On avait quitté Tarja Turunen, l'ex chanteuse de Nightwish, avec un album metal plus personnel In the Raw. Quelques projets différents plus tard, la revoilà avec un nouvel album intitulé Frisson Noir. C'était donc l'occasion de parler de ce titre français mais également de poser des questions plus pointues sur certains morceaux de ce nouvel album.

La Grosse Radio : Bonjour Tarja et merci de prendre du temps pour nous répondre. Il t'a fallu sept ans pour créer un nouvel album de metal. Entre-temps, tu avais enregistré un album de Noël, mais qu'est-ce qui t'as pris autant de temps, alors qu'auparavant, tu suivais un rythme assez ?
Oui, cela fait sept ans depuis mon dernier disque. Mais durant ces sept années, il s'est passé beaucoup de choses et j'ai été très productive. Deux ans ont été occupés par le Covid. Je n'oublierai jamais que notre dernier concert devait avoir lieu à Marseille. J'étais avec le groupe, prête pour les balances, quand l'annonce est tombée : "C'est fini, au revoir". Nous nous sommes dit au revoir, nous nous sommes serrés dans les bras en nous disant "à bientôt", et nous nous sommes revus deux ans plus tard.
C'est un long break.
Oui, mais pendant ce temps, j'ai écrit un livre sur ma carrière, j'ai commencé à travailler sur mon album "Best Of", j'ai pris le temps pour ça. Puis, quand le "Best Of" est sorti, j'ai tourné pendant au moins trois ans avec cet album, aux côtés de Marko Hietala également [également ancien musicien de Nightwish, ndlr]. À la fin de ce processus, j'ai enregistré un album électronique [ndlr : Outlanders] et un album de Noël. Mon label, earMUSIC, ne me poussait pas vraiment à enregistrer un album de metal, il attendait patiemment. Et au milieu de tout ce planning fou, j'écrivais toujours des chansons. Dès que je rentrais chez moi, j'écrivais.
L'année dernière, j'ai senti que le moment était venu. J'ai libéré du temps pour la production de l'album, j'ai rassemblé les morceaux que j'avais déjà écrits pour les terminer, et j'ai aussi écrit toutes les paroles. C'était l'année dernière. Le mixage s'est fait au tout début de cette année, très rapidement en fait, avec Neil Avron. Il a fait une énorme différence sur le son. C'est clairement devenu l'album le plus lourd de ma carrière.
Je voulais vraiment aller dans cette direction car j'ai ce son lourd lors de mes performances. Quand je suis sur la route avec mes musiciens, mon groupe sonne "heavy", cela a toujours été le cas. Cela me manquait un peu dans mes productions studio. Je voulais donc travailler avec Neil, dont je suis une grande fan depuis longtemps. Il a ce son très net, cristallin et précis. La seule chose qui m'inquiétait un peu au début, c'était le côté symphonique. C'est très important dans ma musique. Comment allait-il appréhender les millions de pistes d'orchestre et de chorale qu'il devait mixer ? Mais finalement, je n'ai pas eu à m'inquiéter grâce à mon expérience musicale et à la quantité de travail colossale que j'ai effectuée avec des orchestres par le passé. C'était la partie facile, au bout du compte. Je suis très satisfaite du son du nouvel album, il doit sonner comme ça.
J'ai eu la chance de l'écouter avant cette interview. On le sent un peu plus lourd que le précédent, In the Raw, qui était plus personnel. Est-ce que cela reflète ton humeur actuelle ?
Oui, tout à fait. Cela me manquait vraiment dans mes productions. Et comme j'ai ces musiciens formidables, je travaille avec une super équipe de personnes à qui je confie les morceaux. Je voulais que chacun d'eux travaille sur l'album, enregistre et peaufine les arrangements avec moi. Je me dirigeais déjà vers cette voie ces dernières années. Pour In the Raw, mon dernier album, je l'avais laissé très brut à cause de la période que je traversais, avec des problèmes de santé et tout le reste. Cet album devait être ainsi. Aujourd'hui, après toutes ces années, j'ai quelque sorte abandonné mes peurs ou mes doutes sur moi-même en tant qu'autrice-compositrice, artiste ou même en tant que personne. Je me suis pardonnée et je me fiche de savoir si je rentre dans le moule, car je n'y suis jamais rentré de toute façon. Mais je suis là depuis trente ans, à aimer la musique, à travailler grâce à mon incroyable communauté de fans et aux personnes formidables qui me soutiennent et croient en moi. C'est incroyablement gratifiant.
