Entretien avec James LaBrie de Dream Theater

A quelques jours de la sortie de son nouvel album très attendu, intitulé Parasomnia, Dream Theater nous a fait l'honneur de nous consacrer une entrevue avec, comme porte parole, le chanteur James LaBrie. Forcément nous avions énormément de questions : le groupe venait de terminer une tournée triomphale en Europe et en Amérique du Sud et surtout Mike Portnoy, le fondateur mythique, de retour dans le groupe après presque 15 ans d'absence. La dernière fois que nous avions parlé à James, c'était pour son album solo, là le contexte était différent avec peut-être plus de pression et d'attente.

Dream Theater, prog, Mike Portnoy, John Petrucci, James LaBrie, John Myung, Jordan Rudess, Parasomnia

Bonjour James et merci de nous accorder de ton temps. La dernière fois que nous avions parlé, c'était pour ton album solo en 2022 et depuis il s'est passé beaucoup de choses. Mike Portnoy est revenu au sein de Dream Theater, et ça a dû modifier la dynamique du groupe.

En fait, je l'ai déjà dit dans pas mal d'interviews mais c'était assez naturel. C'est comme si rien n'avait changé finalement et on n'avait pas l'impression que Mike était parti depuis 13 ans, depuis notre dernier album avec lui Black Clouds and Silver Linings. Notre relation date d'Images and Words (ndlr : paru en 1992) et tout s'est passé sans effort. Je me rappelle du premier jour où nous sommes revenus en studio et on pouvait voir que Mike avait retrouvé son rôle de batteur et de compositeur. Tout était tellement fluide et on s'est dit "Oh p*****, c'est pas possible". On s'est tous rappelé à quel point il avait son propre style et à quel point sa personnalité était importante pour le groupe. D'ailleurs la première chanson que nous avons composée, c'était notre premier single "Night Terror" et si vous tendez bien l'oreille, dès le début, la musique commence avec ce gros break de batterie et on sait tout de suite que Mike est de retour, il est chez lui. Une fois qu'on a fini "Night Terror", on a pu prendre un peu de distance, analyser ce qui venait de se passer et on s'est dit qu'on était sur le bon chemin et que ça allait être dément. Ce morceau a vraiment été le catalyseur et ça nous a permis de continuer de façon extrêmement fluide.

Mike a toujours été très impliqué et il est très méticuleux, il entend des choses très précises et il n'a pas son pareil pour arranger les morceaux. Maintenant en ce qui me concerne, pour cet album j'ai fait comme à chaque fois : je m'assois, j'écoute les morceaux et si dans ma tête, j'entends un riff, une mélodie, je leur propose. Mais s'ils sont dans leur délire et qu'ils se dirigent quelque part, je les laisse et j'attends qu'une idée me traverse l'esprit. Bien sûr, c'est différent pour mon album solo car je fais tout moi-même, que ce soient les musiques ou les paroles. Mais pour cet album, c'était la même formule qu'avant : John PetrucciJordan RudessJohn MyungMike et moi-même, ensemble en studio. On se considère comme le groupe d'origine et avec Mike on a fait tellement d'albums ensemble que c'étaitcomplètement naturel.

 

Tu parlais justement d'écrire des paroles. En as-tu écrites pour Parasomnia ?

Oui oui, j'ai composé les paroles de "A Broken Man" et de "Bend the Clock".

 

Tiens c'est intéressant car dès que j'ai entendu "Bend the Clock", je me suis dit directement que les paroles venaient de toi. 

Oui c'est sûr que si on connait bien ce que j'ai déjà fait pour Dream Theater ou pour mes albums solo, j'ai un certain style. J'essaie de composer des chansons avec lesquelles l'auditeur pourra s'identifier. J'essaie aussi de mettre mes propres expériences dans mes compositions mais j'espère que, lorsqu'on écoute "Bend the Clock", on pourra l'interpréter de sa propre façon.

 

D'ailleurs quand on écoute cette chanson, alors certes il y a le concept des troubles du sommeil développé dans l'album en entier, mais on peut aussi interpréter ce morceau d'une autre façon. 

