The Ember Gone, nouvel album de Gorod, voit le combo bordelais distiller toujours plus d'influences progressives dans son death metal technique pour un résultat qui nous a convaincus. Il voit aussi le quintette aborder dans ses paroles des thèmes d'actualité comme les méga-feux ou la crise climatique. L'occasion pour nous d'aborder tour à tour avec Ben (Benoit "Barby" Claus, basse) et Nutz (Julien Deyres, chant) le processus de composition de l'album, l'impact écologique de l'industrie musicale ou encore le rôle des musiques progressives dans l'écriture de Gorod.
Bonjour à vous et merci de nous accorder cet entretien ! Votre actualité est chargée puisque vous venez de sortir The Ember Gone, votre nouvel album et partez prochainement en tournée avec Allegaeon. L’album est disponible depuis quelques jours. Comment avez-vous vécu sa sortie ? Etes-vous satisfaits des retours que vous en avez ?
Benoit Claus (basse) : Comme tu le dis, on a une activité chargée pour cette sortie et on n’a pas le temps de s'ennuyer ! Pour l'instant les retours sont extrêmement positifs. On craignait un peu que l'approche progressive de l'album soit mal comprise mais non, c'est passé tout seul ! Cet album reste du Gorod sans la moindre hésitation, et je pense qu'après quelques écoutes cela saute aux oreilles !
Effectivement, The Ember Gone est né d’une envie de Mathieu [Pascal, guitariste et compositeur principal NDLR] de composer un EP dans la veine progressive, à la manière de Transcendence, devenu depuis un album à part entière. Cette patte prog se retrouve dès les premières notes de « Signs », qui évoquent le « Tubular Bells » de Mike Oldfield. C’était conscient de votre part ?
Nutz (chant) : Oui, l'idée était vraiment d'aller plus loin dans cette direction progressive. Après Transcendence, on avait déjà exploré cette facette de Gorod, mais finalement de façon assez ponctuelle. Là, Mathieu avait envie de repartir dans cette direction et de voir jusqu'où on pouvait aller sans perdre ce qui fait l'identité du groupe. Pour « Signs », je pense que l'idée était surtout de créer une ambiance dès le début. Il y a effectivement ce petit côté « Tubular Bells », mais ce n'était pas forcément quelque chose de calculé en mode « tiens, on va faire du Mike Oldfield ». Mathieu a énormément de références différentes en tête et cela ressort naturellement dans sa manière de composer. Ce démarrage lance plutôt bien le propos de l'album. Avant même que la voix n’arrive, on sent que l'on entre dans quelque chose d'un peu différent de ce qu'on avait fait avant. Tout cela en gardant un côté assez direct accompagné de ce groove typique signé Gorod… enfin Mathieu Pascal (rires) !

Si l’on analyse votre œuvre depuis Neurotripsick, votre musique a bien évolué, avec toujours cette patte reconnaissable, mais votre évolution stylistique s’est faite par palier, progressivement. Comment visualisez-vous ces changements de l’intérieur ?
Ben : De manière naturelle ! De la même manière que nous évoluons en tant que personnes, notre musique évolue. Nous tentons de nouvelles choses pour chaque album, de nouveaux grooves, de nouvelles harmonies ou techniques instrumentales... Nous aimons le fait que Gorod évolue de manière régulière et nous espérons que nos fans suivent et apprécient ces changements !
Au niveau des textes, vous avez toujours abordé des sujets complexes, d’actualité. Cette fois-ci, les paroles de Julien collent de façon presque prophétique à l’actualité, l’album abordant le dérèglement climatique et les méga-feux qui ont touché la région de la dune du Pilat en 2022. En tant que Bordelais, vous avez été vous-même directement touchés par les incendies de cet été. Comment avez-vous vécu cette situation ?
Ben : C'est juste fou comme situation ! On n’aurait jamais pensé voir cela si tôt. Il ne faut pas se voiler la face, nous agissons collectivement de manière irresponsable vis à vis de la nature et il est évident que cela se retourne contre nous. Les dormeurs doivent se réveiller, pour ne citer personne.
