Entretien avec Devin Townsend

Quelques semaines avant la parution de son oeuvre gargantuesque, l'infatiguable Devin Townsend s'est entretenu avec nous avec, comme on pouvait s'y attendre, beaucoup d'honnêteté et de sincérité. La sortie de son nouvel album The Moth a été l'occasion d'aborder plusieurs sujets, de la musique à la santé mentale. 

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Bonjour Devin, merci de nous accorder un peu de ton temps. Comment te sens-tu à quelques semaines de la sortie de The Moth ?

Je vais bien : on est lundi, c'est férié ici au Canada (ndlr : nous sommes le 18 mai, jour du Victoria Day) mais je travaille quand même puisque je passe la journée à faire des interviews et à peaufiner mon matos de guitare. Ca faisait tellement d'années que je ne m'en étais pas vraiment occupé : j'ajoutais des trucs par çi par là et comme j'ai pas mal de projets et des podcasts, je consacre un peu de mon temps à faire une installation minimaliste ...

... pour préparer la nouvelle tournée solo ?

Oui, en partie, mais c'est surtout pour simplifier le travail de composition : quand j'écris, je ne me contente pas de jouer de la musique, j'utilise beaucoup de loops, de delays, de synthétiseurs. Quand je vais quelque part pour improviser avec quelqu'un, il me faut un système pratique. Avant je devais transporter des ordinateurs, des racks et tout un tas de trucs, alors j'essaye de faire autrement : juste deux unités et un ordinateur portable, mais il faut bien y réfléchir.

C'est aussi un jour important pour toi car ton nouveau clip vient juste de sortir. J'ai été assez surpris de voir qu'il avait été réalisé sans IA, choix assez audacieux dans un monde où tout coûte plus cher.

C'est bien plus difficile, c'est sûr, et il n'y a pas le côté cinématographique que l'IA peut offrir mais je pense qu'à ce stade, l'aspect visuel importe moins que le côté humain du processus : cette volonté de préserver une certaine authenticité. Je pense qu'en tant qu'artistes, il faut se soutenir les uns les autres et donc essayer d'embaucher des gens. Je me suis dit, on a un peu de budget, essayons de faire une vraie vidéo. Pour la petite histoire, j'avais engagé un animateur vidéo pour tout faire mais il a traversé une période de dépression et n'a pas pu terminer le projet. Donc à la dernière minute on s'est retrouvé dans l'obligation de créer quelque chose pour le concert et l'artiste remplaçant a choisi d'utiliser l'IA. Sur le coup, je me suis dit "pourquoi pas", mais les gens n'ont pas vraiment apprécié. A partir de ce moment-là, j'ai veillé à engager de vrais artistes.

Tu as dévoilé pour la première fois cette oeuvre, The Moth, en concert en 2025 aux Pays-Bas. A cette époque, avais-tu déjà décidé d'enregistrer l'album ?

Oh oui, en fait on était en pleine période d'enregistrement. Le processus a été très bizarre, car l'album n'était pas encore terminé pendant que nous jouions, enregistrions et diffusions le concert. Donc j'ai dû rapidement terminer certaines parties ou créer des éléments provisoires, afin de pouvoir retravailler les pistes pour qu'elles sonnent un peu mieux. C'était vraiment chaotique, car je ne suis pas le genre d'artiste qui travaille avec des grosses sociétés de production ou avec des sponsors et des budgets de malade. De toute façon, je fais plein de trucs bizarres, j'ai plein d'idées, tout le temps et du coup, je fais ce qu'il faut pour que ça se concrétise : jouer cet album avant même qu'il soit terminé.

En plus on a pris énormément de risques avec la diffusion en direct et on se posait vraiment beaucoup de questions avec l'équipe : était-ce vraiment la meilleure idée ? Mais au moins, on savait que si on enregistrait ce concert, en même temps, on enregistrait le chœur et l'orchestre, et donc on n'aurait pas à payer des frais supplémentaires en studio (rires). C'était le genre de situation où soit on se met à table, on trouve une solution et on obtient ce qu'on veut, soit on refuse l'opportunité.

Cet album a été vraiment complexe à enregistrer et créer. Tu as même dû apprendre le langage orchestral pour orchestrer toutes ces différentes parties et tu as commencé cette œuvre il y a dix ans. Je suppose que la création a dû t'emmener très loin. 

