Rock-En-Seine 2026 – samedi 29 août : Landmvrks, Grandma’s Ashes, Deftones… Saint-Cloud se met au metal

Samedi 29 août, Saint-Cloud

Avant-dernier jour du festival, qui a clairement décidé de monter le son, avec une programmation très metal, et une très belle mise à l'honneur de formations françaises, histoire de rappeler - ou de faire découvrir, allez savoir - que Gojira n'est pas le seul groupe français à savoir faire du bruit.

Changement d'ambiance par rapport à la veille : en ce samedi très pluvieux, les tee-shirts de metal sont de sortie et semblent avoir complètement pris le pouvoir à Rock-En-Seine. Il faut dire qu'à part quelques groupes pop et hip-hop disséminés ici et là, c'est surtout de la musique saturée qui attend les festivaliers. Les spectateurs semblent également être plus nombreux à porter des bouchons d’oreille – le public metal est probablement plus habitué à protéger son audition que le public habituel du festival – mais cela reste moins fréquent que dans un festival metal (peut-être la boue protège-t-elle l’audition ?)

Sur le papier, la tête d'affiche du jour, Deftones, est évidemment moins prestigieuse que Nick Cave la veille ou les légendaires The Cure le lendemain, d'autant que le groupe est assez aléatoire en live, mais c'est l'espoir d'une soirée racée entre riffs agressifs et atmosphères planantes. Et d'ici le soir, le festival a mis le paquet sur les artistes français – la moitié de ceux que nous couvrons aujourd'hui, histoire de rappeler que le metal en France n'a désormais plus rien à envier à ses voisins nordiques ou anglo-saxons.

Les concerts du jour

Novelists

Scène Boursobank - 16h20

C'est l'une des étoiles montantes du metalcore français : le groupe sudiste Novelists est sur la scène Boursobank, mais malheureusement, il n'a pas ramené le soleil dans ses bagages. De la fumée et quelques flammes tentent de réchauffer l’atmosphère, mais à la vérité, le groupe n’a pas besoin de ça.

Le quintette marseillais joue un metalcore bien exécuté et très efficace mais loin de réinventer le genre : breaks, alternance de scream et de chant clair sur les couplets... Mais il y apporte quelque chose de rafraîchissant. Certains titres mid tempo ont ainsi des airs de pop rock très saturé pas désagréable, d’autres ont des parties quasiment rappées ou des passages un peu orientalisants.

La vocaliste Camille Contreras y est pour beaucoup : sa grande robe à volants rose bonbon (qu’elle n’arbore qu’une fois les photographes partis) lui donne des airs de princesse échappée de Disney, et elle en joue allègrement avec des poses presque précieuses, dans un contraste hilarant avec les instrumentistes, en tee-shirt noirs et casquettes à l’envers. Si cela s’accorde avec sa voix claire très pop, cela tranche avec son scream et son chant saturé, toujours plutôt aigu – même si le fait qu'elle ne pousse pas la saturation au maximum donne souvent un goût d'inachevé à ces passages vocaux, mais après tout, c'est un parti pris.

La vocaliste est la plus récemment arrivée du quintette, puisqu’elle l’a intégré en 2023, quelques mois après le guitariste rythmique Pierre Danel, alors que deux chanteurs hommes s’étaient succédés jusque-là. Les deux « nouveaux » se sont en tous cas manifestement bien intégrés, et la chanteuse est comme un poisson dans l’eau (de pluie) sur scène. Elle se retrouve notamment dans le public, et le reste du temps, bouge beaucoup sur scène, avec une certaine présence.

Sur ses cinq albums et poignée d’EP sortis depuis sa création en 2013, le groupe joue à plus de la moitié des titres de son dernier album, CODA, paru en 2025 (cinq titres sur les neuf de la setlist) et trois d’Okapi, EP paru en 2024. Cela se comprend, puisque ce sont les deux seuls disques enregistrés avec Camille Contreras, et on imagine facilement qu’ils soient plus naturels à chanter pour elle.

Seul rescapé d’avant son arrivée (issu de Déjà Vu en 2022) : « Heretic », duo avec Florent Salfati, chanteur de Landmvrks, qui vient pour l’occasion chanter le titre avec le groupe. Il faut dire que le fleuron du metalcore marseillais jouera quelques heures plus tard sur la Grande Scène.

