Edguy – Theater of Salvation (1999)

En ce début d’année 1999, toutes les conditions sont réunies pour qu’explose la carrière d’Edguy. En effet, le metal voyait revivre son versant le plus mélodique et les classiques Nightfall In Middle Earth, Destiny, Symphony Of Enchanted Lands marquent 1998 de leur sceau féérique. Un contexte idéal pour que les gamins Jens LudwigDick Sauer et Tobias Sammet impriment au fer rouge le nom d’Edguy dans l’histoire du power metal. Après avoir réalisé un premier album officieux, The Savage Poetry, qui ne sortira officiellement qu’en 2000, les jeunes de Fulda se sont vu offrir un contrat chez AFM Records et sortent en 1997 leur premier véritable album, Kingdom Of Madness. Si le contenu est encore approximatif, des morceaux du calibre de « The Kingdom » laissent entrevoir le potentiel de la bande à Sammet. Un talent remarqué et deux des plus éminents représentants du power metal participeront activement à l’enregistrement du 3e album d’Edguy, Vain Glory Opera. Si la production y est encore rudimentaire, les bases sont désormais solides et le renfort de Timo Tolkki (Stratovarius) et Hansi Kursch (Blind Guardian) sauront offrir une plus-value aussi bien musicale que marketing. Les journalistes sont séduits et le public intrigué, si bien que les quelques copies de Vain Glory Opera distribuées dans l’hexagone se vendront comme des petits pains. Encore plus hyperactif qu’aujourd’hui, Tobias  ne perd pas de temps et retourne en studio, entouré d’un nouveau bassiste, le loufoque Tobias Exxel, et d’un nouveau batteur, Felix Bohnke.

L’artwork est classieux et dégage une aura mythique qui disparaitra progressivement de la musique de Tobias, aussi bien dans Edguy que dans Avantasia.  Si cette pochette ne suffisait pas, l’intro un poil pompeuse « The Healing Vision » confirme la teneur symphonique et grandiloquente de ce 4e album. Cette mise en bouche fait monter la pression avant que ne débarque, que dis-je, n’explose, le splendide « Babylon ». Tout le talent d’Edguy est condensé dans cette petite pépite power qui se rangera immédiatement dans les intemporels du style, au côté des « Eagle Fly Free », « Valhalla » et autre « Emerald Sword ». Ce riff, ce scream suraigu qui annonce déjà les prochaines entames des productions Sammet (« Reach Out For The Light », « Mysteria »…) et surtout ce jeux de batterie euphorique à toute vitesse, un classique est né et ne cessera de rompre les cervicales des fans pendant la décennie à venir. Tobias a poussé son écriture et son chant un cran au-dessus comme en témoigne un pré refrain d’une beauté ahurissante avant d’aboutir sur des chœurs majestueux imprimant ce « Time to go » dans votre mémoire de manière définitive. Notre paire de gratteux n’est pas en reste et offre un soli typique d’Edguy avec ses accélérations tout en nuance, la mélodie primant sur la vélocité. On ne peut s’empêcher de songer à la paire Weikath/Hansen dans ce phrasé à l’unisson à 3’48, preuve s’il en est de l’influence de Helloween sur nos jeunes germains.

En trois morceaux, Edguy démontre sa maitrise de tous les canons chers au power. Après le speed « Babylon », c’est le mid tempo « The Headless Game » qui ravit l’auditeur avec son riff impérial à la Accept soutenu par des orchestrations tout en finesse, le tout là encore magnifié par les envolés de Tobias et par l’utilisation de superposition de piste de chant pour obtenir des chœurs uniques. Le jeu de double pédale de Felix sur le refrain en finit de nous faire adopter ce nouveau venu sans qui Edguy ne serait définitivement pas le même. On baisse encore une fois la cadence d’un cran pour offrir l’une des rares ballades valables du sieur Sammet, la candide « Land Of The Miracle » qui brille par sa ligne de clavier enchanteresse et son refrain poignant. Le final très naïf témoigne de l’état d’esprit du compositeur à l’époque, bien loin de son image de rockeur un poil beauf actuelle.  Fut un temps où Tobias, un peu comme le Kai Hansen des Keeper finalement, transpirait la joie de vivre et osait aller dans des terrains clairement kitsch comme sur l’épique « Wake Up The King », niais à souhait et pourtant terriblement accrocheur.

