Lieutenant Stitchie : Disparition du Governor du dancehall

Lieutenant Stitchie, est décédé à Kingston, à l'âge de 60 ans, à la veille de son 61e anniversaire. Celui que l'on surnommait « The Governor » laisse derrière lui une carrière exceptionnelle qui aura traversé le dancehall, le reggae et le gospel reggae. Retour sur un parcours exceptionnel.

Lieutenant Stitchie
Dessin tiré de l'album Masterclass - 2019

Lieutenant Stitchie : de Cleveland Laing au Governor

Lieutenant Stitchie naît Cleveland Laing le 29 septembre 1965 en Jamaïque. C'est à Spanish Town qu'il grandit et qu'il commence à se faire connaître. Avant de devenir l'un des deejays les plus reconnaissables du dancehall jamaïcain, le jeune Cleveland se destine pourtant à une tout autre carrière. Il devient professeur, enseignant notamment la biologie et l'éducation physique. Et ce détail est loin d'être anecdotique. Car déjà à l'école, la musique et les mots l'accompagnent. Pour mémoriser ses cours, Cleveland transforme les textes de ses livres en chansons. Il expliquera plus tard qu'il chantait même pendant ses examens, non pas pour bavarder avec ses camarades, mais pour se réciter mentalement les textes qu'il avait appris en musique. il commence à fréquenter les sound systems de Spanish Town. Il y côtoie notamment d'autres jeunes deejays qui feront eux aussi parler d'eux, comme Papa San, Wickerman ou Major Worries (1966-1987 RIP). Ses deux grandes influences sont alors Ranking Joe et Brigadier Jerry, deux maîtres du deejaying jamaïcain auxquels il rendra souvent hommage.

Wear Yuh Size : le premier grand succès de Lieutenant Stitchie

C'est au milieu des années 1980 que Lieutenant Stitchie commence véritablement à faire trembler les sound systems. Il travaille avec King Jammy et Steely, enregistre plusieurs titres et finit par mettre tout le monde d'accord avec « Wear Yuh Size ».

L'histoire de cette chanson mérite d'être racontée : un soir de pluie, deux amis de Stitchie rentrent chez eux avec des chaussures qui ne sont pas à leur taille. L'un porte des chaussures trop grandes, l'autre trop petites. Dans la boue, les chaussures restent coincées dans le sol et la scène devient prétexte à plaisanterie. Lieutenant Stitchie rentre chez lui et écrit. D'abord autour de ses deux amis, puis il transforme l'histoire en chanson destinée aux femmes, imaginant que la mode et les chaussures leur parleraient davantage.
Le résultat devient un énorme succès. « Wear Yuh Size » impose l'artiste au sommet du dancehall jamaïcain en 1986. Son premier album, Great Ambition, paraît en 1987. Le Governor est né !

Natty Dread, Nice Girl et l’art de raconter des histoires

Lieutenant Stitchie possède quelque chose de particulier : il ne se contente pas de toaster, il raconte. Il change de voix, incarne plusieurs personnages dans un même morceau, (comme l'aurait fait un General Degree) utilise l’humour et transforme les scènes du quotidien en petites histoires musicales.

Cette manière de faire vient notamment de son enfance, passée à écouter la radio jamaïcaine, les émissions de Miss Lou, mais aussi les feuilletons radiophoniques où un même interprète pouvait donner vie à plusieurs personnages. Cette influence deviendra l’une de ses signatures. Après « Wear Yuh Size », il enchaîne avec « Natty Dread », « Nice Girl », « Body Body » et « English Class ». Dans ce dernier, l’ancien professeur transforme une leçon d’anglais en morceau de dancehall. Avec « Body Body », il fait de même avec la biologie et l’anatomie. Le professeur et le deejay n’ont finalement jamais été deux personnes différentes.