Le public est en tous cas au rendez-vous et s’agite vigoureusement sous l’eau. « Est-ce que vous avez déjà fait du slam ? », demande la frontwoman, non consciente ou indifférente au fait que cette pratique est théoriquement interdite sur le site. Mais bonne chance pour empêcher un metalleux de slammer… Les festivaliers y sont manifestement tout aussi indifférents, puisque des spectateurs passent bientôt à bout de bras de la foule.

Une demande de wall of death connaîtra le même succès – et pour le coup, séparer la fosse pour se faire se rentrer les deux moitiés l’une dans l’autre n’est interdit nulle part. Le set de Novelists est très applaudi et se conclut sous des acclamations. Le groupe a offert une bonne prestation, qui devrait inciter une partie du public à retenter l’expérience en salle, le groupe jouant un Olympia le 23 avril prochain.

AFI

Scène Boursobank - 17h45

Pour une rareté, voilà une rareté : AFI, acronyme de A Fire Inside, n’est plus venu en France depuis deux décennies, et il a donné moins d’une dizaine de concerts dans notre pays. Le quatuor états-unien, relativement stable depuis sa formation il y a presque 35 ans, a connu son heure de gloire dans les années 2000 avec un emo rock dynamique et pourtant moins cliché que nombre de formations du genre. Mais réduire le groupe à cette étiquette serait une erreur, car il a constamment évolué tout au long de sa carrière, passant après des débuts hardcore par des phases punk, horror punk, gothique, rock alternatif…

Le quatuor déboule sur scène telle une boule d'énergie et attaque « Girls not Grey », issu d’un de ses albums les plus connus, Sing The Sorrow, avec fougue. Dès les premiers instants, le public, relativement nombreux sans que ce soit encore extrêmement dense, semble à fond, chante les paroles de cet hymne emo au refrain taillé pour être repris en chœur à coups de « wohoooo ». Manifestement, ce sont les connaisseurs qui ont fait le déplacement jusqu'à la scène Boursobank.

Le chanteur Davey Havok, avec sa moustache et sa veste en cuir, semble sorti tout droit des années 1970, alors qu'il chante en 2026 des morceaux des années 2000. Le mélange est assez drôle, mais une chose est sûre : sa voix est intacte, toujours avec ce côté encore un peu adolescent, un timbre assez haut perché et des montées faciles dans les aigus. Le batteur Adam Carson se déchaîne derrière ses fûts, offrant des roulements et des rythmes cadencés entêtants. Le bassiste Hunter Burgan et le guitariste Jade Puget sont surexcités tout au long du concert, mais le vocaliste réussit à être encore plus agité. Il saute partout, se déhanche, fait de grands mouvements en tous sens, s’accroche au pilier métallique, descend marcher le long de la barrière du premier rang, fait mine de s’écrouler sur le dernier coup de baguette d’un titre… Lorsqu'il enlève sa veste pour dévoiler un débardeur très échancré, les acclamations fusent.

AFI

Le combo enchaîne pied au plancher les cinq premières chansons, avant que le frontman n'adresse ses premiers mots à la foule « Bonsoir et bienvenue, we are AFI ». Il parlera un peu plus ensuite, surtout pour remercier le public, et une fois pour exprimer sa joie de jouer en France, citant Godard et Jean Genet – c'est peu banal dans un concert de rock !

En douze titres, le groupe arrive globalement à balayer sa discographie depuis The Art Of Drowning en 2000, les cinq premières années étant laissées de côté. Il y a un contraste certain entre le titre plus ancien, « The Days of the Phoenix », plutôt horror punk, les tubes emo du milieu des années 2000 comme « Love like Winter » ou « Beautiful Thieves », qui se parent tour à tour de post hardcore, de pop rock et de punk, pour finalement muer en rock gothique dans les années 2010, et les albums des années 2020 qui gardent une ambiance gothique mais versent beaucoup plus dans la new wave (« Holy Visions », Begging for Trouble », « Marguerite », presque cold wave…) Pourtant, l’abattage et la conviction du groupe rendent l’ensemble relativement homogène, le set est varié mais sans se perdre en route, grâce peut-être à une légère noirceur qui infuse l’ensemble de sa discographie. Seul léger bémol, les claviers, assez présents, sont tous enregistrés, mais le reproche est vite balayé par l’énergie sans faille des Californiens.

