Alter Bridge – Fortress

Signe des temps, l’on cherche sans relâche ces jours-ci à trouver la relève de l’ancienne garde artistique dans une kyrielle de nouvelles pousses aux inspirations et à la conviction plus que douteuses : ainsi, de la même manière que l’on croit avoir trouvé en Lady Gaga la relève de Madonna, pendant ce temps, dans les bas-fonds de notre musique de damnés, certains pensent avoir déniché la relève du heavy metal made in US. Et c’est la cour des miracles, à tel point que l’on envisagerait le cocktail accordage bas / tattoos / rimmel / tee-shirt « tête de mort » comme la panoplie must-have du heavy metalleux 2.0, et par un enchaînement de cause à effet, comme les signes probants de l’appartenance à la royauté. Alors que les projecteurs sont tournés depuis quelques jours sur un Avenged Sevenfold que quelques téméraires (et des ventes d’album, outre-Atlantique, qui font froid dans le dos) décriraient comme les nouveaux Metallica, et bien ce serait plutôt du côté d’un « class act » comme Alter Bridge qu’il faudrait fouiller, en réalité. Œuvrant depuis 2004 activement dans la scène hard rock / metal - entre la collaboration de Myles Kennedy à l’industrie du film (Rockstar, 2001) puis avec le légendaire Slash, et les albums solos de Mark Tremonti, il y a à boire et à manger – puisant dignement dans des racines aussi nobles qu’hétéroclites (de Jeff Buckley à Metallica, en passant par Failure ou encore Tool), et arborant fièrement les couleurs du gros son, des chansons-hymnes, et du côté « bad ass » et beau-gosse à la fois. Quatrième production du groupe Floridien, Fortress est attendu au tournant comme jamais, et on a des news pour vous : il se pourrait bien que ce soit l’album de l’année (dans sa catégorie, bien-sûr) !

« Cry Of Achilles » ouvre l’album avec un clin d’œil à la mythologie Grecque, et l’on sent déjà la part d’introspection qui semble être au goût du jour ici : référence au point faible d’Achille, métaphore pour les zones d’ombre de Myles ? Celui qui serait apparemment à l’origine de cette chanson entame, dans son phrasé élégant si caractéristique, un refrain dans lequel la voix d’harmonie flirte avec la lead à quasi-égalité (marque de fabrique de Myles, qui a le don de booster de manière significative ses refrains chez AB) : « Don’t close your eyes, something beautiful is still alive ». Une élégie qui ne laisse pas insensible, et accroche immédiatement l’auditeur. « Addicted To Pain » enfonce le clou et surenchérit dans la lourdeur du son. L’album à peine entamé, on a déjà affaire à deux tubes ! Performance vocale irréprochable, Myles surprend par la pêche de son chant, tout en dynamiques et en vibré parfaitement maîtrisé. Car ce qui fait sa différence avec les autres ténors est que Myles semblerait être également baryton ; des notes basses aux aigus de folie, en passant par des mediums puissants à des falsettos impeccables, il jongle avec une aisance hors-du-commun.

 

Sur « Bleed It Dry », l’approche minimale de mise au niveau du riff de couplet (composé par Myles) offre un champ d’action très large, au sein duquel le chant peut s’exprimer à l’orientale. Et là, il impressionne une fois de plus. Une fois le refrain entamé, les riffs à couper le souffle de Tremonti reprennent leurs droits, et on se dit qu’il n’y a qu’une seule personne qui aurait pu faire sonner tout ça : le bougre suit impeccablement le rythme et enrichit à merveille le spectre sonore. Riffs lourds et accordage bas, pour chant volubile, à la fois puissant et avec des étincelles de voix haut-perchée. Un break surprenant, guitare-voix, en finger-pick de Myles, dans un style très Opeth, est suivit d’un solo (toujours en finger-pick, mais de Tremonti) aux accents jazzy, émotionnel à souhait.

