Blind Guardian – A Night at the Opera (2002)

 Blind Guardian est unique. Si les allemands ont acquis le statut de taulier du power, au même titre que Helloween, rares sont les formations animées d’une telle volonté de dépassement d’un genre qu’elles ont participé à créer. Si les débuts du groupe transpiraient le Helloween saupoudré de Running Wild avec quelques relents thrash, Somewhere Far Beyond a amorcé la transformation d’un groupe toujours plus inspiré et original. Dès lors, la paire Hansi Kursch/André Olbrich se devait de complexifier sa musique, aussi bien musicalement, avec des lignes de chants de plus en plus travaillées, que conceptuellement avec un Nightfall In Middle Earth poussant à l’extrême la teneur fantasy de leur musique. Quatre ans après avoir magnifié le Silmarillion, les allemands livrent leur offrande la plus poussée, la plus difficile d’accès mais, en certain points, la plus aboutie.

Nightfall In Middle Earth, acclamé par la critique et ouvrant les allemands au marché américain, devait offrir une certaine sérénité au groupe et pourtant, c’est dans une certaine douleur que naquit son successeur. Tout d’abord, si nous sommes aujourd’hui accoutumés à voir quatre années séparer chaque production des allemands, la gestation de cette nuit à l’opéra fut anormalement longue. La faute à un enregistrement perfectionniste à la limite du maniaque, le groupe passant plus de treize mois en studio. Après avoir travaillé sur certaines pistes de Nightfall... avec Charlie Bauerfeind, le groupe décide de prolonger cette collaboration, se séparant au passage de Flemming Rasmussen, producteur attitré de Blind Guardian jusqu’alors. Et cette information est au combien importante tant l’on sait le véritable casse-tête chinois que constitue la production de ce A Night At The Opera. Notre paire de compositeur arrivait avec des cinquantaines de pistes pour chaque morceau, notamment les légendaires 128 pistes de And Then There Was Silence. Cet enregistrement pénible ne sera pas sans conséquence et sera au cœur d’une divergence musicale entre le batteur, Thomen Stauch, et le reste du groupe. Ce dernier ne partagera pas le pointillisme de la paire de compositeur, trouvant l’album surchargé et surproduit, et quittera le groupe pour former Savage Circus, formation bien plus power traditionnel. Ajoutez à cela un artwork pondu dans l’urgence après que les deux peintres initiaux n’aient su séduire Blind Guardian et vous saisissez toute la difficulté qui a entouré la création de cet album.

Véritable pomme de la discorde, A Night At The Opera suscitera la controverse au sein des fans de Blind Guardian.  Si le tempo est résolument plus rapide que sur son prédécesseur, la puissance métallique des premiers albums est bien loin, laissant place aux multiples lignes vocales de Hansi et à la lead chantante d’André, reléguant la rythmique au second plan. De plus, la quasi absence de basse rend le contenu d’autant plus dur à digérer et ne facilitera pas l’entrée des allergiques aux pompeuses orchestrations dans l’univers de A Night At The Opera. "Precious Jerusalem" annonce la couleur avec une entrée en matière plus dramatique que jamais, entre tension et grandiloquence. Blind Guardian a décidé de soigner ses ambiances en créant, à grand renfort de chant suraigu (Hansi ne chantera plus jamais aussi haut) et de superposition de différentes pistes vocales, une musique plus opératique que jamais comme en témoigne le torturé "Age Of False Innocence" ou le poignant "Under The Ice" avec son refrain à la frontière du niais mais dont ressort finalement une force dramatique d’une rare intensité.

Cette quête de la richesse musicale à tout prix n’est pas sans écueil et on pourra déplorer le hard rock de mauvais gout de "Sadly Sings Destiny" et son riff en wah-wah témoigne des excès du jeu boursouflé d’André, rendant parfois un morceau indigeste. Le syndrome Hammett en quelque sorte. Le refrain est pauvre, limite horripilant et franchement cheesy. Plus réussi mais néanmoins agaçant, "Wait For Answer" et ses claviers cheap sur le refrain offrent un argument de choix aux détracteurs de cet album en illustrant l’aspect "aspirine" qui peut ressortir d’une écoute d’A Night At The Opera. La perfection n’est donc pas atteinte sur cet opus mais pourtant, l’auditeur troublé par une surcharge d’information se devra de persévérer pour déceler les pépites qui parsèment cette nuit à l’opéra.