AFI

Tous les morceaux sont très bien accueillis, le public se déchaîne et se lance dans des slams, mais ce sont les titres les plus anciens qui suscitent le plus de ferveur, avec des spectateurs qui chantent parfois la mélodie dès les premiers accords ou accompagnent Davey Havok (la belle introduction presque a cappella de « Love like Winter », « Silver and Cold », où le chanteur s’arrête même de chanter pour écouter son public donner de la voix…). Le chanteur leur fait régulièrement chanter des passages en tendant le micro, avec ou sans pieds, et c’est un franc succès.

Le public se déchaîne une dernière fois sur « Miss Nothing », autre succès d’il y a deux décennies, plus groovy que la version studio mais tout aussi explosive, qui laisse un public extatique scander « AFI ! » une fois le set fini. Pour une bonne partie du public, ce concert aura été l’occasion de se replonger en adolescence. En constatant à quel point le groupe continue de faire honneur à ses morceaux tout en évoluant dans sa discographie sans chercher à singer la recette qui a fait son succès, l’espoir est permis qu’il ne mette pas deux décennies avant de revenir chez nous.

AFI

Landmvrks

Grande Scène - 18h45

Dire que Landmvrks est l’un des piliers de la scène metal française relève du doux euphémisme. Le groupe marseillais est probablement le groupe metalcore le plus en vue de l’Hexagone, et l’un des plus gros noms de notre scène metal tout court. Sa réputation de bête de scène construite depuis plus d’une décennie a rempli à ras bord la fosse devant la Grande Scène et ses abords, presque comme pour une tête d’affiche. Le quintette en a l’envergure, comme l’atteste sa scénographie, avec deux grandes statues humaines se tournant le dos, évoquant celles présentes sur la pochette du quatrième et dernier album en date, The Darkest Place I’ve Ever Been, paru l’an dernier.

Après une brève introduction electro, le quintette rentre dans le dur directement avec « Creature », tirée de ce même album. Son metalcore est imparable pour soulever les foules, avec ses riffs agressifs (Nicolas Exposito et Paul Cordebard), ses breaks et ses sonorités électroniques (enregistrées), et la foule est en furie dès le début. Le son est lourd et dévastateur, même sur les titres plus mid tempo, bien densifié par la basse de Rudy Purkart et la batterie de Kévin D'Agostino. Le growl du chanteur Florent Salfati est impressionnant sur plusieurs titres, notamment celui d’ouverture. Il sait aussi user d’une voix claire assez pop, qui tranche alors avec la lourdeur des instruments. L’ADN hip hop se sent rapidement, non seulement dans certaines parties rappées, parfois très rapidement, et les scratches, mais également dans la mise en scène, puisqu’une toile est graffée en direct lors d’un morceau.

Landmvrks fait honneur à son dernier né, avec sept titres joués sur les treize de la setlist. Il faut dire que celui-ci est excellent et permet au combo d’incorporer des sonorités différentes du metalcore basique. Le précédent, Lost In The Waves, est également bien représenté avec cinq titres.

Les pogos et les slams apparaissent dès les premiers morceaux (on ne vous a pas dit que c’était interdit les enfants ?), bientôt suivis de circle pits. « Maintenant il va falloir donner cette énergie jusqu’au bout du fest », assène le frontman, qui demande un wall of death. Manifestement, le public n’est pas encore complètement chaud. Les spectateurs s’écartent, un couloir se crée au milieu de la foule, mais il est bien mince… alors des spectateurs entreprennent de pousser les murs humains. « C’est ça, vous pouvez faire mieux que ça ! » encourage Florent Salfati. Cela s’élargit, mais ce n’est probablement pas le wall of death le plus impressionnant de la carrière de Landmvrks. Quand le pont se termine et que le break part, on a plus l’impression d’assister à des gens qui avancent dans la foule qu’à une explosion de wall of death en bonne et due forme. On n’est pas loin de la chenille of death. Le frontman aura plus de succès quand il demandera à la foule de sauter en rythme. Il s’extasie en tous cas à plusieurs reprises sur l’énergie déployée par le public francilien, demande à l’occasion « Ça se passe toujours ? Personne ne s’est écroulé au sol ? ».