Y avait-il une forme de pression, ou une pression supplémentaire, après une si longue période entre deux albums de metal ?
De la pression, il y en a toujours. Il faut qu'il y en ait. Si je ne me souciais pas de ce que je fais, si je ne souffrais pas un peu dans le processus, je pense que ce ne serait pas très authentique. Je suis quelqu'un qui ne peut pas faire les choses en surface, j'ai toujours besoin de creuser un peu plus profond dans tout ce que je fais dans la vie. Je suis une créature très émotionnelle, donc les choses comptent pour moi. Ma musique, mes albums, mes créations ont de l'importance. Je veux être impliquée dans chaque partie de la production de l'album. Je veux être là, créer, essayer des choses et apprendre. La pression est là, mais je n'ai pas peur, c'est ça la différence. Même si tu as dit qu'In the Raw était l'album le plus personnel, je pense que celui-ci l'est encore plus, car j'ai écrit les paroles seule. C'est mon album, ce sont mes chansons, cela parle de moi et de tout ce qui m'inspire dans ce monde. C'est très personnel, mais ce n'est pas effrayant.
J'aimerais passer en revue plusieurs morceaux. Concernant le titre éponyme, pourquoi avoir choisi un titre en français ?
Tout d'abord, je pense que vous avez l'une des plus belles langues au monde, très inspirante. Même si je parle cinq autres langues dans ma vie quotidienne, mais pas le français. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas la première fois que j'utilise le français dans mes paroles ou mes titres de chansons. Mais cette fois, c'est lié à quelque chose que j'expérimente personnellement avec la musique : j'ai la chair de poule, des frissons. J'ai aussi la chair de poule quand j'écoute une belle histoire racontée par quelqu'un, ou quand je regarde une magnifique peinture sur un mur qui m'inspire. Je sais que tout le monde peut ressentir des frissons— même s'il est triste que ce ne soit pas le cas de tout le monde. Parfois, je fonds en larmes sur scène à cause du sentiment de submersion que me procure mon public. Je suis très sensible, donc je ressens les énergies des gens. La chair de poule, le frisson, ce sont des choses très réelles.
Ma musique a toujours tourné autour de cela. C'est comme une révélation que j'ai eue avec cet album et ses chansons. Je les ai construites à partir de là. Et le mot "Noir", tout simplement parce que je crée à partir de ma propre noirceur. J'ai toujours fait cela. C'est cette noirceur dans laquelle j'ai besoin de plonger pour être capable de créer de la musique. Je trouve que ce titre correspond vraiment à ces chansons et à l'album, il est très parlant en soi.
Passons maintenant à "The Eternal Return". En tant que Français, j'ai été ravi que vous incluiez un court extrait du "Cygne" de Camille Saint-Saëns. Pourquoi avoir choisi d'inclure cet extrait du Carnaval des Animaux ?
C'est mon morceau de violoncelle préféré, l'un des plus connus au monde dans la musique classique. J'ai écrit la chanson "The Eternal Return" avec mon guitariste allemand Alex Scholpp. C'est devenu un morceau très lourd, très rythmé, et je me suis dit : "D'accord, mais j'ai besoin d'une rupture" comme je l'ai toujours fait sur mes albums. J'aime bien emprunter un morceau classique ici et là. Je sais que certains fans analysent mes créations pour deviner lequel j'ai utilisé cette fois. Ici, c'est très clair, cela ne laisse aucun doute.
J'ai repris ce morceau de violoncelle et je l'ai chanté. Je l'ai déjà dit auparavant, mais je trouve que la voix d'un violoncelle est très similaire à la voix humaine, très émouvante. J'ai intégré du violoncelle dans toutes mes productions, j'adore ce son. Quand j'étais enfant, je voulais apprendre à en jouer, mais je n'ai jamais pu car il n'y avait pas de professeurs de violoncelle dans les environs de mon village. Donc ça n'a pas pu se faire. Je l'ai enregistré exactement comme je te parle, devant l'ordinateur et le clavier, assise sur ma chaise. Je l'ai chanté comme ça, en deux prises, c'est tout. C'est ce que vous entendez sur l'album. C'est un morceau de musique magnifique.
Puisque tu mentionnes le violoncelle, cela nous amène naturellement à Apocalyptica pour la chanson "Tango". Comment as-tu décidé de les inviter sur ce morceau spécifique ?