Je savais déjà il y a longtemps que faire cet album serait inévitable, comme des éléments qui se dressent au loin et que tu dois affronter. Mais ça fait partie d'un tout comme ZiltoidEmpathStrapping Young LadSynchestra etc... On voit venir toutes ces choses et on les anticipe suffisamment à l'avance, et on se rend compte que chaque œuvre est vraiment révélatrice des fluctuations de sa propre vie. Il s'est passé tellement de choses depuis quelques années : la pandémie, les problèmes sociaux et politiques, le changement climatique... Ce sont des bouleversements majeurs et en un sens, je savais que cette expérience serait faite de hauts et de bas. Mais c'était inévitable, et même là actuellement, j'ai plein de projets à venir et des défis incroyables mais je ne les analyse pas, je me fie simplement à mon instinct.

C'est assez intéressant que tu déclares maintenant que tu as des projets, car en général, quand on interviewe des artistes, ils nous disent souvent que pour l'instant, ils se concentre sur la promo ou la prochaine tournée. Mais on sait bien que toi, tu ne t'arrêtes jamais.

Oui, pour deux raisons. La première c'est que je n'ai pas envie de m'arrêter (rires). Et la deuxième c'est qu'une grande partie du processus a consisté à faire la paix avec moi-même. Pour être très précis, j'écris tout le temps, c'est ce que j'ai toujours fait car si je m'arrêtais d'écrire, ma vie serait terne. Ce qui fait que j'ai toujours plusieurs projets en cours simultanément. Ma méthode consiste à travailler sur une œuvre jusqu'à ce que je m'en lasse, puis je passe à une autre et ainsi de suite. Et au bout d'un moment, je reviens au projet initial jusqu'à ce qu'il soit terminé. Chaque semaine, je bosse du lundi au vendredi. Par exemple, en ce moment, je suis sur cinq projets à la fois, et c'est un peu comme un algorithme. Mais c'est intéressant car au moment de publier toutes ces œuvres, on a l'impression que je sors 400 projets en même temps alors qu'en fait, cela fait longtemps que je travaille dessus. Sincèrement, il y a des chansons que j'écris depuis 25 ans et qui ne sont toujours pas terminées, et quand elles le seront, on aura l'impression que c'était un travail colossal alors que je planche dessus depuis si longtemps mais  uniquement une fois tous les deux, trois mois, pendant une heure ou deux pas plus.

Et tu arrives à débrancher ton cerveau de temps en temps ?

Oui, mais ça demande du travail. Il y a une vingtaine d'années, j'ai commencé la méditation et il y a quinze ans, j'ai commencé à faire du sport. C'est vraiment vital pour moi, tout comme essayer de manger sainement. Bon, je dois encore faire des efforts mais le plus important c'est d'avoir accepté qui je suis. En fait j'étais tout le temps en train de ruminer, d'angoisser et je m'enfonçais dans des réflexions absurdes et inutiles. Quand j'étais plus jeune, j'étais vraiment comme ça. Je pensais que c'était parce que je réfléchissais de cette façon que j'avais un problème et je me disais : "Oh, il faut que je règle ça, je n'y arrive pas. Il faut que je trouve plus de temps pour faire ça" Et puis je me battais contre moi-même tout le temps parce que je n'arrivais pas à accepter le fait que c'était ma façon de procéder. Alors, après des années à penser que j'étais juste complètement fou, j'ai commencé à chercher des pistes, et je me suis dit : "OK, comment je m'y prends pour commencer la journée ?". Je commence ma journée avec gratitude et de la méditation, puis petit-déjeuner et café, et ensuite quand je commence à travailler, je m'y plonge vraiment. Je fais du sport vers 15h et ça me donne l'occasion de déconnecter. Quand je fais du sport, j'aime bien regarder des vidéos, des documentaires sur des groupes de metal, par exemple. Ça m'aide à débrancher mon cerveau tout comme la méditation ou quand je me promène. Alors c'est sûr que ça demande de l'entraînement. Ce n'est pas inné, mais je sais que c'est bon pour moi.

Tout ça nous fait un bon lien avec le thème central de l'album : l'acceptation de soi.