Occasionnellement, il enjoint au public de chanter avec lui, notamment pour « Suffocate », qui commence comme une jolie ballade à la guitare sèche, entre voix claire et voix éraillée, avant de monter en puissance tout en restant sur un rythme mid tempo, ponctué de quelques passages de guitare claire mais aussi de growl. Le titre suivant, « La Valse du Temps », est l’un des seuls en français. Là aussi, le début se fait juste avec du chant clair, un peu de clavier et de la guitare claire, avec une mélodie émouvante, avant de basculer dans une agressivité qui garde une atmosphère poignante, magnifiée par des chœurs, le tout servant une très belle mélodie de bout en bout. Peut-être l’un des titres les plus marquants du groupe, plus loin de son univers habituel, et en tous cas extrêmement chanté par le public.

Le metalcore repart ensuite de plus belle avec « Lost in a Wave ». Un second wall of death voit le jour sur « Rainfall » qui flirte avec le metal extrême, avant un « Blood Red » poignant avec de nouveau des paroles en français, entre chant clair et rap, par moments très saccadé. Avant de conclure, le chanteur demande « un maximum de bruit pour nos amis de Novelists et pour la scène française » - Florestan Durand, guitariste de Novelists, est d’ailleurs venu prêter main forte sur l’un des premiers titres – et rappelle que Landmvrks sera en première partie de Papa Roach à Paris et Lyon en décembre.

« Self Made Black Hole » conclut le set sous des acclamations incroyables. Même sans être adepte du genre, difficile de ne pas être convaincue par la force de frappe du groupe, d’autant qu’elle sait aussi se parer de suffisamment de variété et de diversité pour ne pas faire du sur place.

Grandma's Ashes

Scène Roc-On Volkswagen - 20h50

Continuons dans la mise en valeur de la scène française, mais cette fois très loin du metalcore – et de Marseille, mais c’est un détail, l’heure n’est pas à parler du Classico. Le trio parisien Grandma’s Ashes, avec son second album sorti l’an dernier, Bruxism, se taille un succès grandissant, aussi bien public que critique.

Elles ont rempli avec SUN en co-plateau l'Elysée-Montmartre fin mars. Un certain nombre de curieux se presse devant la scène Roc-On Wolkswagen, la plus petite du festival. Mais aussi manifestement des adeptes, puisqu'au premier rang, une jeune femme arbore un carré blond avec des mèches roses, évoquant grandement le look de la chanteuse et bassiste Eva Hägen.

La scène reprend une partie du décor de l'Elysée-Montmartre, notamment de grandes chaînes qui pendent du plafond. Les trois musiciennes entrent en scène et attaquent presque a capella « Saints Kiss ». Si le son est plutôt bon, Eva Hägen semble avoir des problèmes techniques sur le début du set, le boîtier de son micro ne veut manifestement pas tenir en place. Un technicien se précipite pour essayer de régler le problème, mais cela ne fonctionne pas, et il faudra plusieurs morceaux pour le résoudre. Cela ternit forcément un peu le début du set, la bassiste cessant à plusieurs reprises de chanter. Connaissant le talent du trio, il est vraiment dommage qu'il ne puisse pas à en donner la pleine mesure dès le début.

Mais cela ne fait pas fuir le public, et les Grandma's Ashes peuvent finalement déployer leur univers à la lisière du stoner, du grunge et du gothique. Les sonorités sont lourdes avec cependant des passages aériens. Après un premier album rock aux accents metal, son second album a nettement rejoint le metal. Il en ressort une atmosphère d’une lumineuse noirceur, assez hypnotisante.

Les trois musiciennes chantent, ce qui permet d'assurer de très belles harmonies, mais c'est la bassiste qui tient le chant principal, et sa voix grave, veloutée, envoûtante fait des merveilles. Elle use aussi d'un growl rageur sur plusieurs morceaux, notamment « Flesh Cage » et « Dormant ». Un vocodeur s’invite même parfois ponctuellement (l’excellent et entêtant « Neutral Life, Neutral Death »).

Le rythme joue un rôle important dans la musique du groupe, servi par la batterie d’Edith Séguir et la basse d’Eva Hägen, qui donne beaucoup de groove à certains titres (« Sufferer »), et parfois presque une certaine sensualité, en dépit de paroles généralement sombres. Myriam El Moumni assure plusieurs soli de très bonne facture.

Depuis le début de sa tournée, le groupe se concentre presque exclusivement sur son second album, et s'il est excellent, il est vrai dommage de ne pas faire plus de place au premier, This Shall Too Pass, plus clairement stoner mais tout aussi excellent. En tous cas, le public apprécie manifestement.

