Entretien avec Evan A. Berry, chanteur de Wilderun

Lancé dans une irrésistible ascension depuis quelques années, le groupe américain Wilderun sonne un retour impeccable avec la sortie de son nouvel opus, Epigone, en ce début d’année. Objet progressif aussi metal qu’épique, coloré de folk et de symphonique, cette dernière offrande du quartet originaire de la côte est nous a tapé dans les oreilles. Evan Anderson Berry (chant, guitare) se confie sur la genèse et l’atmosphère de cet album, en détaillant le travail des arrangements et le processus créatif du groupe. 

En Europe, nous avons vraiment découvert Wilderun il y a deux ans, à la sortie de votre troisième album, Veil of Imagination. Aujourd’hui vous sortez Epigone, quatrième opus mais le premier depuis votre signature avec Century Media. Est-ce que votre approche a été différente des précédents disques, au niveau esthétique, de l’atmosphère ou encore ou encore sur le plan du message que vous voulez véhiculer avec votre musique ?

Evan Anderson Berry : Oui, je dirais que ça a été différent. Premièrement, pas mal des titres sur Epigone avaient été composés avant même la sortie de Veil of Imagination, et quelques-uns de ces morceaux à l’époque n’avaient même pas été écrits pour Wilderun. D’emblée, c’est donc parti bien différemment. En-dehors de ça, il y a d’autres choses sur lesquelles nous avons souhaité aller plus loin par rapport à Veil . Nous avons amélioré et perfectionné notre jeu à partir de banques orchestrales, et surtout nous avons intégré beaucoup plus de synthés aux compositions, grâce au travail de notre bassiste Dan [Müller]. En combinant ces lignes de synthés parfois froides et plus étranges, à un orchestre au rendu plus intime et nuancé, Epigone sonne comme personnel et plus sombre, à mon avis, avec même des passages un peu plus perturbants. Les paroles abordent essentiellement le doute, les angoisses et les incertitudes, donc j’ai le sentiment que cela reflète bien cette atmosphère.

Wilderun_band

Vous avez déclaré qu’Epigone a été l’album le plus difficile que vous ayez eu à faire. On peut supposer que vous faisiez référence à la pandémie de covid-19 ? Comment avez-vous vécu cette période ?

Pour moi, ça a été particulièrement difficile de remettre la machine en route pour cet album, du moins au début, car nous avions le sentiment que Veil of Imagination n’avait pas pu bénéficier d’une exposition suffisante. Cet album est sorti uniquement quelques mois avant le premier confinement, et nous n’avons pu faire que sept dates de “tournée”, si l’on peut dire, pour en faire la promotion. En ce qui me concerne, les tournées et les concerts représentent vraiment une chance de célébrer un album qui vient d’être créé et révélé au monde, et pour Veil, nous n’avons pas vraiment pu vivre cette expérience. Pendant les premiers mois de la crise sanitaire, j’ai eu du mal à me mettre au travail pour écrire de nouveau, parce que j’avais l’impression d’avoir toujours l’esprit bloqué sur le passé. Mais au bout d’un moment, nous avons compris que faire l’album numéro quatre était vraiment ce que nous avions de mieux à faire, tant que nous avions du temps pour nous. Et en plus, comme je l’ai déjà mentionné, pas mal de morceaux étaient déjà écrits, donc cela nous a paru logique de nous y mettre. Je suis persuadé que ce sentiment général de frustration et de gravité face au sérieux de la situation peut se ressentir, d’une certaine façon, sur ce nouvel album, même si c’est de façon subconsciente.

Est-ce que les choses ont été aussi compliquées au niveau de l’enregistrement de l’album ?

Le bon côté des choses, finalement, c’est que au sein du groupe, nous fonctionnions déjà partiellement à distance les uns des autres même avant la pandémie. Wayne (Ingram, guitare) vit à Los Angeles depuis 2013, Jon (Teachey, batterie) en Caroline du Nord, et le reste du groupe dans le Massachusetts. Travailler à distance les uns des autres n’est donc pas quelque chose de très nouveau pour nous. Mais il est vrai que l’épidémie nous a posé énormément de problèmes, le plus gros obstacle étant l’impossibilité pour Wayne de nous rejoindre en studio. Nous autres, sur la côte est, avons pu nous retrouver car nous n’habitons qu’à quelques heures en voiture les uns des autres, mais Wayne, lui, a été contraint de travailler dans son studio en Californie. Je sais que ça a été un moment très difficile pour lui. Nous avons quand même réussi à faire au mieux pour l’enregistrement : il nous appelait en visio sur FaceTime au studio de Syracuse pour participer à la plus grande partie des sessions, ce qui était loin d’être idéal, mais qui lui a permis d’apporter d’importantes contributions à l’album.

Epigone se distingue notamment par des orchestrations et arrangements plutôt audacieux, des structures complexes où se mêlent différentes atmosphères et univers sonores. Dirais-tu que cette signature musicale propre à Wilderun est venue plutôt naturellement, grâce à vos diverses influences, ou vient-elle plutôt d’un travail intensif que vous opérez pour créer un son unique qui se démarque des autres ?