Je n'ai jamais eu de problèmes de sommeil de ma vie mais c'est vrai que sur "Bend the Clock", on peut le voir différemment et ça résonne d'une certaine façon en fonction du vécu.

 

Justement, comment êtes-vous arrivés à ce concept qui lie tous les morceaux ?

C'est John Petrucci qui, un jour, nous a dit "hé les gars, je viens de lire un truc dont souffrent pas mal de gens dans le monde, ça s'appelle la parasomnie". Personne dans le groupe ne connaissait ce mot. Et donc il nous a expliqué que ça incluait les terreurs nocturnes, des tremblements, le somnambulisme, le fait de se faire du mal ou de penser que des forces occultes viennent nous rendre visite chaque nuit, ou même les personnes qui souffrent à cause de traumatismes. Si on prend par exemple la chanson "A Broken Man", cela parle de quelqu'un qui souffre de stress post-traumatique.

Bref, lorsque John nous a parlé de tout ça, je me suis dit qu'il fallait que je me renseigne sur ces troubles. J'ai même lu des trucs à propos d'un trouble, mais je ne sais plus comment ça s'appelle, où le malade blesse ses propres organes génitaux et lorsqu'il se réveille, n'a plus aucun souvenir ! Par contre leur conjoint ou conjointe, eux se souvient de ce qu'il s'est passé et c'est complètement fou ! C'est le genre de choses qui me fait me demander si il n'y a pas des forces obscures à l'œuvre dans ce monde. Et pourquoi ce sont ces personnes là qui en sont victimes et pas d'autres ? Bon, je pense personnellement que les personnes qui en sont victimes ont vécu des choses terribles, psychologiquement parlant notamment dans leur enfance. Mais en tout cas, ils vivent tout cela sans vraiment pouvoir trouver un remède et la seule solution qu'ils envisagent, malheureusement, c'est d'en finir avec leur vie. C'est d'ailleurs ce qu'il se passe dans "A Broken Man", le narrateur se rend compte que le seul moyen d'en finir avec ses troubles post-traumatiques, c'est d'en finir tout court.

Puisqu'on parle des rêves, des cauchemars ... je n'ai pas pu m'empêcher de repérer plusieurs mélodies qui apparaissent tout au long de l'album parfois dans un refrain, dans un couplet, comme une sorte de chasse au trésor. Ils sont d'ailleurs introduits dans le premier morceau "In the Arms of Morpheus". Comment avez-vous décidé d'inclure ces petits thèmes musicaux ?

C'est marrant car ça nous a semblé assez naturel. Quand on a commencé à composer cet album et qu'on a su que les morceaux tourneraient autour d'un thème commun, on s'est dit que les mélodies aussi devaient être interconnectées. On s'est dit aussi que l'atmosphère générale de l'album devait être assez sombre, comme un sombre présage. Alors certes, ce n'est pas un concept album à proprement parler mais on voulait que la musique véhicule ce que les paroles expriment. Je trouve que cela participe à la cohésion de l'album et ça rend l'expérience plus forte.

 

C'est un peu comme un cauchemar qu'on ne cesse de faire.

Exactement, comme si on avait des flashs de certains rêves. Et cela permet aussi de rendre la frontière entre la réalité et le rêve plus floue. Ces petits thèmes musicaux hantent l'album et créent une atmosphère assez onirique. Et dès qu'on entend ces notes, on se dit : "eh mince, on va retourner dans cet endroit sombre que sont les rêves".

 

Mike a déclaré que l'album serait joué en entier lors d'une prochaine tournée européenne, après celle des festivals. C'est quelque chose que vous n'avez pas fait souvent. Alors bien sûr il y a eu les tournées anniversaires d'Images and Words et de Scenes from a Memory, deux albums mythiques. Il y a eu aussi The Astonishing qui était une histoire filée. Est-ce un moyen de montrer aux gens votre foi en cet album ?