Blind Guardian - A Night at the Opera 2002

Si Blind Guardian cherche à transcender son power originel, les éléments distinctifs du groupe sont toujours mis à l’honneur. Introduit par une rythmique martiale moyenâgeuse, le ravageur "The Soulfgored" offre un hit qui n’a rien à envier au "Last Candle" et autre "Mirror Mirror" avec ses riffs folks colorés et son refrain redonnant forcément le sourire. Le morceau est facile d’accès, les lignes vocales s’y trouvent bien plus épurées et rappellent que Blind Guardian maitrise toujours l’efficacité qui l’a fait exploser. L’épique et sombre "Punishment Divine", réécriture assez ironique de la folie de Nietzsche, pourrait aisément figurer sur Imaginations From The Other Side avec ses accélérations thrashisantes rendant justice à la vélocité de Thomen Stauch. Exit la ballade folk au coin du feu ? Si elle n’a pas la simplicité attendrissante de "The Bard’s Song", "The Maiden and The Ministrel Knight" s’avère être un magnifique récit folk en reprenant le sens de la mélodie de Blind tout en l’enrobant d’orchestration et de chœurs ne rendant que plus beau le rendu final. Assurément un des morceaux clé de cet opus.

Avec A Night At The Opera, Blind Guardian ne se contente pas du très bon ou de l’excellent, il offre deux morceaux essentiels de sa carrière que l’on peut ériger au rang de chef d’œuvre.  Commençons par le plus renommé et peut être le meilleur, le pavé "And Then There Was Silence". Blind Guardian exhibe à nouveau son penchant symphonique mais surtout son génie à trouver la ligne vocale qui fait mouche.  Après une entrée mid tempo tout en tension, le rythme s’emballe et emporte l’auditeur dans sa folle cavalcade troyenne. Puis à 2’47, tout s’estompe, l’ambiance se fait solennelle, digne d’une BO, avant que Hansi ne fasse progressivement augmenter la pression avec de pompeux chœurs à 4’17 jusqu'à ce qu’explose le superbe refrain, homérique à souhait. On navigue ensuite de trouvailles en trouvailles, véritable montagne russe émotionnelle dont la description serait fastidieuse tant le plaisir offert se passe de mots. 14 minutes dont aucune n’est superflue, Blind Guardian nous fait oublier les "Halloween", "Destiny" et autres "The Tower", offrant au power sa pièce la plus épique, ce qui n’est pas rien. Et pourtant ce n’est pas sur cette incontestée maestria que nous conclurons ce papier mais sur le moins reconnu mais tout aussi savoureux, "Battlefield". De l’aveu du groupe, ce morceau est un de leur favori, Hansi rêvant de l’adapter en live mais n’a toujours pas trouver les moyens de lui rendre justice sur scène. Introduit par la délicatesse de la lead d’André, le morceau est une ode au power dans ce qu’il a de plus enivrant, de plus épique mais aussi de plus joyeux. Thomas frappe ses futs avec une euphorie rare pendant qu’Hansi et André offre un concentré de bonne humeur comme sur la joviale partie de 1’50 à 2’26. On chante à plein poumon, on headbang, on sourit, un véritable festival de tout ce que le power a de plus jouissif. Un hymne comme on en voit peu.

Grâce à cet album virtuose, Blind Guardian prit un virage progressif risqué tournant définitivement le dos à son power metal originel. Eprouvé par cet enregistrement titanesque, le groupe perdra quelque peu ses repères en sortant quatre années plus tard l’atypique A Twist In The Myth, qualifié par beaucoup d’opus médiocre, idée à laquelle nous n’apporterons qu’une approbation partielle, les quatre premiers morceaux étant d’excellente facture. En ouvrant définitivement le groupe au monde symphonique avec "Sacred World" et "Wheel Of Time", At The Edge Of Time a rappellé que les allemands étaient toujours en quête d’innovation. Si Luca Turilli et Stratovarius démontrent que le power a encore de belles choses à dire, c’est bien la paire Hansi/André qui est attendue comme messie d’un genre moribond. Espérons ne pas être déçus par le projet symphonique qui devrait nous être livré dans les mois à venir ! 

 

NOTE DE L'AUTEUR : 9 / 10



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