Mark entame le chant de « Lover », de manière assez sensuelle, en quasi-chuchotement, et l’on est invité à un plus grand confinement encore, au sein de la forteresse d’AB. Myles reprend le refrain, dans un registre plus haut. Couplets feutrés puis refrains flamboyants, l’on est ballottés à travers les méandres de l’introspection qui ne demande qu’à éclater vers le dehors. Un chant lead très soul, curieusement, de la part de Myles, qui se démarque sur la toile de fond d’un chœur multidimensionnel assez impressionnant, sur le point d’orgue du morceau. Très loin de la romance neuneu que pourrait laisser présager le titre, c’est en fait à un voyage plutôt dark que nous convie ici le groupe. Le ton complexe et dark de l’album est définitivement donné avec « The Uninvited », et son riff en hammer-on pour une chanson très Tool-esque, et manifestement taillée pour le live. « Peace Is Broken » commence par un riff up-tempo de folie. Mark chante les refrains avec Myles, et donne du corps et une couleur très intéressante, avant de retomber avec « Calm The Fire », qui impose la parenthèse de calme dont on avait besoin pour souffler un bon coup. Commençant de manière très Jeff Buckley, avec un chant en falsetto à dresser le poil, accompagné d’une guitare en finger-pick très mélancolique. On sent une chanson composée par Myles, très probablement au cours de sa carrière solo d’avant Slash et AB, et dont il nous parlait au dernier concert du groupe au Zénith de Paris en novembre 2011 : l’artiste se produisait alors dans des échoppes où l’on pouvait boire le café en écoutant de la magie acoustique de style post-Dylan. La chanson a ici tout cet attrait, si ce n’est qu’elle est rockisée par l’approche accrocheuse de Mark. On ne tarde donc pas à monter en intensité avec l’escalade de Myles dans les notes, et le plan en sweep de Mark qui se profile derrière annonce le chaos. « It’s been so long, it’s tearing me apart… I can’t understand or comprehend, where we went wrong. And though we’ve come so far, the madness in our hearts will never end”. La forteresse brûle pour de bon, consumée par un feu interne qu’il faut tenter d’apaiser. “Cos’ now more than ever what we need is love to replace all the obscene. Something good and something beautiful, if only we could see that now more than ever what we need is… a little love”. Certainement le titre le plus fort de l’album, avec un refrain d’anthologie, une progression d’accords magique, des paroles altruistes dignes du Jupitérien Myles, qui chante comme jamais ici. C’est particulièrement poignant vers la fin, où sa voix hante l’âme pour de bon.

 

Dans un style qui rappelle « Words Darker Than Their Wings » (AB III 2010), “Waters Rising” pourrait tout aussi bien figurer sur un album solo de Mark, tant le style en est reminiscent. Selon les propres dires du guitariste, c’est un peu son hommage au groupe Celtic Frost, dans ses paroles. Mark et Myles chantent tous deux et leurs voix se conjuguent une nouvelle fois extraordinairement bien. La super heavy « Farther Than The Sun » est la chanson de la rebellion, mais avec un côté très swing, bizarrement : “I have to find a place where I belong, I do not like what I have become. No more compromise, I will be gone. The freedom is lying farther than the sun”. Hymne à l’indépendance, digne du Metallica d’antan (circa The Black Album), la chanson contient un solo génial, ponctué par un mini-unisson Myles / Mark. Autre tube, « Cry Me A River » possède un côté un peu bluesy qui dénote légèrement, et accroche instantanément. Une chanson de plus taillée pour le live !

La ballade « All Ends Well » cicatrise les plaies, et tourne la page optimiste incontournable qu’on attendait d’AB, dans la pure lignée d’un “Rise Today” (Blackbird, 2007) : “If you believe in nothing else, just keep believing in yourself. There will be times of trouble, it’s gonna hurt like hell. This much I know, all ends well – it all ends well”. Tout vient à point à qui sait attendre : “Somewhere down the road, your stars will show.” Puis, dès l’arpège de depart, le titre éponyme, “Fortress”, vient darkiser le tout une dernière fois avant que le groupe ne nous laisse en nous souhaitant de doux songes. Mark excelle sur le solo, une fois de plus, appuyé par moments par Myles. Certainement conçue au départ comme une chanson plutôt ambiante, « Fortress » conclue l’album de la signature caractéristique AB, et offre une dernière envolée aux abords doux-amers.

 

La créature bicéphale Tremonti / Kennedy - redoutable

Excellente surprise de début d’année scolaire, ce nouvel Alter Bridge s’avère à la hauteur de toutes les attentes formulées. Sans se montrer rébarbatif, ou tomber dans l’écueil de « l’album facile que l’on attendait d’eux », Fortress est dans la digne lignée des oeuvres précédentes ; la production (de Michael 'Elvis' Baskette) est léchée comme à l’accoutumée, le basse / batterie de Brian Marshall et Scott Phillips sont véritablement l’épine dorsale qui soutient l’expression des talents du bicéphale Kennedy / Tremonti, qui se livrent à un battle sans pitié à cet égard. Mais surtout, la maestria de ce nouvel album tient au fait que le groupe opère une trajectoire constante, à contre-courant de beaucoup de formations du même acabit qui choisiraient d’opter à ce moment-clef de leur carrière pour un revirement ( à la fois musical et dans l’image) purement stratégique et marketing destiné à charmer les serpents ; bien loin de ce cliché-là, AB cherche ici véritablement à pousser plus loin le bouchon de leur metal contemporain, en sombrant toujours un peu plus dans la noirceur et la mélancolie, et en structurant leur discours par une approche encore un peu plus « prog » à chaque fois. Depuis Blackbird, puis AB III on a ici certainement l’apothéose de la carrière de nos Floridiens. Un 10/10 semble donc s’imposer, et il faudra même penser désormais à ouvrir une nouvelle catégorie, dans le metal, en leur faveur : la classification « metal beau-gosse » semble à présent inévitable…

Tracklist :

1. Cry Of Achilles
2. Addicted To Pain
3. Bleed It Dry
4. Lover
5. The Uninvited
6. Peace Is Broken
7. Calm The Fire
8. Waters Rising
9. Farther Than The Sun
10. Cry A River
11. All Ends Well
12. Fortress

Liens utiles :

Le site internet officiel d'Alter Bridge
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NOTE DE L'AUTEUR : 10 / 10



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