Nous nous connaissons depuis très longtemps, nous sommes amis. Ces deux dernières années, la possibilité de travailler ensemble s'est précisée. Nous voulions collaborer et j'en avais parlé avec Eicca Toppinen à plusieurs reprises. L'été dernier, je les ai vus jouer dans un festival metal en Italie. Je regardais leur show depuis le côté de la scène et j'ai été impressionnée : c'est un groupe incroyable en live. Je me suis dit : "Il faut vraiment que je trouve une chanson maintenant".
En rentrant chez moi, j'ai vérifié les morceaux que j'avais écrits et j'ai trouvé ce morceau de tango, qui n'était encore qu'une version piano à l'époque. Je me suis rendu compte que ces riffs pourraient très bien fonctionner avec des violoncelles. Nous avons fait une démo et nous l'avons envoyée au groupe. J'attendais la réponse en étant super embarrassée, en me disant "Mon Dieu, qu'est-ce qu'ils vont dire ?". Mais ils ont adoré, et nous voilà enfin avec une chanson ensemble. C'est une histoire mélancolique avec des gens mélancoliques, et je trouve que c'est une très belle collaboration qui nous rassemble.

De manière générale, comment choisis-tu tes invités ? Car cet album, tout comme les précédents, comprend beaucoup d'invités, et des profils très différents.
C'est un processus intéressant parce que je suis impliquée du début à la fin. Je pars de zéro pour écrire les chansons, et souvent, je ne ressens pas le besoin d'une collaboration avant la toute fin. Parfois, l'idée est présente dès l'écriture. Par exemple, pour Marko Hietala, la chanson "Leap of Faith" s'est avérée être un morceau sur notre passé, notre futur et notre présent. Je savais qu'il allait collaborer avec moi, alors j'ai écrit la chanson pour lui et moi, c'est notre chanson. Le processus était différent dans ce cas.
Mais en général, pour la collaboration avec Dani Filth sur la chanson "I Don't Care", l'idée m'est venue après avoir enregistré mes voix témoins sur la démo. J'ai senti que j'avais besoin de quelque chose d'extraordinaire pour apporter un contraste, pour tout bousculer à nouveau. J'ai donc fait appel à lui. Je ne le connaissais pas personnellement avant. J'ai osé le contacter car nous nous suivions sur les réseaux sociaux et nous nous soutenions mutuellement depuis des années. Je suis une grande admiratrice de son travail et de son incroyable carrière. Je suis très heureuse qu'il ait immédiatement accepté.
Ce sont les chansons qui me dictent ce dont elles ont besoin au fil du processus, je ne planifie pas trop à l'avance. Je me laisse porter, je suis très libre quand j'écris mes chansons, j'ai besoin de ressentir cette liberté. Sauf pour "Leap of Faith", qui était une chanson que je devais concrétiser. C'est probablement pour cela, sachant que Marko y participerait, que le morceau est devenu un peu plus épique que le reste de l'album, pour être honnête.
Restons sur le thème des invités. Y a-t-il un nom qui reste sur ta liste de souhaits, une personne avec qui tu rêverais de collaborer ?
Oh, il y a tellement de musiciens et de talents magnifiques à travers le monde. Bien sûr, on peut rêver, mais c'est très difficile pour moi de citer une personne en particulier avec qui je mourrais d'envie de travailler. Je suis une fan de longue date de Peter Gabriel, par exemple. L'un de ses meilleurs albums live a été enregistré à Paris il y a quelques années et j'adore toujours regarder ce DVD. J'ai eu la chance de le rencontrer en personne en 2007. J'enregistrais mon premier album solo près de Dublin et il donnait un concert dans le coin. Je me sentais comme une petite fille devant lui (ce que j'étais encore un peu à l'époque). On ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve.
J'ai été vraiment surpris par la contribution de Chad Smith. Il a une approche bien à lui de la batterie. Tu avais besoin de ce type de batterie sur "Against the Odds" ? En plus la mélodie est tirée de l'intro de tes concerts, si je ne me trompe pas.