Lieutenant Stitchie chez Atlantic Records

Le succès de Lieutenant Stitchie dépasse rapidement les frontières de la Jamaïque. En 1988, il signe chez Atlantic Records, devenant l’un des premiers artistes dancehall jamaïcains à décrocher un contrat avec une grande maison de disques américaine. L’histoire de cette signature est intimement liée aux sound systems. Un dubplate de Stitchie intrigue des représentants américains, qui cherchent à comprendre ce disque introuvable dans le commerce. Lt Stitchie leur explique alors le principe du special, cet enregistrement réalisé pour un sound system précis. Son talent et son intelligence les convainquent : Atlantic décide de miser sur lui.

Suivront notamment les albums  The Governor et Wild Jamaican Romances. Le nom est désormais installé : Lieutenant Stitchie est The Governor. Et à une époque où le dancehall joue souvent la carte du slackness, de la provocation et de la violence, Stitchie se distingue par une autre force : son intelligence du texte, son humour et son sens de la narration.

La conversion de Lieutenant Stitchie au christianisme

1997, Lieutenant Stitchie est alors au sommet de sa carrière dancehall. Sur la route de Montego Bay, où il doit se produire au Reggae Sumfest, sa voiture est percutée par un camion. Il survit à l’accident. Cette épreuve, suivie de la mort de sa mère, bouleverse profondément sa vision de la vie. Il se tourne vers la Bible et devient chrétien.

Le changement est radical. Stitchie quitte progressivement le dancehall séculier pour se consacrer au gospel reggae. Une décision risquée, qui aurait pu interrompre sa carrière. Elle va finalement ouvrir un nouveau chapitre.

Gloire à Dieu

En 2000 paraît Real Power , un album de gospel reggae. The Governor devient alors un ambassadeur du message chrétien. Mais le deejay est toujours là. Même énergie, même maîtrise du rythme, même talent pour raconter. Sa rapidité d’élocution sert désormais un autre message : Dieu, la foi, l’amour, la paix et la rédemption.

Cette nouvelle carrière lui permet également de toucher un autre public. Lieutenant Stitchie devient alors autant artiste que conférencier, prédicateur, auteur et motivateur. En 2012, il reçoit un doctorat honorifique. En 2014 paraît son autobiographie, The Power of Determination.

Son dernier album

En 2019, Masterclass prouve que Lieutenant Stitchie n’a rien perdu de son talent. L’album mélange spiritualité et dancehall. Il réunit notamment Agent Sasco, Lukie D, Million Stylez et Fantan Mojah (1976-2026 RIP) On y retrouve de superbes titres dont « Witness» , « Heaven » et surtout « Angels surround me »

Les dernières épreuves avant la rédemption

Mais une dernière épreuve va bouleverser sa vie. En septembre 2024, Stitchie est victime d’un grave AVC. L’accident provoque une importante hémorragie cérébrale.

Son état est alors très préoccupant. Il entame une longue période de récupération dans un établissement spécialisé. Les séquelles restent importantes. certains médias annoncent même sa mort à cette époque !

En septembre 2026, son épouse Sophia annonce une nouvelle hospitalisation. Son taux sanguin a fortement chuté. Elle appelle alors les proches et les membres de son église à donner leur sang. Quelques heures plus tard, la nouvelle tombe. Le 28 septembre 2026, Cleveland Laing s’éteint à Kingston. Il avait 60 ans et devait fêter ses 61 ans le lendemain.

Lieutenant Stitchie laisse une œuvre immense avec cette formidable capacité à raconter des histoires. Le Governor a quitté la scène. Sa voix, ses riddims et ses histoires, eux, resteront.

Nos condoléances vont à son épouse Sophia, à sa famille, à ses proches, à ses compagnons de route et à tous ceux qui ont grandi avec la voix et les histoires de ce grand nom du reggae gospel et classique et du dancehall jamaïcain.

Article hommage à
Cleveland 'Lieutenant Stitchie' Laing
29/09/1965 – 28/09/2026  RIP



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