Cinq années se sont écoulées depuis Hermitage. Cinq années de doutes, de remises en question et de maturation qui débouchent aujourd'hui sur Far From God, treizième album studio des Portugais de Moonspell. Là où Hermitage explorait des territoires plus introspectifs et progressifs, ce nouvel opus choisit une autre voie : celle d'un retour assumé à l'essence même du metal gothique qui a façonné la réputation du groupe.

Il ne s'agit pourtant pas d'un simple regard tourné vers le passé. Moonspell ne cherche pas à reproduire Irreligious ou Wolfheart. Le groupe s'appuie sur cet héritage pour construire un album qui a sa propre personnalité, porté par une production ample de Jaime Gomez Arellano (Paradise Lost, Sólstafir, Ghost), où chaque instrument trouve naturellement sa place.
Dès « Cross Your Heart », l'intention est claire. Les guitares de Ricardo Amorim retrouvent cette façon très caractéristique d'alterner riffs lourds et mélodies immédiatement mémorisables, tandis que les claviers de Pedro Paixão enveloppent l'ensemble d'un voile sombre ou lumineux en fonction des atmosphères sans jamais tomber dans l'excès symphonique. La section rythmique, portée par Aires Pereira à la basse et Hugo Ribeiro derrière les fûts, privilégie la puissance et la sobriété, laissant respirer les compositions.
Le morceau-titre, « Far From God », résume parfaitement cette nouvelle orientation. Fernando Ribeiro y retrouve une écriture vocale plus théâtrale et chantante, oscillant entre gravité, romantisme noir et intensité dramatique. Musicalement, Moonspell retrouve cette capacité à construire des refrains immédiatement identifiables sans sacrifier la noirceur qui a toujours constitué son ADN. Le titre renoue également avec l'une des grandes thématiques du groupe : la figure du vampire, abordée ici non comme un simple élément fantastique, mais comme le symbole d'un amour tragique et d'une éternelle solitude.
Un album construit et narratif
Il est intéressant de regarder comment les pistes sont agencées. Après les deux premières chansons relativement calmes, l'album commence à retrouver un côté plus extrême et va crescendo jusqu'aux deux dernières ("Our Freedom To Fall", "Reconquista"), les plus brutales et incarnées, dans lesquelles on retrouve le "vrai son" du groupe.
"Biblical" commence comme le début de l'album mais se termine par un solo bien construit à la guitare avant de retrouver enfin la voix saturée du chanteur. "The Great Wolf In The Sky" se démarque instantanément par son intro électronique puis ses harmonies gothiques et hypnotiques. Le refrain est sympathique avec quelques interventions growlé par Fernando Ribeiro, mais pas ne restera probablement pas en mémoire aussi facilement que "Far From God".
Les structures sont plus directes que sur Hermitage, sans perdre cette élégance mélancolique propre aux Portugais. Certains morceaux comme "Your Promise Of Light" apporte un joli contraste à cet album avec une piste tout en ombres et lumières : voix chuchotée, growl, chant mélodique, motifs orientaux à la guitare, sonorités électroniques au clavier et quelques paroles en latin pour couronner le tout.
Les textes, comme souvent chez Fernando Ribeiro, demeurent profondément poétiques, même s'ils occupent ici une place plus discrète dans l'appréciation globale de l'album. Vampires, loups, symbolisme religieux, amour et quête de rédemption constituent le fil rouge d'un disque où la métaphore reste au service de l'émotion plutôt que du simple folklore gothique.
Après avoir récemment célébré son héritage à travers le magnifique album live Opus Diabolicum, enregistré avec le Lisbon Sinfonietta Orchestra, Moonspell revient ici à une formule plus épurée. Là où ce projet orchestral sublimait des compositions déjà connues sous une lumière nouvelle, Far From God regarde vers d'autres façons de faire leur musique. Moins mordant et metal, le groupe arrive cependant à construire un album qui nous conte des histoires et qui nous immerge dans son univers. Ce n'est pas qu'une formation de metal. Le groupe est capable de conjuguer puissance, romantisme et mélancolie, sans avoir besoin d'artifices supplémentaires.

Il n'en reste pas moins que l'album marquera probablement moins les esprits que ce qui a pu être fait par le passé. C'est une nouvelle page, toujours personnelle et pleine de contrastes, mais à la fois peu moderne et qui manque parfois de dynamisme. Etonnamment, c'est également l'un des points fort de l'album : sans chercher à révolutionner son langage ou le genre, le groupe retrouve cette intensité romantique et cette élégance sombre qui ont fait de lui l'un des piliers du metal gothique européen. Un disque qui regarde son histoire avec lucidité, mais qui refuse de s'y enfermer.
Points forts
- Un album personnel et dans lequel on se plonge facilement.
- Une production remarquable qui valorise autant les guitares que les ambiances.
- Fernando Ribeiro livre l'une de ses interprétations les plus habitées de ces dernières années.
Quelques nuances
- Les amateurs des expérimentations plus progressives de Hermitage pourront regretter cette approche plus classique.
- Certains passages s'inscrivent volontairement dans une continuité stylistique plutôt que dans une volonté de renouvellement.
- L'album s'éloigne parfois du metal et manque un peu de dynamisme de manière générale.
Tracklist :
Cross Your Heart
Far From God
Biblical
The Great Wolf In The Sky (feat. Alicia Nuhro)
Your Promise Of Light
For The Love Of Mortals
Our Freedom To Fall
Reconquista
Far from God, le nouvel album de Moonspell, est déjà disponible via Napalm Records.
Crédits photos : Sonja Schuringa / Moonspell DR






