QUOTAS RADIOS : L’avis du boss de Mathpromo

Suite de notre série d’articles sur les quotas radios.
Les radios commerciales tentent de faire pression sur le législateur afin de d’obtenir la peau du dernier amendement sur les quotas de chansons françaises qui tente d’imposer une tout petit élargissement des programmations musicales.
Mais beaucoup d’avis opposés ont des arguments massus…

C’est au tour de Mathieu Artaud, passionné de musique depuis 36 ans, et directeur de l’agence de communication Mathpromo depuis 2006 et membre du GiPiM (Groupement Informel des « Promo Indé » Musique), de nous donner son avis sur la question.

1- Salut Mathieu, peux-tu nous expliquer brièvement le rôle d’une société de promotion d’artistes ou d’attachés de presse ?

L’attaché de presse est l’intermédiaire entre l’artiste et les médias. Il est chargé d’accentuer la visibilité de l’artiste et de transmettre les informations (album, tournée, clip, évènement…) aux journalistes pour qu’ils puissent les relayer dans leurs pages, ondes… Il s’occupe des plannings des interviews, sessions acoustiques promotionnelles, organise les journées promo, ou conférence de presse. Mais il a aussi le rôle de conseil, choix des visuels, des singles, il peut user de ses relations privilégiées pour connecter l’artiste à un producteur, label, distributeur, tourneur, éditeur, graphiste… L’attaché de presse participe à l’élaboration de la biographie et réalise le dossier de presse, vitrine de l’artiste. Il est donc essentiel car sans visibilité, l’artiste ne trouvera que très difficilement son public.

2- Comment vous vous y prenez pour proposer vos disques aux radios ? Quels sont vos arguments pour les convaincre ?

Il faut savoir que la plupart des radios ont encore un mode de fonctionnement archaïque, donc tout ce qui est numérique, il faut oublier. Les programmateurs, sauf cas rare, n’acceptent que les albums physiques. Cela leur permet de faire le tri dans les (trop) nombreux projets qu’ils reçoivent.

De la même façon, le format album est encore largement à privilégier par rapport au format EP. Cela se vérifie surtout dans les radios régionales, associatives… Celles-ci ne se formalisent pas sur un titre en particulier, elles choisissent le titre qui leur plait. Concernant les radios nationales, j’envoie en amont le single actuel, ou le titre qui est le plus susceptible de leur plaire. Je prends RDV, très souvent à Paris, avec le ou les programmateur(s) qui peut potentiellement diffuser le genre musical de l’artiste. Lors de ces RDV, mon rôle est de faire écouter attentivement le single et de « vendre » au mieux l’artiste pour que celui-ci soit diffusé, ou entré en playlist.

Mes arguments sont avant tout la qualité artistique (heureusement !) mais cela ne suffit pas, il faut que l’artiste soit entouré professionnellement (tourneur, label, distribution), de beaux évènements (une date à Paris…), une histoire à raconter, et bien évidemment une notoriété sur les réseaux sociaux.
C’est d’ailleurs systématique chez les programmateurs, quand un titre leur plait, ils regardent le nombre de vues sur Youtube, les fans Facebook, si la communauté est active et réactive…

C’est encore mieux si le titre est déjà playlisté sur des radios dites starters (réseau Yacast, Oui FM, autres…).
Un attaché de presse qui a su s’attirer la sympathie des programmateurs, et qui sait comment les convaincre, présenter le projet, est déterminant, il sera forcément plus écouté et reçu plus facilement. Une savante alchimie de tout cela est nécessaire.

3- La mise en place des quotas francophones sur les radios en 1996 a-t-elle été bénéfique pour les artistes français ? Pourquoi ?

Bien sûr, mais pour une très faible quantité d’artiste. Les grands groupes ont choisi la facilité et le matraquage abusif. 10 titres représentent 75 % des nouveautés francophones (chiffre du SNEP). Si cela ne s’appelle pas du bourrage de crâne…

Derniers exemples en date : Stromae, Christine & the Queens ou même Cats On Trees (que Mathpromo a participé à lancer), pour les moins pires, mais aussi Maitre Gims, Soprano ou autre Black M. On reparle de la diversité ?

Et même quand celle-ci est l’étendard de certaines radios, la plupart diffuse en boucle les mêmes artistes et cantonne la découverte ou les artistes indépendants à la nuit ou le week-end.

Deux exemples récents : No One Is Innocent « Silencio » : 8 diffusions sur Oui FM, 3 sur RTL2 (merci Zégut !), 1 sur RTL, Zébra « Chanson sympathique » : 5 sur Oui FM, 1 sur Virgin Radio, 1 sur RTL.

Edifiant non ?

Mahtpromo, Mathieu et Julien, agence promotion artistes

de gauche à droite, Julien et Mathieu de l’agence Mathpromo – (C) Copyright Photo : Chazo

4- Trouves-tu que la production francophone est devenue insignifiante en France et que les radios ont raison de contester l’amendement sur les quotas ?

Evidemment, je ne peux que te dire que la production francophone est toujours aussi riche que par le passé, mais les grands groupes sont complétement fermés à tout cela. Le buzz qu’essaient de créer les groupes NRJ, RTL et le SIRTI est complètement ridicule… et faux !

C’est eux même qui sont responsables de l’hyper concentration des diffusions francophones sur quelques titres et artistes seulement.

