Après un été 2026 caniculaire et marqué par de nombreux méga-feux, le titre du onzième album studio de Misanthrope, Embrasement, revêt un caractère presque prophétique. Sorti après neuf ans d’attente, ce nouvel opus s’avère une nouvelle pierre angulaire dans la discographie féconde du combo français à l’univers si singulier. Alors que S.A.S de L’Argilière (aka Philippe Courtois), chanteur du groupe nous a accordé à de nombreuses reprises des entretiens au cours des années précédentes, nous avons cette fois-ci posé quelques questions au plus discret Jean-Jacques Moréac (basse), fidèle compagnon de route et membre ô combien important de Misanthrope, afin d’en savoir un peu plus sur la genèse de ce nouvel opus.
Bonjour Jean-Jacques et merci de nous accorder cette interview. Une fois n’est pas coutume, nous allons cette fois-ci nous entretenir avec toi (et non Philippe / S.A.S de L’Argilière) pour en savoir un peu plus sur Embrasement, le nouvel album de Misanthrope. Il fait suite à Alpha X Omega sorti il y a 9 ans. Pourtant vous avez été particulièrement actifs durant cette période, en sortant plusieurs réenregistrements, rééditions, albums de reprises, live et même le troisième opus d’Argile votre side-project. Comment as-tu vécu cette période particulière dans l’histoire du groupe ?
Bonjour ! Nous avons effectivement enregistré et sorti pas mal de choses ces dernières années. Avant le Covid, nous étions partis pour sortir un coffret 3 CDs pour les 30 ans du groupe et enregistrer par la suite le nouvel album de Misanthrope. Nous sommes entrés en studio sur quatre périodes pour l’album des reprises Tribute to their Majesties et Les Déclinistes, l’album des réenregistrements des vieux morceaux du groupe avec le line up actuel. Malheureusement, le Covid est arrivé, avec son confinement planétaire, et tous ses problèmes. Il a mis à mal ce projet de coffret et l’avenir même de l’entité Misanthrope, comme pour beaucoup de groupes à l’époque. Après une discussion tous ensemble, nous nous sommes rendus compte que la conception d’un tel coffret n’était plus envisageable financièrement. De toute façon, on avait raté le coche pour le sortir en temps voulu. Que faire de tous ces titres enregistrés ? Ils nous avaient pris beaucoup de temps et trop d’énergie mais nous avions tous survécu humainement et artistiquement à cette période difficile. Pour continuer notre aventure misanthropique et garder une actualité sur les années à venir et amortir les coûts, nous avons décidé de les sortir en quantité raisonnable et de façon régulière. Pour le live, vu que nos prestations sont souvent enregistrées en multi-pistes, il nous fallait choisir le bon moment pour cette célébration, à savoir le 25e anniversaire de notre album culte, Misanthrope Immortel.
Enfin, en ce qui concerne l’album d’Argile, Spleen Angel, je n’étais pas chaud pour m’occuper de la composition de cet album, ni même d’y jouer de la basse. C’est Anthony (Scemama, guitares, NDLR) et SAS de L’Argilière (chant) qui s’y sont collés, et pour faire plaisir aux copains et clôturer cette trilogie, j’ai enregistré mes basses. Une fois Spleen Angel dans la boîte, nous nous sommes attelés à la composition d’Embrasement, le onzième album de Misanthrope.
Philippe a longtemps répété qu’il n’était pas sûr de proposer un successeur à Alpha X Omega, car il vous faudrait alors surpasser cet album (qui a été largement salué par les fans et les critiques à l’époque). Comment avez-vous abordé la composition de ce nouvel album ?
On compose généralement à trois, S.A.S, Anthony et moi. Bien sûr, une fois les démos finalisées, Gaël (batterie) se charge des arrangements des parties de batterie par rapport à ce qu’on lui a proposé. Il a toujours de bonnes idées qui me permettent de proposer à mon tour des lignes de basse adaptées. En général, on compose tous de notre côté et de temps en temps on se retrouve à deux ou à trois pour travailler un morceau. Pour Embrasement, il nous manquait six titres. Nous nous sommes donc réunis en studio et avons confronté nos idées, nos riffs et avons réussi à boucler ces six chansons sur un weekend. Nous étions tellement habitués à composer à distance, chacun dans sa région, que le simple fait de se retrouver à trois ensemble nous a replongés dans les bonnes vieilles méthodes de composition à l’ancienne. Nous avons renoué avec cette façon de faire pour le bonheur des fans.
Nous le mentionnions, il y a peu vous avez sorti le troisième volet d’Argile. Si les deux albums ont été composés probablement à la même période, ils sont très différents. Embrasement est plus direct et dans l’esprit (selon moi) de Misanthrope Immortel, tandis que Spleen Angel est beaucoup plus diversifié, parfois expérimental. Etait-ce conscient lors de vos sessions d’écriture ? Comment avez-vous su si un titre était destiné à Misanthrope ou à Argile ?