On est convaincu que cet album doit être joué du début jusqu'à la fin : je pense qu'il faut complètement se laisser embarquer par le concept dès le premier morceau jusqu'au dernier. Je ne sais pas du tout si ça va se faire. Ce que je sais c'est que nous allons démarrer notre tournée américaine et forcément nous allons changer un peu la setlist, par rapport à celle de 2024. Mais je ne sais pas exactement quand nous allons jouer Parasomnia en entier. Progressivement nous allons rajouter plus de chansons dans la setlist.

 

Si vous jouez l'album en entier et que les fans se plaignent, vous pourrez toujours leur dire qu'ils n'avaient qu'à assister à la tournée anniversaire (Rires)

Oui d'un côté c'est vrai, on ne peut pas satisfaire tout le monde. Je pense que Dream Theater possède l'une des fan bases la plus solide au monde mais certains fans peuvent être très, trop critiques envers le groupe. Rappelez-vous notre chanson "Never Enough". Mais c'est comme ça que tourne le monde de nos jours. Internet est devenu un endroit assez toxique et tout le monde y va de son petit commentaire du genre "vous devriez faire çi ou ça".

 

Par contre, une chose qui a mis tout le monde d'accord, c'est votre dernière tournée pour les 40 ans du groupe. C'était assez impressionnant de voir ce consensus : plusieurs magazines ont cité la tournée comme l'un des événements de l'année, plusieurs dates étaient complètes, les fans étaient ravis. Tu as une explication pour ce succès ? L'effet Grammy Award, le retour de Mike Portnoy ?

Franchement je ne sais pas. Déjà ce qu'il faut dire c'est qu'au niveau production, c'est notre plus grosse tournée : on a un show visuel de malade, on a des lasers et puis surtout la setlist est très solide ! On joue des morceaux de notre répertoire vieux de 40 ans (à l'exception de When Dream and Day Unite) et je pense que chaque soir, tous les membres se donnent à fond. On avait juste envie de rendre hommage à ce que nous faisons depuis 40 ans. Et puis, nous avons joué "Octavarium", des morceaux comme "Hollow Years" et on a même rejoué des raretés comme "Vacant". Ce morceau est assez hallucinant, je ne sais pas, ça doit être l'atmosphère véhiculée par ce morceau, mais je vois souvent des gens dans le public qui se mettent à pleurer. Ca me touche d'autant plus que c'est une composition qui m'est très personnelle. Même constat pour "The Spirit Carries On". On quitte la scène et les gens sont émus.

Ce qui me sidère aussi c'est que même après trois heures de concert, lorsqu'on joue notre titre le plus connu "Pull Me Under", le public a toujours cette énergie. Donc je pense que la raison du succès est la somme de plein de petites choses que ce soient le show visuel, la musique bien sûr, l'échange qui se crée entre le groupe et le public et tout cela crée un concert inoubliable. Franchement c'est la première fois que je vois des mosh pits depuis longtemps ! Alors quand nous étions jeunes, notre fan base était jeune aussi mais là, nos fans ont entre 15 et 70 ans et plus et ils ont encore la même énergie qu'il y a 40 ans !

 

C'est marrant car tous les morceaux que tu as cités représentent aussi pour moi les grands moments du concert. 

Franchement il faut rendre à Mike ce qui est à Mike, c'est lui qui l'a crée. Il faut dire qu'il reste le plus grand fan de Dream Theater au monde. Lorsqu'il s'attelle à la création de la setlist, il ne se dit pas juste "tiens, quel morceau n'avons-nous pas joué depuis longtemps", il se demande aussi comment on pourrait rendre ce concert inoubliable et comment on peut créer un voyage aussi palpitant.

Mark Maryanovich, Dream Theater, prog, Mike Portnoy, John Petrucci, James LaBrie, John Myung, Jordan Rudess, Parasomnia

Un grand merci à James pour sa disponiblité, à Olivier Garnier pour cette interview.

L'album Parasomnia sort le 7 février sur le label Inside Out Music/Sony et est disponible ici. Si cette interview vous a donné envie de voir le groupe, sachez qu'il sera en concert au Hellfest, au Heavy Week-End de Nancy, au festival Guitare en Scène et au Positiv Festival à Orange.



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