Tout à fait, mais ce n'est pas juste le fait de s'accepter, c'est plus général que ça. Nous sommes tous plus ou moins confrontés aux mêmes réalités et il y a plein d'aspects de la vie qui sont préoccupants, bouleversants ou stressants, auxquels nous devons tous faire face. Il n'y a pas de solution miracle pour gérer ces situations, et je pense que, par conséquent, la première chose à faire est tout simplement d'accepter qui l'on est. J'ai notamment réfléchi sur ce que j'aimais vraiment et ce que je n'aimais pas. Prenons l'exemple des tournées : quand je suis sur scène, c'est juste pour voir le public. C'est tout. Ce n'est pas pour être vu : je ne pars pas en tournée parce que j'ai un besoin impérieux d'être sur scène et que je dois absolument être devant mon public ou quelque chose comme ça. Non, je pars en tournée parce que j’adore mon travail et les gens qui me soutiennent et ce sont eux qui me donnent envie de faire un bon spectacle. C'est pour les remercier mais c'est tout. Quand on est musicien, on s'attend à ce qu'on vive pour la scène, mais moi ce n'est pas mon cas. J'ai mis du temps à comprendre et à accepter cela. Une tournée, c'est compliqué, il faut être prêt physiquement et mentalement pour que les concerts se passent bien. Je commence déjà à me préparer mentalement pour la prochaine.

C'était pour cette raison que tu as fait un burn-out il y a quelques années ?

Ce n'était pas du tout pour des raisons ésotériques mais plus pragmatiques. C'était assez inconscient, et pas vraiment à cause des tournées. Alors oui, j'ai fait de la scène pendant 30 ans mais à cause de cela je n'ai pas pu m'occuper des choses de la vie courante : des parents qui vieillissent, des enfants qui déménagent, des soucis de couple ou d'argent. Des vraies choses d'adulte en fait. Je n'y arrivais tout simplement pas à cause de l'éloignement. Il y a tellement de choses dont je devais m'occuper pendant mon absence. Et j'avais l'impression que tout s'écroulait. Et je ne pouvais rien y faire. Je me sentais complètement impuissant. Je me suis dit : "Bon, je rentre à la maison. Je vais régler tout ça." Je vais m'assurer que tout soit réglé : l'argent, les parents, les chiens, les enfants, mon couple… Et une fois que j'aurai surmonté tout ça, je pourrai m'y remettre. Et assez soudainement, j'ai pu refaire des choses, comme là actuellement, m'occuper de mon matériel de musique. Bon, ça a duré deux ans et c'était vraiment chaotique. En plus le burn-out, ce n'est pas juste un problème psychologique, il y a aussi l'aspect physique. J'étais tellement fatigué. Je ne voulais plus faire de tournée et mon corps en a souffert. Il y a une vraie réaction chimique qui se passe dans ton corps à force de trop en faire et le seul moyen de s'en remettre c'est le temps et le repos. J'ai eu du mal, mais après avoir pris pas mal de recul, je pense que je vais beaucoup mieux maintenant.

Et souvent, quand on s'arrête comme cela après un burn-out, il y a ce sentiment de culpabilité. Après tout, les gens peuvent te voir comme un gars qui a réussi sa vie, qui vit de sa passion.

Oui complètement, et même moi je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait. Je me demandais pourquoi j'allais si mal, pourquoi j'étais déprimé. Une amie à moi est infirmière aux urgences de new York et elle doit gérer tellement de choses inimaginables. Et je me sentais encore plus débile de me sentir fatigué. Après tout, j'avais mon propre espace en backstage où je pouvais me détendre après un super concert, j'avais de bonnes conditions et je me demandais ce qui ne tournait pas rond chez moi. Mais on ne peut pas vraiment quantifier certains déséquilibres, qu'ils soient chimiques ou dépressifs. J'ai eu du mal à gérer cette culpabilité et après avoir vu un médecin, j'ai fini par comprendre mais ce n'était pas facile à accepter.

Devin Townsend, prog metal, The Moth, Inside Out

Au niveau de l'acceptation, il y a un autre thème très important dans cet album : le rapport au temps et à la mort. C'est quelque chose qui t'angoisse ?

Pas vraiment, c'est une réalité à laquelle il faut faire face. La distinction entre la peur de mourir et l'acceptation de la mort est subtile. Car je pense que les deux s'accompagnent d'une certaine anxiété. Mais l'anxiété liée à l'acceptation, dans mon cas, était davantage ancrée dans le fait que je devais me concentrer sur ce qui comptait vraiment pour moi. Ce n'est pas le principe de "cesser d'exister" mais plutôt le fait de perdre les gens et les choses qui changent : les parents vieillissent, les enfants quittent le nid, les chiens vieillissent, mon corps aussi, mes pensées changent, les relations évoluent. Concernant le temps, j'ai une relation compliquée avec le temps, comme nous tous, je suppose. J'ai l'impression que le temps est compté et que si je ne me reprends pas en main, ça va être fini avant même que je m'en rende compte. Ce temps, c'est juste une mesure, que nous les humains, avons décidé de quantifier. C'est tellement relatif : c'est comme comparer trois minutes sur un fauteuil de dentiste à trois minutes de sexe, ou à quelque chose de complètement différent. Mon rapport au temps est maintenant moins axé sur le fait de le retenir que sur le simple fait de rester assis au même endroit et de l'observer attentivement.

