Kobi Farhi, chanteur d’Orphaned Land

« Nous n’arrivons pas à voir que tout fait un »

A l’occasion de la sortie d’All Is One, cinquième album d’Orphaned Land, le 24 juin, Kobi Farhi, chanteur et membre fondateur, a accordé une interview à La Grosse Radio pour évoquer les changements dans cet album, dans le line-up et pour communiquer le message de paix que le groupe tente de mettre de plus en plus en avant.

Bonjour Kobi, merci de nous accorder cette interview. La pochette et le titre de l’album semblent plus explicites concernant le message d’Orphaned Land. Peux-tu nous en parler ?

Cette fois nous avons décidés de mettre le message plus en avant. Dans Mabool (2004), il y avait le symbole triangulaire avec les trois religions monothéistes représentées. Dans The Neverending Way Of ORWarrior, il y avait la photo du groupe sur laquelle les trois religions étaient aussi représentées. Cette fois-ci, le message d’union est vraiment sur la pochette de l’album. Ce qui est intéressant, ce que cette idée d’ « All Is One » [« Tout fait un » en français] est une utopie, un rêve qu’on aimerait que les religions et les gouvernements réalisent. Dans les paroles de l’album, nous décrivons la réalité, qui est l’inverse de ce rêve. Il y a donc une contradiction. Même dans la chanson « All Is One », je dis qu’on « n’arrive pas à voir que tout fait un » (« We fail to see that all is one »). La dernière ligne de l’album, dans la chanson « Children », répète cette phrase. Le décalage entre l’utopie et la réalité se reflète encore ici.

Est-ce que cette contradiction se retrouve dans tout l’album ?

Oui, notamment au niveau des paroles, qui sont tragiques ou énervées. On essaie de communiquer l’espoir, mais cela se finit toujours sur une tragédie, à la manière de nos vies et de notre Histoire. Orphaned Land existe depuis 22 ans et j’ai l’impression de devenir de plus en plus pessimiste au fil des années. Je garde l’espoir, mais on entend sur cet album que je suis plus amer parce que rien ne change. Cependant, nous continuons de communiquer l’espoir et à le garder avec nos fans. Nous avons réussi à créer ça, mais nous sommes les seuls.

Orphaned Land - All Is One

Cette  amertume est bien exprimée dans « Fail », au milieu de l’album, chanson assez différente du reste. Peux-tu nous en parler ?

J’avais déclaré il y a quelques mois qu’il n’y aurait pas de growls sur cet album. Mais il y a tant de colère exprimée dans les paroles de « Fail » que je ne pouvais pas faire autrement. Ce sont d’ailleurs mes paroles préférées de tout le disque. Elle est différente des autres dans le sens où elles sont tragiques. Le fait de la placer au milieu de l’album en fait une chanson-charnière, qui marque une transition entre les deux moitiés d’All Is One. J’aime beaucoup le growl, c’est pour ça aussi que j’en ai fait ici… Qui sait, si le prochain album est vraiment énervé, j’en mettrai plein !

Oui, comme à vos débuts. C’est d’ailleurs curieux de vouloir abandonner le growl alors qu’Orphaned Land a commencé dans le death metal. Pourquoi ?

J’ai pensé que cet album devait être plus accessible et plus mis en avant. De fait, les titres des chansons sont plus courts, il suffit de comparer « Brother », « Fail », « Children » à « Disciples Of The Sacred Oath II » ou « From Broken Vessels » (The Neverending Way Of ORWarrior – 2010). Je veux que les gens aient un accès plus facile à notre message. Donc le chant clair aide à cela. Bien sûr, nous gardons l’esprit du groupe, l’intérêt n’est pas de devenir un groupe commercial, je tiens à ce que les fans reconnaissent ce disque comme un album d’Orphaned Land à part entière.

Est-ce aussi pour cela que l’album semble moins heavy que les précédents ?

Oui et non. Il est vrai qu’il y a moins de couches de guitares et qu’elles font plus de rythmique et moins de riffs, mais cela est plus dû à l’aspect tragique de l’album qu’à une volonté de le rendre accessible. Il y a aussi beaucoup d’influences doom metal, notamment sur « Let The Truce Be Known ». Cela correspond donc à l’humeur de l’album.

On retrouve une phrase récurrente dans les albums d’Orphaned Land, « The Storm Still Rages Inside ». S’applique-t-elle aussi dans ce disque ?

Oui, il ne pourrait pas y avoir de disque d’Orphaned Land sans cette phrase. Je la prononce dans la dernière ligne narrative de « Fail ». On retrouve aussi cette phrase dans les chansons « Mabool (The Flood)  » et « Codeword : Uprising » (The Neverending Way of ORWarrior) en lisant verticalement la première lettre de chaque ligne. C’est aussi la première chanson que nous avons écrite dans Orphaned Land. Elle signifie que tout évènement dans ta vie vient de l’intérieur. En regardant nos vies en général, on retrouve plus d’orages que de calme. Tous les conflits, tous nos échecs peuvent être interprétés comme un orage. Et cet orage continue de gronder indéfiniment jusqu’à notre dernier souffle. Je pense que c’est une manière poétique de décrire nos vies et ce qui s’y passe.

