Rock-En-Seine 2026 – dimanche 30 août : La flamboyance crépusculaire des Cure

Dimanche 30 août, Saint-Cloud

Le festival se clôture ce dimanche, avec un temps plus clément, ce qui est un détail comparé à la programmation, puisque c’est le jour de la venue des légendaires britanniques de The Cure.

La pluie est partie, une partie des metalleux est restée, et le public du dimanche ressemble à un mélange entre celui du vendredi et celui du samedi, avec une troisième catégorie, les fans de la bande à Robert Smith, qui arborent au choix tee-shirt des Cure ou look gothique allant jusqu’à une imitation du mythique leader du groupe anglais.

La programmation de cette journée est plutôt axée sur le post rock, et si elle semble alléchante, elle se révèle au final un peu en-dessous de nos attentes. Le public est-il moins à fond, les groupes un peu trop en mode automatique, leurs styles respectifs trop froids et désincarnés, ou bien est-ce simplement que l’exaltation à l’idée de voir les Cure ternit toutes les prestations qui les précèdent ? Toujours est-il que, s’il n’y avait cette tête d’affiche incroyable, la journée semblerait en-dessous des précédentes. Mais ne boudons pas notre plaisir, chaque groupe apporte tout de même son lot de moments agréables.

Les concerts du jour

Slowdive

Grande Scène - 16h25

Si le groupe n’a pas l’ancienneté ni la notoriété de ses compatriotes des Cure, il n’en reste pas moins un groupe emblématique de la scène britannique, dans un style il est vrai très différent. Les natifs de Reading sont en effet considérés comme des pionniers du shoegaze à leurs débuts en 1989. Leur musique mêle guitares saturées, basse vrombissante, claviers plongeant dans des textures sombres et tourmentées et mettant ponctuellement en avant des éléments électroniques.

Sur les cinq musiciens, Nick Chaplin et Simon Scott assurent respectivement la basse et la batterie, et les trois autres assurent la guitare, mais si Christian Savill reste fidèle à son instrument, Neil Halstead et Rachel Goswell jonglent entre la six-cordes et le clavier tout en assurant le chant, cette dernière prenant aussi occasionnellement le tambourin. Leurs deux voix permettent en tous cas des harmonies ciselées.

Les morceaux sont souvent extrêmement planants et éthérés, tout en comportant une lourdeur certaine. C’est vraiment envoûtant, certains morceaux sonnent années 80, d’autres sont plus rugueux et saturés, avec encore d’autres très doux et éthérés, ces éléments se mêlent parfois au sein d’un même titre. Avec cinq albums seulement en 35 ans, le groupe a le temps de tous les représenter, même si c’est Souvlalki, deuxième album sorti en 1993, qui se taille la part du lion avec cinq morceaux sur onze.

C’est vraiment prenant, pour peu que l’on soit adepte du shoegaze, même si le genre a gagné en agressivité au fil des années. Le côté statique des musiciens peut cependant rebuter certains spectateurs. Les musiciens jouent parfois un peu ensemble, mais n’ont pas un jeu de scène très développé – il faut dire que la musique n’y incite pas. Idem pour la musique : son côté répétitif et par moments monolithique pourra selon les goûts susciter l’envoûtement ou au contraire finir par lasser. Un morceau retient l’attention plus que les autres, « Slomo », que l’on jurerait à l’écoute être une reprise un peu remaniée de « Running up that Hill » de Kate Bush, alors qu’après vérification, il s’agit bien d’une composition originale du groupe, sortie sur son avant-dernier album, éponyme, en 2017.

Le public semble relativement conquis et écoute sagement le groupe, relativement nombreux, mais pas encore présent en masse. Slowdive aura offert un très beau concert pour attaquer notre journée, et la satisfaction d’avoir vu l’un des pionniers du shoegaze.