Passons à des questions plus légères : mon morceau préféré reste "Orion" et il commence par un bruit de pet et il contient même une poule qui caquette.

Alors déjà, ce n'est pas moi qui pète dans le morceau ! C'est Joseph, un des orchestrateurs. Quand il m'a renvoyé son travail, il y avait ce pet au début, et j'ai failli ne pas l'inclure, mais il était tellement ravi ! Il me disait : "Mec, c'est un morceau de Dev ! Il faut absolument qu'il y ait un pet dessus". Au départ je l'ai enlevé puis je me suis dit, bon pourquoi pas. Pour l'histoire du poulet, c'est plus inspiré par le fait que le personnage a trop peur de se regarder en face. L'album est basé sur le thème du papillon de nuit, ce qui est assez prétentieux en fait. Mais je suis assez conscient de ma propre bêtise donc j'avais envie d'ajouter des bruitages de ferme pour qu'on se rappelle que même si le thème est prétentieux, on raconte quand même n'importe quoi.

J'ai lu aussi dans le communiqué de presse que certaines prises de son avaient été faites en France ?

Oui, c'est le cas. Mon ingénieur du son Chris Edrich était basé sur Paris à l'époque, et une grande partie du mixage a eu lieu là-bas. Il a installé son studio chez ses parents. Et Morgan Ågren, un des batteurs, habite dans le sud de la France. C'est amusant, je me rends compte qu'au fin du temps, j'ai collaboré avec des personnes du monde entier. J'ai déjà enregistré en Thaïlande, j'avais fait enregistrer de la guitare acoustique en Inde, c'est fou.

Et dans cet album, tu inclus même des parties en chinois ! 

Oui c'est Lynn Wu, du membre OU qui s'en occupe. Je travaille avec eux et c'est un groupe super intéressant qui vient de Pekin. Malgré la barrière de la langue, ils sont hyper drôles. Quand on travaillait ensemble avec Lynn, on utilisait Google Trad avec nos téléphones et on se comprenait super bien. L'anglais n'est pas sa langue maternelle et elle a une voix tellement singulière donc je me suis dit qu'elle serait plus à l'aise en chantant en mandarin.

Et parmi les autres collaborateurs figurent également des têtes bien connues : Anneke Van Giesbergen avec qui tu as beaucoup travaillé et Steve Vai qui était là à tes débuts. C'était une manière de rendre hommage à des personnes qui ont eu un impact sur ta vie ?

D'une certaine manière, oui, mais c'était surtout une forme d'apaisement de tourner une page. Steve et moi on a eu une relation tellement riche depuis si longtemps, mais le temps a passé, il suit son chemin et moi le mien. C'était hyper sympa de retrouver le duo Steve & Devin. En ce qui concerne Anneke, je dois dire que c'est une force de la nature car j'ai eu tellement de défis logistiques sur ce projet que je ne voulais pas impliquer des personnes inconnues. Alors au moment d'enregistrer les voix féminines, je lui ai simplement passé un coup de fil en lui demandant de m'aider et elle a accepté.

Terminons l'interview par la tournée qui arrive. As-tu déjà réfléchi aux chansons jouées ? Après tout, tu vas revisiter toute ta discographie ! 

Je n'ai pas réfléchi aux chansons en elles-mêmes mais plutôt au concept du spectacle. On parlait matos de guitare au début de l'interview et je tiens à représenter tout ce que j'ai pu faire dans ma vie, les morceaux plus calmes et les plus heavy, mais je veux tout faire moi-même. Tu sais, un peu comme au début du XXème siècle, avec les hommes orchestres. Je pensais que ça serait sympa de retrouver cette atmosphère. Et puis de penser le spectacle comme une histoire avec un début et une fin, de raconter comment tout ça a commencé. Je veux aussi que chaque soir soit différent et spécial. Je veux vraiment créer un lien humain avec le public. Pas un truc aseptisé avec des écrans LED, des masques etc, non une vraie rencontre avec les gens.

Devin Townsend, prog metal, The Moth, Inside Out

Vous pouvez retrouver Devin Townsend en tournée solo, de passage notamment par Paris et Marseille fin septembre. Toutes les dates sont disponibles ici.

L'album The Moth sort le 29 mai sur le label Inside Out Music et est déjà disponible à la précommande ici.

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