Orphaned Land

Shlomit Levi [chanteuse dans Mabool et The Neverending Way Of ORWarrior] ne chante plus dans cet album. Une raison derrière cela ?

Il n’y a aucun problème entre le groupe et elle. Il se trouve qu’elle a déménagé dans le New Jersey avec son mari et qu’elle attend maintenant son second enfant. En plus, vu que je fais beaucoup de chant clair, il n’y avait plus beaucoup de place pour le chant féminin, donc il a fallu se concentrer sur le chant arabe. J’ai donc pris Mira Hawad, une bonne amie palestinienne.

Est-ce que le fait de quasiment abandonner le growl t’a aidé à développer ton chat clair ?

J’ai utilisé des techniques de chant pour la première fois dans cet album, comme ce qu’on appelle « mawal » dans le chant arabe ou d’autres montées dans ce genre. Je savais déjà les faire, mais, cette fois, j’avais plus de place pour les inclure. Je me suis dit : « Tu as choisi de te concentrer sur le chant clair, donc il faut que tu montres un maximum de tes possibilités ». Il fallait que les gens trouvent le chant clair vraiment bon pour ne pas qu’ils se disent « J’ai le chant clair que je connaissais déjà, mais les growls manquent ».

Vos deux albums précédents suivaient une histoire avec des personnages. Est-ce là même chose ici ?

C’est plus abstrait dans All Is One. Il y a une ligne directrice dans tout l’album. Par exemple : la chanson « Brother » parle d’Isaac et Ismaël, les deux fils d’Abraham dans la Bible. Les Juifs pensent qu’ils descendent d’Isaac et les Arabes d’Ismaël. Donc, quelque part, ils sont tous frères. Nous pensons que le problème commence avec ces deux frères. A la chanson suivante, « Let The Truce Be Known », deux soldats se rencontrent, combattent et s’entretuent. Symboliquement, ils sont comme Isaac et Ismaël quelques milliers d’années plus tard. Ce fratricide est l’un des sujets de cet album, comme l’éducation de nos enfants. La chanson « Let The Truce Be Known » commence par « As two kids who always spent their time and play with toy guns in their hands ». Les pistolets sont les premiers jouets que les parents offrent à leurs enfants, qu’ils soient des pistolets à eau ou des jeux vidéo. Des enfants tuent des gens alors qu’ils n’ont que six ans. Je pense que cette éducation est mauvaise. Nous sommes entrainés à tuer, nous sommes en relation avec la mort tout le temps, même aux informations. Je critique aussi de cette éducation et de ce lavage de cerveau dans « Fail », de ces politiciens qui prennent notre argent et n’en font rien. Tous ces éléments alimentent le conflit entre êtres humains. Donc il n’y a pas des personnages fixe ou une histoire tout le long de l’album, mais ces thèmes filent à travers l’album et les chansons sont en relation entre elles.

Sur cet album, on retrouve plus d’arrangements orchestraux que sur les précédents. Avez-vous prévu de partir en tournée avec plus de musiciens ?

Si on devait prendre tous les musiciens qui participent à ce disque, il y aurait 40 personnes sur scène ! C’est impossible, mais j’ai l’espoir qu’Orphaned Land se développe assez pour qu’on puisse avoir un peu d’instruments en plus sur scène. J’ai vu que Therion faisait souvent cela, un compromis entre les bandes et quelques musiciens ou choristes et ça me plait assez. On ne pourra peut-être pas amener les musiciens et choristes qu’on veut au début de la tournée, mais on compte faire ça à un moment.

Pourquoi utiliser de tels arrangements cette fois ?

Nous avons eu un beau budget de la part de notre label Century Media, qui nous a permis d’amener nos arrangements au niveau supérieur. Nous sommes donc allés en Suède pour enregistrer un chœur de 25 chanteurs et aussi en Turquie pour enregistrer un ensemble de cordes de huit musiciens. On était comme des enfants qui allions acheter des bonbons avec l’argent qu’on venait de recevoir ! [rires] J’ai toujours aimé les chœurs et les éléments symphoniques, on peut le voir avec la chanson « Building The Ark » de Mabool ou l’ensemble de cordes – l’orchestre de Nazareth – sur The Neverending Way of ORWarrior. Je trouve que ça donne un aspect plus épique à l’ensemble. Les orchestres utilisent à la fois des éléments orientaux et occidentaux, ce qui fait un pont entre les cultures. La chanson « Shama’im », chantée en hébreux, sonne comme un requiem chrétien, je l’aime beaucoup. Il y toujours un lien entre l’occident et l’orient, « All Is One » !