Tous les morceaux de cet album ont des arguments à faire valoir et passer ne serait-ce que l’un d’entre eux sous silence serait fortement préjudiciable. Ainsi nous n’omettrons pas les titres un peu en dessous tels que « Another Time », ballade honorable mais loin de la féérie de la précédente, ou le léger « Falling Down », véritable version beta du « All The Clowns » de Mandrake, flirtant pour le coup avec l’auto plagiat. D’autres prémices de ce que serons les compositions de Tobias plus tard sont présentes comme sur « The Unbeliever, » très opératique et qui annonce les futurs Metal Opera. Le soli de Jens est particulièrement mémorable tandis que Felix continue d’offrir une partition variée pour notre plus grand plaisir, notamment avec ses breaks savoureux sur le pont de 3’50 à 4’32, donnant un relief particulier aux incantations de Sammet. On peut également sentir le gout de Tobias pour le hard rock avec un « Holy Shadows » qui n’aurait pas fait tâcher sur Rocket Ride, tout en conservant cet onirisme propre au Theater Of Salvation avec là encore des accélérations à la double, sur le refrain, purement jouissives. Mais le fan de power appréciera particulièrement l’épique  « Arrows Fly » avec son riff d’un autre temps, rappelant le Somewhere In Time, et son refrain conquérant.

Comme souvent avec Sammet, les plages les plus longues s’avèrent les plus intéressantes. Le morceau éponyme, s’étendant sur plus de 12 minutes, reprend une thématique chère au lutin allemand, à savoir l’obscurantisme religieux et le frein à l’épanouissement individuel qu’il constitue. Comme sur « The Tower » ou « The Seven Angels » des Metal Opera, « Theater Of Salvation » comporte paradoxalement une forte teneur religieuse dans son orchestration. Ainsi des chœurs plus massifs que jamais ouvre le morceau, annonçant l’intro tout aussi majestueuse de « Seven Angels » trois ans plus tard. Le morceau use de tous les tempo pour créer une atmosphère angélique, presque « sacrée », alternant entre couplets speed, pont planant sous fond de guitare acoustique et refrain grandiloquent au possible. Après le premier solo (vers 5’37), le ton se fait plus dramatique avec une emphase sur le chant qui atteint un pic émotionnel vers 6’13 grâce à une montée impressionnante. Cette partie solennelle est ensuite transcendée, à 7’22, avec une réapparition des chœurs, scandant un « Heaven Can Wait » homérique et fédérateur. Tobias enchaine les coups de maitre en nous assénant des « Hallelujah » jouissifs à 8’56 qui annoncent le pont de « The Tower » sur le Metal Opera Part I. Et après un nouveau solo, chœurs et cuivres se retrouvent pour reprendre le refrain et conclure cette magnifique plage, sommet artistique de la carrière d’Edguy.

Si Theater of Salvation peut irriter par son aspect pompeux voir kitsch, il constitue, avec le Metal Opera part I, l’œuvre power la plus aboutie de Tobias. On trouve ici une féérie, une candeur et un génie qui semble avoir définitivement disparu des productions récentes du compositeur, au profit d’effets de plus en plus lourdaud et d’une écriture sans fantaisie. Theater Of Salvation a permis au talent d’Edguy d’exploser, offrant à Sammet la possibilité de concrétiser son projet opératique l’année suivante. Mandrake montrera un léger essoufflement avant que les germains ne se ressaissient pour offrir un Hellfire Club des plus rafraichissant. 

 

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



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