Wolf Alice

Scène Boursobank - 17h25

Les Anglais sont véritablement venus en masse aujourd’hui, puisque c’est au tour des Londoniens de Wolf Alice de jouer sur la Scène Boursobank, ex Scène de la Cascade. Le quatuor a beaucoup moins d’ancienneté que nombre de ses compatriotes ici, une douzaine d’années, mais a déjà sorti quatre albums, soit environ autant que Slowdive.

Quintette sur scène, avec deux guitares (la chanteuse Ellie Rowsell et Joff Oddie), une basse (Theo Ellis), une batterie (Joel Amey) et un clavier de tournée (Ryan Malcolm), le groupe joue un mélange de rock et de pop qui s’oriente plus vers l’un ou l’autre selon les morceaux. La variation est facilitée par le fait que les deux guitaristes peuvent à l’occasion prendre le clavier également. Ceux-ci peuvent aussi offrir des harmonies vocales sympathiques.

Le groupe parle pas mal entre les titres. Il lance ainsi une ode à l’amitié à un public plutôt convaincu (« si vous êtes venus avec votre meilleur ami, regardez-le dans les yeux et dites-lui que vous l’aimez ») qui tombe à pic avant « Bros », seul rescapé du premier album My Love Is Cool.

Le versant pop du groupe semble assez convenu, et si c’est bien exécuté, on n’en retient pas franchement grand-chose. Cependant, en seconde moitié de set, Wolf Alice offre quelques morceaux franchement plus rock, presque punk, qui font sortir de la torpeur dominicale. Après la chanson très réussie « Bread Butter Tea Sugar », un titre folk rock très champêtre en studio et qui se fait sur scène plus grandiloquent, presque théâtral, les musiciens enchaînent ainsi « Yulk Foo », un brulôt rapide en partie crié dans un mégaphone, et « Play the Greatest Hits », un autre type punkisant avec un clavier étrange en fond, puis « Smile » aux couplets presque scandés.

Les musiciens sont par ailleurs plutôt dynamiques sur scène, se déplaçant assez régulièrement. Les quatre albums sont joués, de façon proportionnelle à leur niveau de nouveauté. Au final, Wolf Alice aura proposé un concert très agréable, mais assez hétérogène, certains morceaux se révélant nettement plus marquants que d’autres anecdotiques.

Interpol

Grande Scène - 18h30

Au milieu de tous ces Anglais, débarque un groupe états-unien à la froideur pourtant toute britannique. Depuis bientôt trois décennies, le groupe joue un post punk jamais loin de la cold wave, aux ambiances électroniques glaciales, parfois classé sous l’étiquette de « post punk revival », et servi par la voix grave aux accents tristement désabusés de son chanteur Paul Banks.

Le quintette (le bassiste Brad Truax étant arrivé cette année), avec deux guitares (Banks et Daniel Kessler) et un clavier (Brandon Curtis), a de quoi déployer sa noirceur atmosphérique dans un déluge de six-cordes et un nuage de synthés, d’autant qu’il dispose d’un temps de jeu conséquent, 1h10. Il joue cinq de ses huit albums, le premier (Turn On The Bright Lights, 2002) et le dernier (This Mirror Weighs A Ton, sorti cette année) étant autant joués l’un que l’autre, suivis de près par les deuxième et troisième, Antics (2004) et Our Love To Admire (2007), probablement parce que ce sont les trois albums correspondant aux grandes heures de gloire du groupe, peut-être parce que ce serait ses meilleurs.

Techniquement, Interpol est très au point, et il n’y a vraiment rien à en dire. Le problème, c’est qu’il n’y a globalement pas grand-chose à dire du set dans son ensemble. Cela pourrait être les versions studio tant il n’y a pas la moindre once de variation, et la froideur métallique de ses albums, qui explore la noirceur avec élégance, devient mécanique et sans éclat. Quelques éléments ici et là retiennent un peu l’attention, un jeu de tom (Sam Fogarino), une introduction a cappella, une introduction de guitare entêtante, mais cela reste mince.

