Cinq ans après son départ de Nightwish et sept ans après son précédent passage en France, Marko Hietala était de retour à Paris pour présenter son second album. L'occasion de prendre la pleine mesure de sa discographie solo.
Metal De Facto
La barque de Petit Bain est déjà relativement remplie pour le set de Metal De Facto. Le quintette finlandais propose un power metal d'une facture extrêmement classique... Peut-être trop classique. Cela se sentait déjà sur disque, et ne change pas sur scène : la musique du groupe coche toutes les cases d'un genre qui a déjà rapidement tendance à sombrer dans le cliché : des guitares rapides, une voix souvent haut perchée, une ambiance globalement épique.
Comme cela arrive régulièrement dans ce genre, le groupe se conforme à une thématique historique ou mythologique pour chaque album : l'empire romain pour le premier album et l'EP suivant, le Japon pour les deux suivants, dont Land Of The Rising Sun Part 2, sorti cette année. C'est judicieux et donne envie de se plonger dans les paroles, mais comme cela ne se sent pas dans la musique, cela ne donne pas spécialement de relief à la prestation, bien que les trois albums soient représentés. Les compositions sont carrées mais ne débordent pas d'originalité.
Il faut reconnaître que c'est bien fait techniquement, mais là encore sans véritable relief. Les nombreux soli de guitare (Esa Orjatsalo et Zsolt Szilagyi) sont bien exécutés mais assez standard, la basse a surtout un rôle d’accompagnement, le bassiste Sami Hinkka assurant également de nombreux chœurs. Le chanteur Aitor Arrastia est tout à fait correct mais n’atteint pas non plus les sommets de virtuosité d’un certain nombre de vocalistes de power metal. Le musicien qui se démarque le plus est peut-être le batteur Atte Marttinen, bon, et surtout terriblement expressif, théâtral, toujours là pour faire le spectacle, se levant au milieu des morceaux, levant ses baguettes au ciel dans des postures très épiques et photogéniques.
Au fil du set, certains titres finissent cependant par plus retenir l’attention, un peu plus lourds et variés. Dans tous les cas, c’est clairement efficace, ce qui n’est après tout pas une surprise. En effet, si le groupe n’a été formé qu’en 2019, l’un de ses cofondateurs n’est autre que le bassiste Sami Hinkka, connu pour son rôle dans Ensiferum, et tous ses camarades ont aussi une solide expérience.
Le groupe remplit son rôle de première partie en chauffant l'auditoire venu pour Marko Hietala, à grands renforts de techniques elles aussi très usitées, comme faire bouger les bras en rythme au public… Et cela marche vraiment : le public déborde d’enthousiasme et le manifeste bruyamment, certaines personnes connaissent les paroles de quelques singles.
Les musiciens savent également interagir de façon spontanée, comme lorsque le bassiste tente de parler français : « Je suis une baleine… that’s my highlight on DuoLingo ». Le clou du spectacle survient probablement quand le chanteur prend un grand dragon en peluche agité dans le public depuis plusieurs morceaux pour jouer avec lui et tenter de le faire chanter devant le micro – malheureusement, les ultrasons des dragons ne sont guère audibles pour les humains – avant de le faire retourner auprès de son humaine. C’est mignon, et c’est peut-être ce qui donne le plus de relief à cette prestation un peu anecdotique mais honnête et sympathique.
Marko Hietala
Le changement de plateau suit son cours tandis que les spectateurs naviguent au fond de la cale de Petit Bain – il fait un peu froid pour en voir beaucoup à l’extérieur de la barge flottant sur la Seine. Parmi la multitude de tee-shirts à l’effigie d’artistes, beaucoup de groupes de sympho et de power, et plusieurs de Nightwish. Tandis que le groupe continue de se désagréger membre par membre, nombre de fans ont manifestement décidé de ne pas choisir leur camp et de continuer à écouter tout le monde – une belle leçon en ces temps d’oppositions permanentes. Preuve aussi que même si le bassiste et chanteur a quitté les piliers du metal symphonique il y a maintenant cinq ans, il reste inéluctablement associé à la formation menée par Tuomas Holopainen.
