Meshuggah – Immutable

Six ans après The Violent Sleep of Reason, l’infatigable groupe Meshuggah revient avec un neuvième effort des plus massifs intitulé Immutable. Il ne reste plus grand-chose à prouver du côté des Suédois unanimement salués comme pionniers et références musicales – l’un des rares groupes dont le simple nom évoque un style à lui tout seul. Une fois encore, impossible de rater la patte singulière du combo dans cette œuvre dense à l’identité marquée.

C’est indéniable, trente-cinq ans d’existence n’ont en rien émoussé le talent de Meshuggah pour faire, comme sans effort, du Meshuggah. Irradiant de déstructurations, débordant de syncopes complètement folles, l’album se fait hypnotique et pesant, dans des registres death ("I Am That Thirst") ou plus groovy. Le rouleau compresseur est activé, les riffs hallucinants et les circonvolutions rythmiques de Tomas Haake emportent tout sur leur passage, comme sur l’énorme single "The Abysmal Eye".

Lourdeur et puissance s’imposent telles des chapes de plomb malaisantes évoquant les limites de l’espèce humaine, irrémédiablement portée vers la répétition des mêmes erreurs. Le propos est pessimiste, la noirceur est portée par l’intensité des cris de Jens Kidman, et le combo n’hésite pas à renforcer cet effet par des variations plus franchement perturbantes. Polyrythmie et dissonance cristallisent la violence sur "God He Sees In Mirrors" par exemple. Déjouant les attentes de l’auditeur, l’instrumentale "Black Cathedral" est quant à elle bâtie sur des décrochages d’outre-tombe et un trémolo de guitare teinté black metal qui n’accouchera jamais du double blast espéré.

L’expérience est intense, longue, mais peut-il en être autrement pour un album de presque une heure dix ? La première partie d’Immutable se révèle de haut vol, et chuchotements sombres, accordage bas et hurlements inquiétants se mêlent sur la piste d’ouverture "Broken Cog". Sans surprise, le groupe se révèle maître dans l’art des transitions comme le montre l’incroyable enchaînement de trois titres au groove percutant, (poly)rythmés, à la fois plombants, solennels et menaçants, dans lesquels s’immiscent malgré tout des touches de guitares mélodiques ("Phantoms", "Ligature Marks", "God He Sees In Mirrors").

Verrait-on poindre dans ce Meshuggah nouveau un certain (relatif) apaisement, voire une (légère) volonté de rendre l’ensemble un peu plus accessible ? À bien y regarder, la rythmique est énorme, déconstruite, hachée, mais les lignes de caisse claires sont posées de façon à un peu moins perdre l’auditeur qui se surprend, de temps en temps, à savoir à quel moment hocher la tête. Et, surtout, les expérimentations donnent aux compositions un côté plus organique : les guitares se font classiques sur l’épopée prog instrumentale "They Move Below", placée au milieu de l’album, dotant de délicatesse cette boucle contemplative, hypnotique et intense - que le groupe appelle son "Orion". Les riffs tendent d’ailleurs vers le stoner, tout comme sur le martial "The Faultless", où la violence s’exprime aussi par la voix parlée caverneuse du vocaliste.

Meshuggah Band
Meshuggah : Dick Lövgren (basse), Fredrik Thordendal (guitares), Jens Kidman (chant), Märten Hagström (guitares), Tomas Haake (batterie)

En imposant des tempos différents, toujours aussi techniques et complexes, mais définitivement plus chauds, le combo expérimenté n’entame pas une transformation radicale, mais explore et s’aventure, prenant le temps de disséminer des moments mélodiques, presque posés, sans pour autant renier l’obscurité de son propos et de ses effets.

Un virage tout relatif, donc, comparable (toute proportion gardée bien sûr) au Magma de Gojira. L’ambiance peut se faire solennelle, menaçante, par l’association du groove et de la mélodie ("Light the Shortening Fuse"), ou encore nostalgique et sombre par la multiplication des nappes et échos (comme sur l’instrumental atmo de conclusion, "Past Tense").

Il faut toutefois admettre certaines failles dans cette mécanique bien huilée : Immutable est un album long qui n’échappe pas à l’effet redondant et perd en efficacité dans sa deuxième partie. Ainsi, quelques titres peuvent sembler moins percutants ou accrocheurs, noyés dans la setlist de treize morceaux ( "Armies Of The Preposterous", "Kaleidoscope").

De même, l’absence de Frederik Thordendal au moment de l’écriture de l’album peut se ressentir si l’on analyse les compositions plutôt centrées sur la rythmique. Ce dernier, concentré sur des projets en solo, n’apparaissait pas non plus dans les crédits de A Violent Sleep of Reason, mais a en revanche apporté sa touche de virtuosité en participant à l’enregistrement de tous les leads de guitare sur les deux derniers opus.

Ce qui est immuable, finalement, c’est cette position de roc de Meshuggah, cette signature caractéristique reconnaissable entre mille. En cela, rien ne change. Tout sur Immutable semble rodé, maîtrisé, travaillé, mais attention, rien n’est attendu pour autant. Le son des vétérans, lui, mue, et ici tout est une question de temps. Le groupe prend le temps, dans chaque titre, de développer ses effets, d’en peaufiner l’atmosphère et d’installer une ambiance plus sombre mais moins directe, plus subtile sans perdre de sa force. Comme si, pour les patrons, l’évidence était de savoir se poser pour mieux régner.

Immutable tracklist :

1. Broken Cog
2. The Abysmal Eye
3. Light The Shortening Fuse
4. Phantoms
5. Ligature Marks
6. God He Sees In Mirrors
7. They Move Below
8. Kaleidoscope
9. Black Cathedral
10. I Am That Thirst
11. The Faultless
12. Armies Of The Preposterous
13. Past Tense

Immutable est sorti le 1e avril 2022 via Atomic Fire Records

Immutable Meshuggah

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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