On a bossé sur le dernier album de Stupeflip « The Hypnoflip Invasion », bourré de tubes « Stupeflip Vite », « Le spleen des petits », et aussi le dernier Prohom « Un monde pour soi », avec « Dis toi » par exemple. Ces titres avaient tout du gros tube, des radios comme France Inter, FIP, et Radio Néo ont joué le jeu, mais pour passer le cap supérieur et toucher le très grand public, il fallait passer sur des NRJ, Virgin Radio… Ces artistes avaient tout pour ! La tournée de Stupeflip affichait complet, ils ont rempli des Bataclan, l’Olympia… des millions de vues sur Youtube… Je n’ai jamais vu une communauté de fans aussi active et fidèle. Ce sont mes artistes qui étaient le plus proche de décrocher le sésame… Il y en a tant d’autres qui auraient mérité…

Il y a aussi le problème du genre musical. Le vrai rock, au sens noble du terme est complétement ignoré, de même que la chanson française à texte (Les Hurlements d’Léo, Dominique A, les Ogres de Barback…), le reggae… et bien sur le métal. 150 000 personnes au Hellfest et pas une émission métal sur les grosses radios. Affligeant !

6- Serais-tu pour ou contre que dans les quotas on puisse inclure des productions françaises même si elles sont interprétées dans une autre langue ?

Bien sûr ! Car actuellement, à de très rares exceptions, Skip the Use, Cats on Trees ou Shaka Ponk, il est encore plus difficile de placer en radio un artiste ne chantant pas en français. L’argument fatal des programmateurs : ton groupe chante anglais, moi, j’ai déjà du mal à choisir entre les Red Hot Chili Peppers, U2 et Coldplay. Donc intégrer les productions francophones aux quotas quelque soit la langue permettrait leur émergence.
Mais les mentalités sont aussi à faire évoluer, je ne compte plus les fois où les programmateurs m’ont rétorqué que le propos de la chanson était trop intelligent pour le ciblage de la radio… ou que le format est trop compliqué, trop long, il y a un pont musical dans le titre… Abrutissement des auditeurs quand tu nous tiens !

7- Les radios crient à l’atteinte à la liberté d’expression avec cet amendement, es-tu de leur avis ?

Forcément non quand tu vois la diversité qu’ils proposent… Le mot est à la mode, et est utilisé pour séduire les auditeurs afin d’agir à leur côté, sans forcément réfléchir au fond du problème… Le slogan #ALaRadioJEcouteCeQueJeVeux est juste une honte…

mathpromo, porte-voix, mathieu, julien

de gauche à droite, Mathieu et Julien de l’agence Mathpromo – (C) Copyright Photo : Chazo

8- Est-ce qu’à la radio tu écoutes ce que tu veux ?

Si je veux écouter Stromae, je sais que je peux me brancher sur NRJ, je ne passerai pas plus d’1/2h avant de l’entendre, ou sur leur aberrant bouquet de webradios. Plus sérieusement, quand je veux découvrir des artistes, en voiture, je mets Radio Néo qui propose un réel travail de défrichage de nouveaux talents. A la maison ou au boulot, je navigue entre les blogs, Deezer, youtube, les magazines Longueurs d’Ondes et Francofans… Et lorsque je veux écouter quelque chose de précis, je fouille dans mon encombrante discothèque de CD. Je suis encore très attaché à l’objet… voir les visuels, sortir le CD, le glisser dans mon lecteur CD, ça n’a pas de prix !

9- Comment expliques tu le dédain qu’ont la plupart des radios commerciales pour les titres en français ?

De nos jours, et avec tous les enjeux commerciaux derrière chaque radio, la ligne de conduite est au risque 0… Donc ce qui fonctionne déjà à l’étranger, marchera en France. De ce fait, pourquoi s’emmerder à dénicher le nouveau talent français ? Le travail du programmateur devient un boulot de feignants et de suiveurs !

10- As-tu une liste d’artistes francophones qui, selon toi, pourraient passer sur des grandes radios commerciales ?

J’en ai cité quelques-uns précédemment : Stupeflip, Prohom, les Hurlements d’Léo, mais je pourrai aussi te citer Manu (l’ex Dolly) « Que fais-tu ? », Anakronic « All out », De Calm « Un jour de mai », Pungle Lions « That’s funny », Rufus Bellefleur « Rocky Rocket », Scarecrow « All now », Zebra « J’étais un voleur »… pour ceux qui sont chez Mathpromo
Mais aussi : Ez3kiel, Baden Baden, La Maison Tellier, Balthazar, Cabadzi, Hyperclean, Kadebostany, La Cafetera Roja, Massilia Sound System, Schlauberg… Je vais même te citer Yann Tiersen ou Ibrahim Maalouf qui ont pourtant une grande notoriété, mais qui ne passent pas en radio. Ce qui est bien triste.

La plupart sont sur la Grosse Radio d’ailleurs, donc chers amis, vous savez ce qu’il vous reste à faire 😉

Pour conclure, quel le message que tu souhaites faire passer dans cette affaire ?

Toujours le même, ouvrez les yeux, sortez de chez vous, n’attendez pas qu’on vous apporte le festin musical à vos oreilles… Les radios commerciales n’auront jamais d’autres objectifs que la fameuse course à l’audience, synonyme de toujours plus de profits. La production francophone est d’une incroyable richesse, il suffit d’être curieux !

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