Avec cinq minutes d’avance sur le programme, trois musiciens entrent en scène : le guitariste Tuomas Wäinölä, le claviériste Bob Engstrand et le batteur Anssi Nykänen, rapidement rejoints par Marko Hietala. Il attaque avec « Frankeinstein’s Wife », tiré de son second album Roses From The Deep, paru l’an dernier.
Pour celles et ceux qui n’auraient pas suivi les aventures en solo du Finlandais, il s’éloigne sensiblement du genre qui l’a fait connaître. Le premier titre a ainsi des accents old school, un peu 70’s, assez hard rock avec une atmosphère un peu fantastique. Le chanteur revient en effet à un son beaucoup plus direct, proche de ses premiers groupes dont Tarot et Synergy.
Et ces compositions, sympathiques et très accrocheuses sur disque (« Impatient Zero », pour ne citer qu’elle), prennent une autre ampleur sur scène. L’ensemble reste simple, sans décor ni apparat, mais cela sied bien à sa musique, et sa présence et son charisme suffisent à convaincre. Sa voix si particulière, éraillée, joue aussi beaucoup, d’autant qu’ici, il ne partage le micro avec personne. Même si ses musiciens assurent les chœurs, c’est bien Marko Hietala le vocaliste mis en avant, et il montre d’ailleurs une palette vocale plus étendue qu’imaginé, avec des passages plus hauts et plus épurés que ce pour quoi il est connu, notamment sur les ballades.
Mais cela ne veut pas dire qu’il s’appuie uniquement dessus pour offrir un set monotone. Tout en étant directs et relativement simples, les morceaux savent offrir des variations intéressantes, renouer avec des influences prog (le très épique et très réussi « The Dragon Must Die », aux sonorités presque orientales auxquelles se mêlent une guitare très lourde et un jeu de batterie et de percussions subtil, suivi du tout aussi marquant « Juoksen rautateitä »), électro, 70’s ou 80’s, folk…
Forcément, la basse est très mise en avant dans le mix, qui permet d’entendre le sacré groove dont elle peut faire preuve. Mais les autres instruments ne sont pas écrasés pour autant. Tous ont leur place, le clavier est souvent très en avant, et domine les débats régulièrement, apportant une vraie richesse dans les arrangements et une diversité bienvenue. La guitare donne parfois l’impression un peu curieuse de servir d’accompagnement de la basse, mais Wäinölä sait aussi prendre la place et offre plusieurs soli classiques mais de bonne facture, le batteur Anssi Nykänen donne de la consistance à l’ensemble et sait, à intervalles réguliers, se faire discrètement remarquer. Surtout, la connexion entre les musiciens se sent et semble réelle. Marko Hietala expliquera d’ailleurs que si les albums parus sous son nom étaient d’abord un projet solo, ils sont devenus celui d’un groupe.
L’un des rares regrets est qu’avec la multiplicité de collaborations que le chanteur a pu effectuer dans le passé (il apparait souvent dans plusieurs albums d’autres artistes chaque année), aucun ne soit présent sur scène – mais logistiquement, on comprend bien l’ineptie d’embarquer un chanteur supplémentaire pour seulement un ou deux morceaux. Il interprète cependant « Left on Mars », chanté originellement avec une (autre) ex Nighwish emblématique, Tarja Turunen. Mais il a le bon goût de ne pas faire jouer la voix de la chanteuse sur bande, et de simplement réinterpréter le titre avec ses musiciens, ce qui contribue à donner un vrai goût d’authenticité. « Les harmonies avec les garçons n’ont peut-être pas sa voix aussi pure que du cristal mais nous nous sommes plutôt bien débrouillés », juge-t-il ensuite.
Le groupe joue aussi plusieurs titres en acoustique, et ce dès le troisième, le très beau « Isäni ääni », que le Finlandais présente en rappelant que lui-même vient d’un « obscur pays du nord de six millions d’habitants, je pense que vous êtes plus nombreux dans cette ville » (on va dire qu’il compte la métropole du Grand Paris pour lui donner raison). De par sa rareté et son éloignement avec notre langue, le finnois possède une beauté un peu mystérieuse, qui renforce l’atmosphère presque magique du titre.