Aujourd’hui, on retrouve de plus en plus d’artistes de metal qui s’engagent et militent autour des questions écologiques et qui évoquent la crise climatique actuelle et son impact. A votre sens, est-ce que l’industrie musicale (labels, artistes et même les fans) devrait pleinement s’engager et prendre conscience de son impact environnemental (notamment à travers la production d’albums, t-shirts, tournées, etc.) ?
Ben : Je suis persuadé que la solution doit être collective, à tous les niveaux. Le système actuel est tellement verrouillé qu'il faudra un mouvement de masse pour le changer. A mon sens la moindre action positive pour le climat compte que cela soit au niveau des collectifs, assos ou à titre individuel. L'information et l'éducation sont et seront primordiales si nous voulons nous en sortir. Après, peut-être que nous ne voudrons pas, ou que la prise de conscience sera trop tardive et nous mourrons. Par rapport à l'industrie musicale, oui l'impact écologique est massif notamment pour les tournées (bus, bateaux, avions...), est-ce que j'ai une solution ? Non. J'aime jouer notre musique et la partager avec d'autres personnes c'est un peu le but, et quand tu tournes si tu veux être viable, tu dois enchaîner les dates et parcourir de grandes distances.
Revenons à un sujet plus léger, à savoir la composition. Chez Gorod, on l’a dit, il y a cette patte reconnaissable, marquée par le groove de la basse de Barby, beaucoup de plans en tapping, des passages jazz, et depuis quelques années, une place plus importante accordée au chant clair de Julien. Est-ce que parfois Mathieu met de côté certaines idées « trop gorodiennes » ? Comment concilier envie d’évolution et envie de garder son identité ?
Nutz : Je pense que Mathieu ne se pose pas vraiment la question en ces termes. Il compose ce qu'il a envie de composer et, au bout du compte, ça sonne comme du Gorod parce que c'est lui qui l'a écrit. C'est probablement la meilleure manière de conserver une identité : ne pas essayer de la reproduire consciemment. Après, il y a forcément des choses qu'on élude. Pas nécessairement parce qu'elles sont trop « faciles » et habituelles mais simplement parce qu'elles ne servent pas le morceau. On a toujours eu cette tendance à vouloir mettre beaucoup de choses dans notre musique, et avec le temps on apprend aussi à laisser respirer davantage. Pour ma part, cet album présente un intérêt nouveau car les morceaux sont plus ouverts. La voix peut avoir davantage de place, les ambiances peuvent durer un peu plus longtemps, ce qui permet de faire ressortir certaines choses qui auraient peut-être été noyées dans un morceau plus chargé. Le chant clair participe à ce changement de recette sans qu’il ne soit pour autant question de suivre les directions de Dream Theater, Tool, Leprous ou Haken. Cela ne correspond pas à notre identité et il me semble préférable de laisser la chose aux mains des spécialistes du genre. Nous avons juste cherché à ajouter une couleur supplémentaire afin d’apporter un peu de challenge et de nouveauté. Et puis j'aime bien me mettre un peu en danger, c’est ça qui rend les choses vraiment palpitantes. Après bientôt trente ans à gueuler dans un micro, ça permet de varier un peu les plaisirs ! (rires)
Sur l’album, on trouve cette fois-ci deux morceaux instrumentaux (dont « Ember », conçu comme un interlude). Est-ce que « Crimson » était initialement prévu pour en être un ?
Nutz : Oui, « Crimson » était prévu comme un morceau instrumental. En fait, il n'y avait tout simplement pas besoin de voix dessus. C'est un morceau qui fonctionne très bien comme ça et je trouve que c'est intéressant d'avoir ce genre de respiration sur un album. « Ember » a une fonction assez différente. C'est vraiment un interlude, quelque chose de beaucoup plus court qui permet de faire une transition avant « Remains ». « Crimson », lui, est davantage un morceau à part entière. Tout cela participe clairement à cette idée d'album plus progressif et si la musique raconte déjà quelque chose, autant parfois la laisser parler toute seule.