L’ambiance du set est servie par de très belles lumières sur scène ainsi que par le soleil couchant qui apporte une lumière littéralement crépusculaire, sublime ornement de la musique du trio – c’est particulièrement frappant sur le désabusé et pourtant planant « Neutral Life, Neutral Death ». La beauté des hasards de la programmation !

La guitariste et la bassiste se retrouvent plusieurs fois jouer ensemble, à chaque fois pour quelques secondes seulement. Au début du set, l'attitude a quelque chose de très mécanique, comme s'il n'y avait pas de réelle connexion. C'est en réalité probablement dû au stress, parce qu'au fil du concert, leurs interactions deviennent plus naturelles, et on les voit progressivement prendre du plaisir à jouer ensemble.

Ce début de concert assez tendu est un peu surprenant de la part de musiciennes qui écument les scènes de France et même maintenant d’Europe, et sont notamment passées par un festival bien plus grand, le Hellfest, devant beaucoup plus de monde. Mais Eva explique que c’est la première fois qu’elles jouent dans un aussi grand festival chez elles, en Ile-De-France.

Comme à l’Elysée-Montmartre, la frontwoman se félicite que le public du groupe soit de plus en plus féminin et queer. Elle annonce finalement les deux derniers morceaux, « Cold Sun again » et « Dormant », toujours aussi captivants, assurant qu’après « on ira boire des coups avec vous devant Deftones ». En plus d’avoir du talent, elles ont vraiment bon goût.

Setlist partielle (un morceau manquant)

Saints Kiss
Empty House
Sufferer
Neutral Life, Neutral Death
Flesh Cage
Cold Sun again
Dormant

Turnstile

Scène Boursobank - 21h45

Si le concert de Nick Cave la veille paraissait bondé, que dire de celui de Turnstile ? Dix minutes avant le set, la fosse est quasiment impraticable, et traverser la foule à plusieurs dizaines de mètres de la scène relève du parcours du combattant, tant les gens sont serrés – et le public déborde allègrement sur les allées et les espaces de restauration. C’est évidemment amplifié par le fait que le groupe joue sur la scène Boursobank, la deuxième en taille, alors qu’il aurait facilement fait le plein sur la Grande Scène.

Le public attend impatiemment l’arrivée du groupe états-unien. Après une très longe introduction musicale puis l’affiche d’un drapeau français sur les écrans, le groupe entre finalement en scène. Alors que la foule est incroyablement compacte, à ce signal, un mouvement de foule se crée, qui voit encore plus de spectateurs affluer vers le centre de la fosse, laissant un peu d’espace à ceux un peu plus excentrés – à peu près autant que dans un métro parisien à l’heure de pointe, ce qui n’est donc pas un problème dans un festival francilien. Tout le monde trouve en tous cas la place de sauter de concert dès le premier titre, le très hardcore « Birds », et ce jusqu’à très loin de la scène.

Sur scène, l’agressivité de la musique est indiscutable, tout en étant souvent extrêmement accrocheuse. Depuis quinze ans, Turnstile a fait son succès d’un hardcore incorporant des éléments mélodiques, et des influences extrêmement variées, parfois plus metalcore, pop, electro, post hardcore ou alternatives. Le dernier album, Never Enough, sorti l’an dernier, est particulièrement mis en avant avec cinq titres, et c’est probablement celui qui pousse le plus loin les hybridations au sein même des morceaux, même si quelques titres, notamment les plus anciens, restent dans la plus pure tradition du hardcore, rentre-dedans et directs.

Certains chœurs et refrains en voix claire sont clairement taillés pour être repris en chœur par la foule, et viennent en contraste du chant enragé principal de Brendan Yates, secondé de Franz Lyons. Si les guitaristes Pat McCrory et Meg Mills ne déméritent pas, capables notamment de riffs très rapides et agressifs et de plans plus clairs, la rythmique est vraiment très mise en avant dans la construction des morceaux. Aux côtés du bassiste Franz Lyons, la batterie de Daniel Fang propose ainsi sur plusieurs morceaux une sonorité presque latino, avec un rythme chaloupé, notamment sur l’excellent « Endless », ou sur « Don’t Play », plus lourd, quand « Sole » prend en live des accents presque tribaux. La batterie peut aussi se faire extrêmement violente sur les passages plus typiquement hardcore, mettant ainsi à profit sa grande polyvalence.