Cela n’est pas aidé par un jeu de scène à peu près inexistant, les musiciens alignés restant parfaitement statiques et ne s’adressant aucun regard. Le chanteur parle cependant avec parcimonie entre les morceaux, notamment pour présenter l’un des titres du dernier album, « See out loud ». Le set reste relativement agréable, et le groupe est applaudi chaleureusement, mais il ne restera pas comme le plus marquant de ce festival.

The Cure

Grande Scène - 20h55

C’est évidemment LE groupe qu’attend le plus la majorité des gens – en témoigne le nombre impressionnant de tee-shirts et d’imitations de Robert Smith dans les allées aujourd’hui – certaines très réussies, regardez nos photos d’ambiance en haut d’article ! Le terme de légende est souvent galvaudé en musique, mais difficile de ne pas l’appliquer aux Cure, tant le groupe a atteint depuis ses débuts en 1978 un statut d’icône de la new wave, du rock gothique et plus globalement de la musique, voire de la pop culture dans son ensemble.

Alors, si certains concerts ont semblé bondé durant ce week-end, ce n’est rien comparé à la marée humaine qui a envahi la fosse devant la Grande Scène et les talus qui bordent les côtés de la zone. Certains médias ont fait remarquer que The Cure était un des rares « vieux » groupes (il approche le demi-siècle, peu peuvent s’en targuer !) à parler autant à ses fans originels qu’à la génération Z, de par une certaine intemporalité des thèmes, et une apparence et une attitude relativement androgyne, défiant les injonctions genrées. Cela se constate en effet dans la diversité des publics ce soir.

Les malchanceux qui n’ont pas eu de place – la journée du dimanche est évidement complète – peuvent se consoler dans leur canapé, puisque le concert est retransmis en quasi-direct sur France 4. Ce n’est pourtant pas le premier concert du groupe ici, puisqu’il était déjà venu à Rock-En-Seine en 2019, ni même sa seule date française de l’été : il a joué deux jours auparavant lors du festival bordelais portant le très beau nom de Pagaille Festival, et les échos sont excellents.

Avant le concert, des sons de pluie et d’orage sont diffusés dans les enceintes. Peut-être pour rappeler aux musiciens leur Angleterre natale ? Cela finit par les attirer, puisqu’ils entrent en scène à 20h53, avec quelques minutes d’avance. Les instrumentistes commencent à jouer une très longue introduction, de plusieurs minutes, durant laquelle le seul et unique Robert Smith arpente la scène de long en large, sans dire un mot, toisant le public, l’air mi-nonchalant mi-ailleurs. Le frontman a toujours été connu pour son look unique, reconnaissable entre 1000, parfois moqué, souvent copié, jamais égalé. Avec les années qui ont marqué son corps et son visage, son teint blafard, son rouge à lèvres cramoisi, ses cheveux noir corbeau lui donnent un air presque effrayant et en même temps fascinant, défiant les lois de la convenance.

Finalement, il prend le micro et la guitare, et attaque « Alone », extrait du dernier album du groupe, Songs Of A Lost Word, sorti en 2024, comme pour dire que, malgré les apparences, les Cure ne se sont pas momifiés, et qu’il ne faut pas compter sur une prestation nostalgique enfermée dans la gloire des débuts. Le titre, extrêmement beau et mélancolique, est une ouverture parfaite pour plonger dans l’univers crépusculaire des Anglais. Figurativement et littéralement puisque le groupe commence son concert au soleil couchant, pour le finir à la nuit noire au clair de lune. Cette évolution naturelle de la lumière va magnifier son show, déjà composé de très beaux jeux de lumières.

Un spectacle de 2h20, captivant d’un bout à l’autre. En cinquante ans et quatorze albums, le groupe a fait évoluer son style, mais en gardant presque toujours une forme de tristesse sourde, même lors des morceaux en apparence les plus joyeux. Un sentiment qui doit beaucoup à la voix de Robert Smith, plaintive mais pas geignarde, maniérée mais pas guindée. Elle n’a pas bougé d’un iota. Elle atteint les mêmes notes, provoque les mêmes émotions. Alors certes, l’Anglais n’a jamais été un vocaliste particulièrement technique, mais entendre sa voix intacte à ce point force l’admiration.