En réalité, cette chanson a été enregistrée par Chad lors des sessions de l'album The Shadow Self, il y a quelques années de cela. J'avais travaillé sur ce morceau et je l'avais écrit avec mon arrangeur orchestral Jim Dooley. À l'époque, Chad avait enregistré "Against the Odds" mais la chanson n'avait pas encore de titre. J'ai pu travailler avec lui grâce à mon bassiste de l'époque, Kevin Chown, qui était ami avec Chad. C'est venu comme ça, par le réseau des musiciens. C'était très agréable de travailler avec lui à ce moment-là, mais je n'avais pas terminé la chanson, ni les mélodies, ni les paroles. Je sentais que ce n'était pas encore son heure.
Elle s'est concrétisée maintenant, et c'est une très belle conclusion pour mon album. C'est probablement la chanson la plus personnelle du disque car elle raconte mon parcours depuis un tout petit village en Finlande, le fait de vivre dans plusieurs pays et de me construire une vie très internationale, en suivant toujours ma passion. Mon premier amour dans ce monde a été la musique. Contre toute attente [ndlr : jeu de mots puisqu'en anglais cela se dit "against all odds"], j'ai suivi mon cœur. C'est une chose magnifique d'avoir pu collaborer avec autant de grands artistes au cours de ma carrière. Je trouve cela toujours très intéressant car on apprend d'eux. Nous, les artistes, travaillons tous différemment, nous avons nos propres méthodes. C'est intéressant pour moi en tant que productrice de mes propres disques. On n'apprend jamais assez.
L'effet de voix inversée sur "Blaze Forever" m'intéresse. Pour des raisons de confidentialité, je n'ai pas pu enregistrer l'extrait pour le passer à l'envers, mais je serais curieux de connaître l'histoire derrière ces bruits étranges. De quoi s'agit-il exactement ?
À certains moments de notre vie, beaucoup d'entre nous se retrouvent dans une situation où l'on se sent complètement seul avec ses doutes et ses pensées, face à une société qui semble contre nous alors que tout le monde fait les choses différemment. J'ai eu l'impression toute ma vie de ne pas vraiment rentrer dans le moule. J'ai été harcelée pour cela parce que j'étais différente. Mais la musique m'a toujours sauvée.
Sur "Blaze Forever", cet effet de voix inversée en arrière-plan à la fin du morceau évoque une sorte de chasse aux sorcières. On pourrait voir cela comme des sorcières du passé qui crient pour vous faire peur. Mais au bout du compte, vous devez suivre votre propre voix intérieure, mener votre combat et aller de l'avant avec vos désirs et vos rêves. C'est juste cela. J'ai souvent été critiquée sur le fait d'être différente. La critique vient principalement de personnes qui ne vous comprennent pas. C'est comme lorsque vous sortez avec des amis le vendredi soir, vous buvez un coup, vous voyez une personne qui a un look différent des autres et les gens jugent. Nous parlons souvent de manière insensée, sans comprendre ce qui ne nous est pas familier. Ces voix de sorcières en arrière-plan représentent la société qui essaie de vous faire perdre la tête.
Il s'agit donc de vrais textes, de vraies phrases ?
Oui et je sais que mes fans vont finir par découvrir ce que je raconte là-dessous [rires].
Passons au titre suivant "Anemoia". Merci beaucoup, j'ai appris un nouveau mot (le mot est identique en français). Si tu as composé une chanson pour ce mot, c'est que tu ressens cette sensation : la nostalgie d'une époque que l'on n'a jamais connue. Qu'en est-il exactement ?
C'est très inspirant. Je cherchais des mots anglais qui ne sont pas couramment utilisés, et le mot "Anemoia" est apparu. En lisant sa définition, j'ai commencé à créer des histoires dans mon esprit. Cela m'a beaucoup inspirée car cela peut s'appliquer à n'importe quoi. On peut imaginer ou être passionné par quelque chose du passé ou par une époque qu'on n'a jamais vécue, ou penser à un moyen d'évasion, ou encore à une personne aimée autrefois que l'on continue d'aimer.
C'est une belle idée qui me connecte à l'Espagne, avec les guitares flamenco que l'on entend sur le morceau. On n'entend pas si souvent des guitares flamenco dans des albums de metal, du moins je n'en connais pas beaucoup. Je me suis imprégnée de cette inspiration flamenco pour l'intégrer à l'histoire. Dans ce cas précis, cela fait écho à ma nouvelle maison. L'Espagne m'a offert un endroit où je me sens bien et en sécurité. C'est un mot magnifique.

L'album Frisson Noir sort le 12 juin sur le label earMUSIC et est déjà disponible à la précommande ici.