Pour Spleen Angel, on ne voulait pas refaire des compositions comme sur les autres albums d’Argile. Le fait que je ne participe pas à sa composition a permis d’apporter une autre ambiance et une autre façon de composer entre Anthony et Philippe. Après, avec le recul j’y ai apporté mes basses en m’adaptant au contenu, comme si j’étais bassiste de session dans mon propre groupe. Les grooves de basse n’ont pas été composés par rapport à la batterie, mais par rapport aux riffs de guitare. On voulait de toute façon absolument finaliser cet album avant de passer à Embrasement. Du coup peut-être que certains titres auraient pu figurer sur un album de Misanthrope, les goûts et les couleurs...

Sans vouloir te flatter, tu brilles particulièrement sur cet album, avec un jeu de basse toujours impressionnant, technique tout en restant au service des titres. On sent une réelle osmose avec Anthony notamment sur des parties à l’unisson entre la basse et la guitare (« l’Affrontement »). Est-ce que le fait de jouer avec ce line-up depuis plus de 20 ans favorise cette osmose selon toi ?
Avec Anthony, on a chacun nos plans et une façon de faire dans les doigts. On s’est souvent retrouvés avec des plans de guitares difficiles à jouer pour moi et des parties de basses pas évidentes à doubler à la guitare. On continue de travailler nos instruments respectifs pour développer notre vocabulaire mais nous avons chacun nos limites. Pour « L’Affrontement », on s’est retrouvés pour avoir des plans techniques directement adaptés à nos jeux, ça matche bien. On se connaît depuis plus de vingt ans, quand j’ai reçu les nouvelles compos d’Anthony, je savais comment poser les doigts, même pour les parties rapides.
A l’écoute de l’album, il y a un titre qui se démarque particulièrement, c’est l’instrumental « Aube Nouvelle » sur lequel tes lignes de basse me font immédiatement penser au « Orion » de Metallica et à Cliff Burton. C’était l’idée ?
Oui, j’avais depuis longtemps cette composition qui traînait dans un coin de la tête, et de mon ordi. J’adore notre reprise d’Orion, et je suis fan du jeu de Cliff Burton. Il y a très longtemps, je jouais « The Call of Ktulu », « (Anesthesia) Pulling Teeth » et d’autres titres de Metallica. Dès que tu joues de la basse avec de la disto et de la wah, tu te prends pour Cliff Burton. C’est ce que disent tes potes. Il y a déjà quelques années, j’avais dans l’idée de composer un titre dans le même esprit et de sortir mon album solo. J’ai déjà maquetté pas mal de titres dont « Aube Nouvelle ». Plus j’écoutais les nouvelles compos d'Embrasement, plus je me disais que ce titre serait parfait pour clôturer l’album, et célébrer la fin des aventures d’Alceste de Haine. On peut noter aussi que c’est le seul instrumental figurant sur un album de Misanthrope. De plus, on est raccord avec le Tribute to their Majesties sorti il y a quelque temps, c’est un petit clin d’œil. J’espère que ça va me porter chance, et que je ne vais pas finir écrasé dans ma couchette à l’arrière d’un tourbus. De plus, avec la planète en feu cet été, un titre comme Embrasement est bien d'actualité.
Tu fais partie de ces rares bassistes dans le metal à intégrer des éléments de jeu spécifiques (notamment du slap, parfois du tapping). En outre, ton instrument est mixé très en avant dans vos albums, ce qui est loin d’être le cas dans le style, à l’exception de certains bassistes comme Steve Harris ou Geddy Lee. Quelle est ton point de vue sur la place de la basse dans le metal extrême ?
Pour beaucoup, c’est jouer comme la guitare et grossir le son dans le bas du spectre. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’un des guitaristes se charge de l’enregistrement de la basse. C’est un peu ça la place de la basse dans le metal extrême. Mais ça a quand même bien changé et évolué depuis pas mal d’années. J’ai toujours des élèves qui m’envoient des liens YouTube, avec des bassistes jouant dans un registre metal, avec un son de basse très présent, et bien original. Nous ne sommes plus seuls, heureusement. La difficulté pour la personne qui mixe ce genre de musique, c’est que tout le monde veut être bien présent sur le disque. On veut un mur du son avec beaucoup de kick et snare, et des guitares avec de la voix présente. Du coup, après toutes ces exigences, la basse passe généralement à la trappe ou au fond à gauche. J’essaie toujours de jouer pour être en symbiose avec les guitares et la batterie en y apportant une complémentarité, comme si je jouais dans les espaces restants.

Gaël Féret a récemment communiqué sur les problèmes de santé et la maladie de Parkinson qui le touchent. Pourtant, ses parties de batterie sont encore une fois véloces et précises et il ne semble pas lever le pied. Avez-vous eu le sentiment de devoir adapter votre écriture à cette nouvelle situation ?