Il est dommage que ce soit l’un des deux seuls titres dans la langue natale de Hietala, que celui-ci qualifie de « langue que personne d’autre ne comprend », alors que son premier opus, Mustan sydämen rovio, existe à la fois en version finnoise et en version anglaise, et qu’évidemment, les chansons en anglais perdent en étrangeté. La langue nordique a manifestement d’autres fans, puisqu’un spectateur tentera durant le concert de s’adresser à Marko Hietala dans sa langue maternelle – mais celui-ci n’entendant pas ce qu’il dit, cela tournera au dialogue de sourds, que le frontman conclura d’un « cette histoire a l’air sympa mais on va passer à autre chose ».
Le morceau permet en tous cas de mettre en avant les capacités d’interprétation du bassiste : même sans comprendre un traitre mot de ce qu’il raconte, il nous transporte dans un autre univers et se montre extrêmement expressif. C’est vrai sur l’ensemble des chansons, mais les ballades ont quelque chose d’encore plus poignant.
Pourtant, entre les morceaux, le frontman est très détendu, affiche un air réjoui et épanoui comme jamais, et alterne entre propos vaguement politiques qui ont le mérite d’exister même si on ne voit pas toujours bien où il veut en venir (mais c’est toujours une bonne chose de louer la fraternité) et saillies assez drôles, qu’il évoque une nuit de Noël qui tourne mal, parle de démons intérieurs dont il semble être au final le pire exemplaire, ou raille gentiment les pratiques un peu trop huilées des gros concerts.
Ainsi, alors que la fin approche, il déroule : « Vous savez comment les spectacles de rock’n’roll marchent : si je vous dis que c’est la dernière chanson, je vais faire semblant d’être triste, dire que j’espère que vous avez aimé, vous allez crier… Mais si vous connaissez les concerts de rock, vous savez que c’est faux, on ne peut pas fini comme ça, parce qu'on ne peut pas décoller nos pieds de cette scène, mais vous ferez semblant d’être tristes. Est-ce qu’on fait quand même semblant ? ». Il prend alors une voix parfaitement surjouée pour annoncer une « dernière chanson » avec douze guillemets, et se fait huer à la fois par la foule et par un Bob Engstrand hilare derrière ses claviers.
« Death March of Freedom » donne donc une presque dernière dose d’énergie, et vers la fin du titre, tous les musiciens sauf le batteur quittent la scène, laissant à Nykänen l’occasion d’un long solo plutôt inventif qui se conclut par un jeu sur plusieurs cloches – et donne le temps à Hietala de tirer sur sa clope électronique. Les autres reviennent pour conclure le titre après que le guitariste Tuomas Wäinölä a agité une serviette devant le batteur pour le ventiler. Puis ils sortent tous de scène, reviennent finalement… oui, de la sorte, on sent bien l’ironie, et tout le monde a l’air de se marrer.
C’est l’heure des deux réels derniers morceaux, d’abord « Proud Whore », avant lequel Marko Hietala se félicite d’avoir la chance de faire quelque chose qu’il aime, qui donne le sourire aux gens et pour lequel il est payé. Après une tentative du claviériste d’assimilation express à la culture française – il fait tourner une serviette en s’écriant « putain de merde », quoi de plus français ? – le puissant et fédérateur « Stones » retentit. Le public, conquis depuis le début, reprend le refrain en chœur. Le dragon en peluche, qui a assisté à tout le concert depuis les premiers rangs, se retrouve de nouveau sous le feu des projecteurs, puisque Bob Engstrand le prend, joue avec, le montre aux autres musiciens, puis le pose sur un ampli où il finit joyeusement son concert.
Une spontanéité qui tranche avec les grosses machines huilées, un peu rigides, que Marko Hietala semble ne plus vraiment porter dans son cœur. Si ses compositions n’atteignent pas les sommets de celles de Nightwish, le voir enfin libéré (délivré ?) de ce qui était peut-être un carcan pour lui fait chaud au cœur, et il n’a jamais semblé autant semblé à sa place qu’ici, au fond d’une cale sous le niveau de l’eau, devant quelques centaines de personnes, entre dragons en peluches et fans qui lui crient leur amour en finnois dans le texte.










































































