Wilderun – Epigone

Quoi de mieux pour commencer l’année que de lâcher prise en embarquant pour un véritable voyage à la découverte de l’univers prog / folk d’un groupe intrépide à l’identité unique ? Avec son quatrième album Epigone, Wilderun, formation originaire de Boston, poursuit sa quête d’une expression toujours plus riche, diversifiée et épique, en s’attaquant à un exercice plutôt délicat : donner une suite à un opus acclamé par la critique.

Dans la famille des conteurs, capables d’embarquer l’auditeur dans des pérégrinations musicales à travers des univers variés, les Américains de Wilderun occupent une place de choix depuis plusieurs années déjà. Leur troisième album Veil Of Imagination, réelle pépite pleine d’élans aventureux, tombait à point nommé pendant le premier confinement – l’album était sorti 2019 aux États-Unis, mais Century Media a eu la bonne idée de le ressortir pour l’offrir à l’Europe l’année suivante. Mêlant avec aisance une identité folk , des éléments symphoniques et du death metal d’école, le quintette décline toute la palette de ce que l’étiquette prog peine à décrire.

C’est un combo plus inspiré que jamais qui revient aujourd’hui et présente Epigone, quatrième opus constitué de neuf titres – mais son tout premier sur un label d’importance. Si Wilderun s’est trouvé en difficulté pour la création du disque en période de restrictions sanitaires, ses membres ayant dû travailler à distance pour l’enregistrement, rien de tout cela n’est perceptible, tant la cohésion de l’ensemble et l’équilibre des arrangements s’imposent d’emblée comme essentiels. Le groupe réussit ici un tour de force tout en élégance : souffler sans cesse le chaud et le froid, mettant les contrastes au centre de son expression, car les morceaux les plus brutaux sont également ceux qui abritent les moments les plus délicats.

Où donner de la tête (ou des oreilles) dans le monumental « Passenger » ? Des riffs épiques de l’introduction groovy menée par une section rythmique féroce, l’auditeur se trouve plongé dans un passage aérien avant d’être happé par un dialogue explosif entre le growl death et une harmonie de chants clairs masculin et féminin. La technicité est impressionnante, mais cela ne fait pas tout : Wilderun montre une palette de nuances par de formidables mélodies, des variations de tempos, une interprétation tout en intensité et une impressionnante dynamique sublimée par la production aventureuse qui met bien en avant la basse et la batterie, au même titre que les – nombreux – instruments et, bien sûr, le chant.

Wilderun se démarque ainsi, entre autres choses, par l’impressionnante maîtrise d’Evan Anderson Berry, à n’en pas douter l’un des meilleurs vocalistes actuels, capable de décliner une incroyable palette, des growls impeccables aux moments feutrés remplis d’émotion. Très à l’aise et en puissance dans la distorsion, il navigue entre dureté, menace, et la pureté du chant clair, que l’on retrouve dans les passages aériens ou la piste d’ouverture « Exhaler », prélude acoustique comme hors du temps. Son timbre est doté d’intensité et d’une force narrative très intéressante sur les passages les plus folk, rappelant parfois Kobi Farhi d’Orphaned Land.

Alchimistes de l’épique, du cinématographique, du mélodique, et animés par une belle audace stylistique, les Américains se lancent dans de véritables pépites progressives, s’autorisant toutes les folies avec une réussite insolente. En 14 minutes, l’intense rêverie de « Woolgatherer » tutoie les extrêmes, du contemplatif aux intrusions menaçantes, de lignes aériennes de synthé à la lourdeur des riffs, osant même des harmonies de chant clair et de scream sur un fond de cordes folk et de blast beat. Tout y est pourtant fluide et cohérent, comme sans effort, dans la veine de Devin Townsend ou encore Opeth ( période Blackwater Park). Cette maestria se retrouve dans l’ambitieux morceau « Identifier » où chaque section se fond comme par magie dans la suivante pour un ensemble aussi doux que sombre, où surgissent sans transition perceptible des passages dissonants, syncopés, des instruments à cordes traditionnels, avant des lignes plus sinistres, du death à la rythmique imparable, et quelques derniers glissements vers un final symphonique. Magistral.

Wilderun_band

Le quintette d’esthètes décline dans Epigone une richesse stylistique portée à son paroxysme sans pour autant se défaire d’une humilité toute organique. Bien loin de la démonstration technique froide et calculée, les compositions s’appuient sur des mélodies fortes, une puissance narrative accrocheuse et l’âme folk portée par les instruments traditionnels et le chant inspiré. Certes, une certaine attention est attendue de la part de l’auditeur pour se délecter des jeux de structures plutôt osés. Des passages plus étranges et inquiétants peuvent même déstabiliser, tels l’interlude troublant « Ambition » ou la dissonance recherchée du morceau de conclusion de l’album, « Distraction Nulla », sur lequel Wilderun s’aventure dans les excès (de riffs sombres, d’accords douloureux, de sifflements, larsens et cris) jusqu’au malaise.

L’élan symphonique, le soin apporté aux détails et cet incroyable travail de Wilderun sur les orchestrations irradient d’ailleurs sur la composition finale, l’énorme pièce « Distraction », épopée en quatre livres, ou plutôt en quatre titres, constituant la seconde partie de l’album. Cet opéra se lit comme une odyssée en soi, une invitation au voyage dans des contrées variées, passant d’ambiances grandioses et monumentales, où variations de tonalités et jeux subtils de cordes se muent en explosion symphonique (« Distraction I »), à des passages plus lumineux reposant sur l’équilibre des dynamiques et de l’émotion (« Distraction III »), sans oublier l’inclinaison vers l’étrange et le déconcertant sur « Distraction Nulla » et l’incroyable « Distraction II » – pure folie théâtrale au riffing somptueux et aux jeux de tempos fascinants, bâtie tout en audace sur des fondus entre les extrêmes.

En art, philosophie ou littérature, un épigone est un imitateur, un disciple sans originalité. L’histoire narrée au long des neuf titres d’Epigone a beau être, peut-être, celle des angoisses ou incertitudes d’un artiste quant à sa légitimité, mais le résultat final serait plutôt à classer du côté de l’antithèse de l’épigone. Car Wilderun ne copie personne, et n’a à souffrir d’aucun complexe d’infériorité artistique, bien au contraire. Avec ce nouvel opus, les Américains montrent qu’ils manient un langage unique, une expression singulière et flamboyante qu’il n’est pas aisé de comparer avec qui que ce soit d’autre. C’est une superbe réalisation que signe l’audacieux quintette en ce début d’année, à coup sûr l’un de nos coups de cœur de ce début d’année, de quoi s’évader un temps en attendant des jours meilleurs et en rêvant, car cela est encore autorisé, de découvrir le groupe sur scène.

Line up Wilderun :

Daniel Müller – Basse, Synthés, Instruments traditionnels
Jon Teachey – Batterie
Evan Anderson Berry – Chant, Guitare
Wayne Ingram – Orchestrations, Guitare, Instruments traditionnels

Epigone tracklist :

1. Exhaler (4:44)
2. Woolgatherer (14:11)
3. Passenger (9:58)
4. Identifier (11:32)
5. Ambition (2:40)
6. Distraction I (4:56)
7. Distraction II (5:39)
8. Distraction III (5:46)
9. Distraction Nulla (3:15)

Epigone est sorti le 7 janvier 2022 via Century Media.

Wilderun_Epigone

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



Partagez cet article sur vos réseaux sociaux :

Ces articles en relation peuvent aussi vous intéresser...

Ces artistes en relation peuvent aussi vous intéresser...

Advertisements