Pour cet album, il y a eu deux ou trois passages où on a ralenti un tout petit peu les tempi, mais rien de bien méchant. De toute façon avec cette équipe de sympathiques trublions, on essaie toujours de pousser le tempo un peu plus loin que l’album précédent. Pour les prochains enregistrements et concerts, on lèvera sûrement le pied : au lieu de jouer des morceaux à 210bpm on les jouera à 208, histoire de ménager Gaël et de faire durer le plaisir plus longtemps. L'objectif est de continuer à s'amuser, enregistrer des titres, se produire sur scène et d'atteindre avec ce groupe la date du 27 octobre 2028 pour fêter les 40 ans de Misanthrope.
J’ai eu l’impression à l’écoute de l’album que le fait d’avoir revisité vos jeunes années orientées death metal (sur Death Ascent) et rendu hommage à vos idoles (Tribute to Their Majesties) a rendu votre écriture plus mordante et hargneuse. Quel est ton sentiment à ce sujet ?
Je pense que l’on voulait juste enregistrer un album plus mordant et plus hargneux, une espèce de méga best of de Misanthrope avec de la basse en avant et bien complexe, des soli de guitares, une voix avec de la haine contre l’humanité et une batterie des enfers ! Juste sortir le meilleur album de Misanthrope. Forcément, avec tous les enregistrements de vieux titres et de reprises, ça nous a fortement inspirés pour être dans le mood.
Aujourd’hui, Misanthrope est pleinement salué au sein de la scène metal extrême hexagonale, mais cela n’a pas toujours été le cas et votre identité bien marquée (à travers le chant en français, les textes de Philippe et même son chant « plaintif ») vous a parfois valu des critiques (notamment à la sortie de Sadistic Sex Daemon qui, selon Philippe lui-même, a été mal perçu à l’époque). Pourtant, n’est-ce pas le but de toute formation musicale de développer sa propre personnalité et son propre style pour exister ?
Oui, tu as raison. Ceux qui restent chez eux devant leurs écrans ne prennent aucun risque et aucune critique. Dès que tu crées de l'art, et que tu t'exposes, tu prends des risques et des critiques à travers les gencives, c'est le jeu. Philippe a toujours voulu se démarquer de la scène en général. Il ne faut pas oublier qu'après Hater of Mankind, un album de pur death metal, il a proposé Variation on Inductive Theories, avec un bon nombre de riffs doom...et des voix plaintives et pleurantes. Sur 1666… Theatre Bizarre, on a réussi à mélanger le pur death et les riffs doom, et à partir de ce moment, on a pu commencer à ajouter d'autres éléments : les claviers plus jazz de Sergio Gruss sur Visionnaire, les samples plus indus sur Sadestic Sex Daemon, etc... Avec le temps, nous avons réussi à développer notre propre personnalité et à durer en longévité.
Avec le recul comment perçois-tu cette évolution de votre reconnaissance tout au long de votre carrière ? Aujourd’hui, quel est l’album dont tu es le plus fier ?
Depuis les débuts de Misanthrope, le groupe ne s’est jamais arrêté, c’est ce qui fait sa force malgré tous les changements de line-up des années 90, les doutes et les mauvaises critiques. On a de la chance, on a énormément travaillé pour Misanthrope, c’est tout. On a eu des bons moments et des moins bons. Malgré cela, on a su rester fidèle à nous-même et évoluer à travers ces décennies. Les derniers concerts se sont vraiment bien passés, les fans répondent présent à chaque sortie et à chaque concert. Ce sont eux qui nous ont permis de réaliser une telle carrière et d'avoir une telle reconnaissance.

A la lecture des textes d’Embrasement, notamment des dernières lignes de « l’Affrontement », on sent que le personnage principal de votre œuvre, Alceste de Haine, se meurt. Cela laisse notamment en suspens la question de la suite discographique et du concept développé par Misanthrope. A quoi s’attendre pour vous dans le futur ?
Nous allons le découvrir tous ensemble. Déjà, il faut jouer sur scène les morceaux d’Embrasement, et commencer la composition du prochain album. Cela fait déjà un petit moment que S.A.S voulait faire mourir Alceste de Haine, (tout au moins le faire tomber dans le coma, pour rejoindre et fusionner avec le concept spin-off de notre trilogie d’Argile). Il y est enfin arrivé, et je pense que c'est le bon moment. Il peut aussi ressusciter comme qui tu sais... On passera peut-être sur un nouvel album concept comme pour « IrréméDIABLE ». Un nouveau concept avec des textes solides, des bons riffs, de la basse à gogo et on peut sortir un nouvel album de Misanthrope.
Merci Jean-Jacques pour ton interview, je te laisse le mot de la fin pour nos lecteurs, en attendant de te recroiser sur la route !
Merci à toi pour cette interview, merci à vous de m’avoir lu et à bientôt en concert.
Jean-Jacques Moréac, Paris le mardi 1er Septembre 2026
Embrasement de Misanthrope est disponible depuis le 29 mai 2026 chez Holy Records
Photographies promotionnelles : © Audrey Dubessay
Photographies fournies par Holy Records









