse pendant les futurs concerts ?

Oui, absolument, en plus c'est dans quelques semaines donc on a pas mal de répétitions. Nous avons un super bassiste avec nous, que nous sommes très impatients de vous dévoiler.

Et enfin, pour le prochain album, allez-vous utiliser les mêmes conditions : un producteur et des invités pour la basse ?

C'est encore en cours de finalisation et je suppose que je ne peux probablement pas en dire trop pour le moment.

Un grand merci à Peter Jones pour son temps et ses réponses ainsi que Niels d'Oktober Promotion pour cette opportunité.

Tracklist : 

01. In A Fever Dream
02. Delirium
03. Eclipsed By You
04. Bleeding Sky
05. Lotus

L'album In a Fever Dream est déjà sorti en version digitale et sort le 18 septembre sur le label Inside Out Music en version physique est déjà disponible à la précommande ici.

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