La musique rageuse du combo est à d’autres moments simultanément dansante et sautillante, comme sur « I Care », single du dernier album en date fusionnant pop éthérée et rock alternatif, très chanté par le public. Dans un autre genre, « Look out for Me » cumule les influences durant sept longues minutes incluant un pont clair atmosphérique et un jeu de batterie qui se distingue une fois de plus par sa diversité. « Holidays » a presque des airs de Beastie Boys dans les couplets avec son chant rappé un peu saturé, sa rythmique et sa guitare acérée répétitive.

Etrangement, entre les morceaux, c’est souvent le noir complet sur scène, sans réussir à comprendre si le groupe subit des problèmes techniques – l’attente est parfois longue – ou si c’est simplement un parti pris dans sa scénographie. Le reste du temps, beaucoup de fumée est projetée sur scène.

La furie dans la fosse ne faiblit pas, mais dès le quatrième titre, le frontman demande à ouvrir le pit, et un énorme moshpit émerge instantanément. Des slams arrivent aussi assez rapidement – mais enfin, on ne vous a vraiment pas dit que c’était interdit ? Le chanteur se retrouve également à chanter à la barrière, pour la plus grande joie des premiers rangs. La folie s’achève sur le court brûlot « T.L.C. (Turnstile Love Connection », issu de l’avant-dernier album. Turnstile réussit ainsi un concert incandescent, suivi d’un bout à l’autre par le public, qui confirme pourquoi le groupe s’est imposé comme l’un des grands noms du metal contemporain.

Deftones

Grande Scène - 22h55

Rock-En-Seine a programmé une très belle tête d’affiche pour cette journée metal avec les Californiens de Deftones, qui depuis trente ans mélangent les différents sous-genres de musique saturée pour un son unique, entre explosions distordues et longues nappes atmosphériques. Le groupe est dans l’absolu moins prestigieux que les deux autres têtes d’affiche du week-end, Nick Cave et surtout les Cure dimanche, mais en regardant l’ensemble des cinq jours, ce samedi n’a pas à rougir.

On pourrait cependant craindre que le nom attire moins les foules que d’autres, or, celle-ci se presse en masse plusieurs minutes avant le début du set. Autre crainte : une passion pour le groupe ne suffit pas à rendre aveugle à son irrégularité en live - les souvenirs encore euphoriques d’une prestation au Hellfest en 2018 côtoient ceux, beaucoup plus mitigés, d’une tête d’affiche au même festival quatre ans plus tard.

Le groupe débarque avec l’un de ses classiques, « Be Quiet and Drive (far away) », de son deuxième album Around The Fur, qui en 1997 continuait d’ancrer le début de carrière du combo dans le neo-metal. Le morceau explosif et direct constitue une entame parfaite, et il permet de constater dès les premières minutes que nos craintes sont infondées : le groupe est en forme. Vraiment. Le son est bon, ample, tous les instruments s’entendent bien.

Deftones

Les guitares (le cofondateur Stephen Carpenter à la guitare lead, le guitariste rythmique de tournée Shaun Lopez et occasionnellement le chanteur) se font tantôt acérées et distordues, proches du hardcore, tantôt lourdes, tantôt vaporeuses, jouant souvent sur des rythmes qui s’entremêlent. Les claviers et platines de Frank Delgado, très présents sans prendre le dessus sur les guitares et la section rythmique, font partie intégrante du son du groupe, mêlant éléments électroniques, influences trip hop, ambient, dark wave, expérimentations atmosphériques et ambiances planantes. La basse de Fred Sablan, bassiste de tournée depuis 2022 et impliqué dans la réalisation du dernier album, apporte une sensualité certaine à l’ensemble, quand la batterie du cofondateur Abe Cunningham ancre l’ensemble en offrant beaucoup de variations.

Toutefois, les instruments cherchent rarement à se distinguer individuellement mais plutôt à créer une atmosphère cohérente et très dense. Plutôt que la technique pour la technique, le groupe poursuit l’émotion et le contraste, et il le fait avec classe et brio.

De son côté, le chanteur et cofondateur Chino Moreno est plus en forme que jamais. Il alterne entre morceaux à la guitare et titres où il n’assure que le chant, mais quelle que soit la formule, l’intensité ne faiblit jamais. Le quinquagénaire bondit partout, il arpente la scène tel un lion enragé, monte l’escalier menant à la plateforme supérieure de la scène puis le redescend à toute allure, saute plusieurs marches avec fougue, se jette à genoux au sol, se lance dans des pas chassés, s’arrête brutalement, repart, fait des bonds en gesticulant… bref il ne tient pas en place.