Kobi Farhi Orphaned Land

Quel effet cela fait d’enregistrer un album de metal oriental en Suède ?

C’était une belle expérience. Pour ma part, c’était la première fois que je voyais des lacs gelés et de la neige tomber, donc c’était inhabituel. Mais nous prenons le studio comme un aspect uniquement technique. Je ne pourrais pas écrire un tel album en Suède, il faut que je sois dans la « terre sacrée » d’Israël pour être inspiré de cette manière. Une fois les chansons écrites, on peut l’enregistrer n’importe-où, cela ne change rien.

Cet album est le premier à être enregistré sans Matti Svatizky [ex-guitariste rythmique], qui a quitté le groupe en 2012. Peut-on revenir dessus ?

Après 20 ans d’activité, on était fiers de pouvoir dire que quatre membres, Matti Svatizky, Yossi Sassi [guitare], Uri Zelha [basse] et moi-même, sommes là depuis le début. Mais il a une famille maintenant, sa femme est enceinte, il a une carrière, il en avait marre de vivre sur la route et il avait perdu la motivation de jouer chez lui. Nous sommes toujours de bons amis ! Quand nous avons sorti la vidéo d’ »Our Own Messiah », il m’a envoyé un mail pour me féliciter. Nous avons dû respecter sa décision. Avec du recul, je me rends compte que cette décision a été bénéfique pour les deux camps.

Est-ce que l’arrivée de Chem Balbus a changé votre manière de travailler ?

Chem, le nouveau guitariste, a apporté un regain de fraicheur et de motivation au groupe. Il appartient à une plus jeune génération, qui est très à l’aise avec les ordinateurs, ce qui lui a permis de faire la pré-production et les schémas chez lui. Sa réactivité nous a permis de travailler très vite. Grâce à lui, nous avons pu sortir un album en trois ans, contre six pour le précédent ! [rires] Mais être un bon guitariste ne suffit pas, c’est un fan du groupe depuis le début. Donc il comprend l’esprit d’Orphaned Land. Il a même composé dans cet album.

Kobi Fahri live

Cet été, Orphaned Land sera au festival Motocultor. Qu’en penses-tu ?

C’est super ! Ce sera notre second passage à ce festival, le premier a eu lieu en 2010 et ça s’était très bien passé. C’est toujours spécial de jouer en France, Holy Records a été le premier label à nous signer et les français sont bien réceptifs à la musique orientale en général, donc j’ai hâte ! J’espère que l’album sera bien reçu d’ici là.

D’ailleurs, vous jouez huit dates en France cet automne.

Oui, il se trouve que notre booker est français. Je pense aussi que la France est le pays européen dans lequel nous sommes les plus populaires. Nous avons beaucoup de fans ici. Vive la France ! [rires]

Pensez-vous jouer beaucoup de chansons d’All Is One dans vos prochains concerts ?

Oui, le plus possible, parce qu’elles sont nouvelles et que nous sommes un peu anxieux à l’idée de les jouer. Nous verrons les réactions des gens et quelles chansons ils aimeront le plus.

Aujourd’hui [interview réalisée le 16 mai 2013], cela fait trois ans que Ronnie James Dio nous a quittés. As-tu des souvenirs le concernant ?

Nous avons joué en première partie de lui en Israël. C’était l’un de nos concerts les plus pourris de notre carrière, mais c’était à cause du promoteur. C’est une légende du metal, « The Man on the Silver Mountain » ! J’ai toujours vu le metal comme une religion, mais une bonne. C’est facile de reconnaître un metalleux en le regardant, avec les vêtements et les cheveux longs… comme on peut reconnaître un juif orthodoxe ou un musulman. Avant, je pensais que tout dans ce monde était faux. Quand j’ai écouté Iron Maiden pour la première fois à 15 ans, je pouvais ressentir la sincérité et le côté mystique de cette musique. J’ai su que j’avais trouvé ma religion à ce moment-là. Si le metal est une religion, les gens comme Ronnie James Dio ou Jeff Hanneman, qui nous a aussi quittés il y a peu, en sont les rabbins ou les prêtres en quelque sorte. Il y a deux ans, Orphaned Land a joué en première partie de Metallica en Israël. Cela m’a rappelé que je disais que j’allais voir Dieu quand je suis allé les voir à 17 ans. 17 ans plus tard, je les ai rencontrés. J’avais beau me dire que j’étais un adulte de plus de 30 ans qui a son propre groupe, je me suis mis à trembler quand je les ai vus. Cela ne change jamais. Je suis fier de faire partie de cette religion du metal grâce aux gens qui la font.

Un dernier mot pour les fans français ?

J’ai hâte de vous voir à nos prochains concerts et j’espère que vous apprécierez All Is One et lirez les paroles.

Photo live : © 2011 Nidhal Marzouk  / Yog Photography
Toute reproduction interdite sans autorisation écrite du photographe.
 



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