De la pop au gothique en passant par le psychédélique ou le jazz, le groupe a fait des grands écarts parfois surprenants. Sur scène, pourtant, où absolument tous les albums sont représentés, des plus célèbres aux plus confidentiels, tout s’enchaîne avec harmonie, tout semble construit comme une suite logique. Et pourtant, le concert n’est pas monolithique : cette diversité de styles fait justement que chaque chanson se distingue des autres, a une identité propre. Des éléments orientaux, des sons typiquement 80’s, des chansons extrêmement planantes, d’autres sautillantes, The Cure jouent sur les rythmes et les ambiances. Mention spéciale durant la première partie du set à « Burn », parcouru d’un jeu de toms particulièrement marquant, à l’ambiance fantasmagorique, prenant de bout en bout, mais à la vérité, il y en a tellement d’autres. Les Cure alternent leurs tubes, et il y en a tellement, qui voient alors des nuées de téléphones se lever, et des morceaux moins connus du grand public, dans un même élan de passion musicale.

La cohérence tient alors à la volonté du groupe de réarranger presque tous ses morceaux sur scène. Robert Smith a déjà dit lors d’interviews qu’il ne jouait jamais deux fois le même morceau, et cela s’entend régulièrement lors de ce concert, avec des variations, parfois légères, même sur les titres les plus connus. Les instruments font de même, les introductions s’étirent, ou changent de couleur, des embellissements émergent, montrant que le groupe, après toutes ces années, a encore véritablement le goût du jeu sur scène.

Le sextuor est au diapason. Bien sûr, Smith est le seul membre originel restant, mais les autres sont là depuis suffisamment longtemps pour se connaître par cœur : Reeves Gabriel à la guitare, avec en plus Smith sur certains morceaux (lequel prend en plus parfois le tambourin), Simon Gallup à la basse, Roger O’Donnell et Eden Gallup (fils du bassiste) aux claviers, Jason Cooper à la batterie, et Gabriel Cooper en invité au saxophone sur « A Night like this ». Sans être extrêmement agités – la plupart des musiciens affichent un certain âge au compteur – ils montrent un certain dynamisme, se déplacent sur scène, jouent ensemble. Bref, loin des critiques qui voudraient que, passé un certain âge, les musiciens laissent la place aux plus jeunes, ils sont parfaitement à leur place.

Le groupe communique relativement peu avec le public, mais il n’en est pas besoin pour que l’osmose se fasse sentir. Sur les morceaux les plus planants, les spectateurs s’absorbent entièrement dans la musique, sur les plus joyeux, ils dansent, s’agitent, et sur le talus naturel qui sert plus ou moins de gradins, une bonne partie du public se lève alors.

Après 1h40 de show, le groupe quitte la scène… et revient pour ce qui est non plus un rappel, mais une véritable seconde partie, avec dix titres joués, soit un tiers du concert. Le fabuleux « Lullaby » ouvre cette dernière partie, avec une toile d’araignée apparaissant sur l’écran, en référence aux paroles du refrain, délicieux « Spider Man is having me for dinner tonight ». En attendant que Spider Man nous invite à dîner (Tom Holland, si tu passes par-là), c’est alors le festival des tubes. A l’exception de ce morceau, l’ambiance se fait alors plus joyeuse et plus dansante, la foule s’en donne à cœur joie, et l’euphorie culmine sur le dernier titre, « Boys Don’t Cry », tube ultime du groupe, lequel passe ensuite encore plusieurs minutes sur scène après la fin du show. Les garçons pleurent peut-être ce soir, mais de joie et d’émotions, d’avoir vu un groupe si iconique être à la hauteur de sa légende.

Photos : Emma Forni. Toute reproduction interdite sans autorisation de la photographe.



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