Vocalement, son agilité est encore plus impressionnante et il semble n’avoir jamais aussi bien chanté. Ses cris écorchés plongent dans des affres de douleur ou se muent en hurlements suraigus, sa voix claire peut se faire éthérée au possible ou incroyablement sexy, avec des montées dans les aigus très réussies, le tout entrecoupé de passages scandés. En revanche, il est peu loquace, il faut attendre plus de la moitié du set pour qu’il adresse au public quelques mots de remerciement.

Deftones

En 17 titres, Deftones a l’occasion de balayer une large partie de sa discographie, avec sept albums sur dix. Cela permet de constater à quel point le groupe a expérimenté des sonorités différentes au fil du temps, tout en gardant un son propre, qui donne une grande cohérence à sa discographie, où la violence tutoie une mélancolie sourde. L’excellent private music, sorti l’an dernier et album de la rédaction côté metal, est bien représenté avec quatre morceaux, qui passent extrêmement bien l’épreuve du live et se fondent harmonieusement avec les titres plus anciens.

Pour schématiser, les deux premiers albums Adrenaline et Around The Fur offrent parmi les titres les plus enragés du combo, White Pony et Diamond Eyes offrent des titres plus mélodiques et planants, Saturday Nigh Wrist et l’excellent Koi No Yokan, bien représenté, vont encore plus loin dans les ambiances atmosphériques avec un soupçon de psychédélisme et, surtout pour le second, une sensualité qui surnage au milieu du maëlstrom d’influences – même si en réalité tous ces éléments se retrouvent à des degrés divers dans la plupart des albums. Si tout est évidemment affaire de goût, l’absence de morceau de Gore, paru en 2016 et très en-dessous du reste de la discographie, a de quoi nous réjouir, contrairement à celle de l’excellent Ohms, avant-dernier disque paru en 2020, à la nostalgie poignante.

Mais la cohérence du groupe dans sa musique peut aussi repousser certaines personnes. Les influences du groupe sont en effet tellement amalgamées pour produire un son distinctif qu'elles peuvent ne pas apparaître au premier abord, et ne laisser entendre qu'un son très uniforme. D'homogènes, les chansons peuvent devenir redondantes pour certains spectateurs. Notre photographe nous confie ainsi trouver le set très "linéaire", sans "une seule chanson qui sortait du lot". Sans aller jusque-là, il est vrai que le son Deftones peut rendre les particularités des morceaux compliquées à saisir, certains se ressemblant en effet pas mal.

Deftones

Deftones a peu d’éléments scénographiques, à part de beaux jeux de lumière et des visuels sur l’écran en fond de scène, mais il suffit à captiver par sa seule présence. L’abattage du chanteur déchaîné y fait beaucoup, et le paysage du groupe chantant ses titres les plus atmosphériques sous la pleine lune prend des allures presque ésotériques. Ses camarades ont l’air plus calmes en comparaison mais ils ne sont pas en reste, plusieurs jouent entre eux régulièrement.

Le public est à fond, saute (peut-être pas autant que le chanteur), et des slammeurs apparaissent – bon, décidément, l’interdiction un peu lunaire n’a pas l’air de préoccuper grand-monde. L’un des seuls regrets est la brièveté du set, surtout comparé aux autres têtes d’affiche : à peine 1h20 contre plus de deux heures. Ceci dit, l’intensité du groupe et l’énergie déployée peuvent faire admettre qu’il ne soit pas en état de tenir aussi longtemps.

Après « milk of the madonna », l’un des singles de private music, le groupe quitte brièvement la scène et revient pour deux titres de rappel, le classique « Change (In the House of Flies) » de l’album fondateur White Pony, et « 7 Words », seul rescapé du premier disque Adrenaline, qui donne l’occasion à la foule de se déchaîner une dernière fois. Le groupe de Sacramento a livré une performance intense, lumineuse tout en étant poignante, sans fausse note, qui conforte sans l’ombre d’un doute son statut de tête d’affiche.

Deftones

Photos : Emma Forni

Sauf photos Deftones : Olivier Hoffschir

Toute reproduction interdite sans autorisation des photographes



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