Je dirais que c’est un peu des deux. Nous avons tous des goûts et des centres d’intérêt différents, que chacun d’entre nous apporte comme bagage personnel pour l’écriture avec le groupe. Nous faisons de notre mieux pour mettre à profit ces différences, cette variété, plutôt que de les ignorer. Wayne apporte tout son talent pour l’écriture symphonique. Le jeu de Jon est très influencé par des groupes de funk ou de fusion, mais aussi par le metal. Les influences de Dan sont plutôt du côté de la musique électronique. Moi, je me concentre essentiellement sur la composition de base, des thèmes principaux. Dan et Wayne ont tous les deux beaucoup d’expérience avec les instruments traditionnels. En définitive, Wilderun est un mélange de toute cette diversité, chacun ayant de points forts ou se concentrant sur un aspect de l’écriture. Cependant, bien que certaines de ces choses viennent plutôt naturellement, nous nous efforçons de travailler des arrangements uniques dès que cela est possible. Par exemple, sur Epigone, on peut dire que les compositions de base sont vraiment ‘proggy’ (en fonction de la définition que tu donnes à ce terme), mais pour faire en sorte que ce genre de morceaux se distingue, nous avons voulu amener beaucoup de textures folk telles qu’on avait pu en écrire sur Sleep at the Edge of the World (second album de Wilderun, sorti en 2015 ndlr), même si ce choix pourrait sembler assez paradoxal.

En littérature ou en art, un épigone est une sorte d’héritier ou de disciple sans talent qui imite le maître. Parle-nous du choix du titre de l’album et de ce que tu abordes dans les paroles d’Epigone (Evan est le parolier de tous les morceaux, ndlr)

Les paroles que j’écris sont généralement très personnelles. Il faut les lire comme le simple reflet de mon état d’esprit, de ce que je ressentais sur moi-même au moment où je les ai écrites, plutôt qu’y voir un message à associer au groupe. Bien évidemment, je me sens profondément connecté au reste du groupe, donc ce n’est pas complètement éloigné, mais la plupart des paroles reflètent juste mon état psychologique en général, et toute la frustration qu’on peut trouver dans les rouages internes de mon cerveau au jour le jour. J’essaie d’extérioriser ces frustrations par le biais de l’écriture, en mettant des mots sur mes réflexions et mes névroses. Je suis sûr que, pour cette raison, les paroles peuvent sembler assez cryptiques, mais je pense que c’est parce que j’essaie d’exprimer des sentiments confus, déroutants et contradictoires, sans faire de déclaration catégorique ou trop assurée. Je n’aime vraiment pas les paroles où on sent que le ou la vocaliste pense qu’il ou elle a les moyens / le pouvoir de donner un genre de leçon profonde à son public (ce qui est un cliché assez répandu dans le metal). Ce que je veux, c’est écrire sur mon état d’esprit à un moment donné.

Les instruments traditionnels sont omniprésents sur l’album, qui a une texture folk bien marquée. De quels instruments exactement s’agit-il ?

Wayne est de toute évidence l’expert en instruments traditionnels sur Epigone. Il y joue de la mandoline, de la guitare lap steel [guitare hawaïenne qui se joue à plat sur les genoux, ndlr], et de la guitare à résonateur. Dan, lui, s’est occupé du hammered dulcimer [instrument à cordes frappées, ndlr], quant à moi, je me suis contenté d’ajouter des lignes de guitare acoustique au mix. Après avoir mis de côté la plupart de ces instruments folk en faveur du piano pour le précédent album, nous étions vraiment enthousiastes à l’idée de faire revivre ces sonorités mais dans un contexte nouveau et différent.

Vous venez de terminer une tournée américaine en ouverture de Swallow the Sun (entre novembre et décembre 2021). Comment décrirais-tu cette expérience des concerts en temps de pandémie, par rapport à vos tournées précédentes ?

C’était vraiment très étrange, et c’est sûr que nous avons été un peu inquiets à certains moments, mais globalement ça en valait vraiment la peine et ça a été une très bonne expérience. Nous avons pris toutes les précautions possibles, tout le monde sur cette tournée vivait dans sa “bulle” assez restreinte. Nous savions bien que si l’un d’entre nous tombait malade, nous aurions été dans l’obligation d’annuler plusieurs concerts. Par miracle, nous sommes tous sortis indemnes de cette série de dates, qui ont été autant d’expériences vraiment formidables. J’ai remarqué une différence majeure par rapport au monde d’avant, c’est une certaine hésitation de la part du public (dans certains Etats plus que d’autres, d’ailleurs), ce qui est complètement compréhensible vu le contexte. Je pense que certaines salles n’étaient pas aussi remplies que prévu, mais nous avons vraiment apprécié de revenir sur scène après quasiment deux ans sans concert.

Pendant cette tournée d’ailleurs, vous avez joué un morceau issu d’Epigone, Passenger. Quels autres titres avez-vous hâte d’interpréter sur scène ? À La Grosse Radio, nous avons particulièrement apprécié la série de morceaux « Distraction » qui clôt l’album, par exemple.

Ça a été vraiment super de jouer « Passenger » sur scène. Il s’agit probablement du morceau le plus metal de l’album, ça a donc été un choix évident pour nous. En plus, notre set ne faisait que 35 minutes donc nous voulions des morceaux percutants du début à la fin du set, et pour moi, « Passenger » est la seule chanson de l’album qui présentait cette caractéristique. Mais oui, je suis d’accord, ce serait formidable de jouer les quatre morceaux « Distraction » en live, en particulier « Distraction II ».

Nous avons hâte de pouvoir vous voir sur scène défendre Epigone. Vous ne vous êtes encore jamais produits en Europe et donc en France, est-ce que cela fait partie de vos projets à moyen terme ?

On adorerait venir en France. Malheureusement nous n’avons pas encore pu déterminer de dates pour une tournée européenne, compte-tenu de la situation mondiale actuelle, mais je peux t’assurer que nous sauterons sur la première belle occasion qui se présentera à nous. Beaucoup de nos fans sont de votre côté de l’océan, et notre venue sur le vieux continent n’a que trop tardé. Nous croisons les doigts pour que cela se produise le plus tôt possible en tout cas !

Crédit photo : Tom Couture Photography. Tous droits réservés. 

Entretien réalisé par mail en janvier 2022. 



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