C'est une nouvelle que l'on n'attendait pas. Il y a quelques mois, Haken annonçait le départ de deux de ses membres, le bassiste Conner Green et le guitariste Charlie Griffiths. Dans la foulée, le groupe annonçait également la sortie d'un EP, un exercice assez rare dans le monde du prog. Après un opus intitulé Fauna, qui avait emporté l'adhésion de beaucoup grâce à son côté plus expérimental, l'attente était grande. Pour un groupe amputé de deux de ses membres, s'atteler à un exercice de concision sur seulement quatre morceaux pouvait sembler complexe voire périlleux. Mais il se trouve que les Anglais, pleins de ressources, savent se renouveler et se challenger.

Crédit photo : Oli Kember
Peu de groupes peuvent se targuer d'avoir su proposer une discographie aussi passionnante après presque vingt ans d'existence. Certes, les changements de line-up chez Haken, articulés autour de la base Ross Jennings au chant, Richard Henshall à la guitare et Ray Hearne à la batterie, ont aidé à renouveler et à dynamiser le groupe. Mais même lorsqu'on pouvait sentir qu'il se reposait un peu sur ses lauriers avec le diptyque Vector/Virus respectivement en 2018 et 2020, le combo londonien a su rebondir avec Fauna, un album extrêmement émouvant. Il n'est donc pas surprenant de voir que pour cet EP, Haken est encore une fois sorti de sa zone de confort. Alors oui, il y a un son, un style Haken, mais le groupe n'a jamais choisi la facilité et a bien compris que le mot "prog" venait de "progressive", ce qui signifie une volonté de faire progresser un style musical. Pour cela, ils se sont offerts les services de George Lever, l'ingé son qui s'occupe de Loathe et Sleep Token. Bonne pioche car le mixage n'a jamais été aussi concis et resserré. Cela peut être assez déroutant car d'habitude, on navigue assez facilement dans le mix, mais ici, une sensation d'unicité lie vraiment les instruments. Ce sentiment traduit peut-être ce qu'il s'est passé en studio et cette nouvelle évolution du groupe : moins de musiciens, une seule guitare, et des morceaux composés ensemble en studio. Une fusion semble s'être opérée et cela sied bien à Haken.
Malgré cela, si un mot pouvait résumer l'ambiance de l'EP, ce serait "torturé". Car Haken a été amputé de son bassiste et d'un de ses guitaristes et oui, le groupe a souffert et l'exprime très clairement. Musicalement Ross Jennings a encore poussé le curseur plus haut au niveau de l'expérimentation des effets dans sa voix. Les fans de la première heure seront ravis d'entendre à nouveau du scream sur le diptyque qui ouvre et ferme l'album, "In a Fever Dream" et "Lotus". Le chanteur emprunte même quelques techniques à Linkin Park sur "Delirium" avec un son plus saturé et à la limite du rap. Même constat pour Pete Jones qui prend de plus en plus sa place et fait oublier petit à petit le travail fantastique de Diego Tejeida. Un constat s'impose : Haken est sûrement le groupe de metal qui intègre le mieux les synthétiseurs. Les sons de Pete ne sont jamais kitschs ou du déjà-vu. Il ne cède jamais à la facilité en employant un orgue hammond ou des sons symphoniques. Ici les patchs sont analogiques, triturés, torturés, coupants comme des rasoirs. Mais ils savent se faire aussi doux avec ce superbe piano acoustique au début de "Lotus". Fan de musique électro, le claviériste insuffle sa patte jusque dans les rythmes de Ray. Dès le début de "In a Fever Dream", le batteur, qui a utilisé trois kits différents, navigue entre prog, djent et percussions transformées.
Bien sûr, cet EP permet également de montrer la force d'Haken : proposer un metal progressif bien à lui. Avec les années et malgré les changements de line-up, une ligne directrice claire se ressent clairement. Malgré le côté torturé de l'album, une véritable émotion se dégage, qu'elle soit véhiculée par la voix sublime de Ross Jennings, les arpèges en guitare clean de Richard ou la tâche délicate de Ray à la batterie. Mais les Anglais démontrent encore une fois leur science de la composition en mélangeant passages calmes et riffs plus violents à la limite du djent, le tout dans des compositions relativement restreintes au niveau timing. En sortant de sa zone de confort qui consisterait à faire des morceaux prog de plus de 7 minutes, le groupe montre que même en à peine 4 minutes, il y a matière à dire et il utilise ce format pour être plus direct comme sur "Delirium". Malgré le mur sonore évoqué plus tôt, Haken reste le maître des mélodies cachées en arrière plan et après plusieurs écoutes, on se surprend à découvrir un arpège à la guitare, un rythme au synthétiseur.
Il faut tendre l'oreille pour retrouver quelques petites références à d'autres albums : le côté plus calme et pop de The Mountain, la violence djent de Vector/Virus et l'émotion de Fauna comme sur le très court mais très complexe "Eclipsed by You", le tout dans des titres où rien n'est à jeter (mais y a-t-il vraiment quelque chose à jeter dans la discographie du groupe ?). Et même si Charlie Griffiths et Conner Green ont quitté le navire, le groupe a suivi le darwinisme pour muter et s'adapter aux changements afin de surmonter les épreuves. "Survival of the fittest/les plus aptes survivent", comme disait le scientifique et cela dit tout de la capacité de remise en question d'Haken. Il est clair cependant que cet album peut être déroutant après un Fauna presque parfait, mais si on regarde la discographie du groupe, la conclusion est assez claire : il n'y a jamais eu deux albums pareils (sauf bien sûr Vector/Virus qui traitaient du même sujet) et le groupe nous a toujours surpris. Ecoutez Visions puis The Mountain ou alors plongez-vous dans les années 80 avec Affinity, Haken à chaque opus, c'est comme le nouveau Kangoo "le même mais en différent" (oui on a des ref de boomers à La Grosse Radio). Donc aucune surprise à être encore une fois surpris et tant mieux, c'est ce qu'on souhaite au groupe : ne pas devenir au fil des années une pâle copie de leur meilleure version.
Est-ce que In a Fever Dream est le meilleur album de Haken ? Probablement pas, mais après tout, quel album peut prétendre à ce titre ? Chaque auditeur aura sa petite idée, et cet EP prouve encore en quelques minutes (il est à peine plus long que le morceau "Visions" !) que le groupe est bien vivant et qu'il sait utiliser chaque obstacle pour se remettre en question et faire progresser sa musique. Alors que certains EPs sont surtout là pour faire patienter entre deux albums, In a Fever Dream a clairement sa place dans la discographie et on comprend l'enthousiasme des membres d'avoir voulu partager ces titres avant la sortie du futur album. Car oui, Haken en a encore sous la pédale et a déjà un nouvel album prévu. Et c'est tant mieux, car cette nouvelle itération du groupe est toujours aussi intéressante. Certes ce n'est pas la version 2008 d'Aquarius, ni la version pop de The Mountain, ni la version djent de la fin des années 2010, c'est un groupe avec une plasticité cérébrale impressionnante qui nous montre que oui, il est possible de trouver son style tout en se renouvelant, sans tomber dans une forme de passéisme ou de fainéantise et rien que pour ça, on leur tire notre chapeau.
Tracklist :
01. In A Fever Dream
02. Delirium
03. Eclipsed By You
04. Bleeding Sky
05. Lotus
L'album In a Fever Dream est déjà sorti en version digitale et sort le 18 septembre sur le label Inside Out Music en version physique est déjà disponible à la précommande ici.