« Ember » présente justement une touche presque post-rock. Est-ce un style que vous écoutez ? Quels sont les styles musicaux autres que le metal qui vous inspirent et que vous écoutez régulièrement ?
Ben : De façon générale j'aime beaucoup les musiques dans lesquelles tu rentres et tu es transporté dans d'autres mondes, les musiques progressives sont parfaites pour cela (Magma, King Crimson...).
Nutz : Oui, j'écoute pas mal de choses différentes, même si je ne dirais pas que je suis particulièrement spécialiste du post-rock. Je pense que ce qui m'intéresse surtout dans ces musiques, c'est le travail sur les ambiances et sur la progression. Tu peux prendre beaucoup de temps avant d'arriver quelque part, et finalement ça peut être beaucoup plus efficace qu'une succession de riffs. Mais je pense qu'on est tous assez ouverts musicalement dans le groupe. Et personnellement, je n’ai pas de limites en termes de classification par genre. Cela passe vraiment par tout : rock, soul, classique, hip-hop, electro, jazz... Il y a toujours quelque chose à récupérer quelque part. En réalité, plus on rencontre des musiciens dans la scène metal, plus on se rend compte qu’on écoute souvent beaucoup de choses, sauf du metal, notamment concernant l’inspiration (rires) ! Une idée mélodique, un rythme ou une ambiance peuvent venir de n'importe où. Pour cet album, Mathieu a vraiment creusé dans l’univers de la musique traditionnelle africaine pour trouver de nouvelles idées, notamment rythmiques. Cela dit, tout ce qu'on écoute finit forcément par nous nourrir d'une manière ou d'une autre.
Nous le mentionnions au début de l’interview, cet album devait initialement être un EP. Vous en avez sorti deux, Kiss the Freak qui explorait le thrash et Transcendence très progressif. Est-ce plus évident pour vous d’explorer d’autres styles à travers ce format ? Que représente pour vous le format EP en tant que musicien et fan de musique ?
Ben : Une excellente opportunité et une grande liberté ! Ce format est excellent si tu veux tenter des expériences musicales comme Transcendence l'a été en 2011 avec ce morceau épique de quinze minutes qui clôture en quelque sorte une période de Gorod et se suffit à lui-même, puis les versions acoustiques d'anciens morceaux qui n'auraient pas été facile à caler dans un album. Si tu veux marquer à un instant T une envie ou besoin particulier, c’est possible aussi, comme on l'a fait pour Kiss the Freak pour la tournée avec Havok. Il n'est pas du tout impossible que nous réutilisions ce format dans le futur.
Vous vous apprêtez à prendre la route pour une tournée avec Allegaeon. Les connaissiez-vous personnellement avant de préparer cette tournée commune ? A quoi doit-on s’attendre sur cette tournée ?
Nutz : Oui, on connaissait déjà Allegaeon, notamment parce qu'on les avait déjà croisés en venant jouer à Denver (Colorado) où se trouve une scène locale où un peu tout le monde se connaît et a eu des projets communs, bien que maintenant ils soient tous éparpillés sur le continent. C'est toujours sympa de retrouver des groupes avec lesquels il y a déjà un bon feeling, surtout quand tu sais que tu vas passer plusieurs semaines avec eux. Cette tournée arrive aussi au bon moment pour nous. L'album vient de sortir, donc on a vraiment envie de le défendre sur scène et de voir comment les nouveaux morceaux vont vivre avec le public. The Ember Gone est probablement notre album le plus progressif, mais ça reste du Gorod malgré tout. Ce qui m'intéresse surtout, c'est de retrouver cette relation directe avec les gens. On peut passer des mois à composer, enregistrer, faire des interviews et parler d'un disque, mais au bout du compte, c'est quand tu montes sur scène que tout ça prend vraiment son sens. On a toujours été un groupe très attaché au live, et ce n’est pas près de changer !
The Ember Gone, nouvel album de Gorod, est déjà disponible chez Base Productions.
Photographie promotionnelle : © Leonor Ananke
Interview réalisée par mail en septembre 2026.










