An Abstract Illusion – The Sleeping City : Chronique d’un monde qui s’effondre en silence

Nous vous proposons une session de rattrapage pour une sortie de la fin d'année 2025 qui a retenu notre attention. The Sleeping City n’est pas simplement un album de metal progressif ou de death atmosphérique : c’est avant tout un disque profondément narratif, où chaque choix musical semble pensé pour servir un propos, un texte, une vision du monde. Chez An Abstract Illusion, les mots ne sont pas un prétexte à la musique : ils en sont le moteur. L’album des Suédois se déploie comme une chronique sombre et introspective d’une humanité figée, engourdie, prisonnière de ses propres ruines.

An abstract illusion - The sleeping city album cover

Dès les premières minutes, le ton est donné. Les guitares et synthés installent des nappes lourdes et mélancoliques, la rythmique avance avec retenue, et la voix surgit, puissante, telle une voix intérieure. On ne cherche pas ici l’impact immédiat : on entre dans un espace mental, presque littéraire, où la musique accompagne un texte dense, chargé de symboles, de visions urbaines et existentielles.

Le concept de la « ville endormie » irrigue tout l’album. Elle n’est pas seulement un décor, mais une métaphore d’un monde immobile, d’une société anesthésiée, incapable de réagir à sa propre chute. Les paroles évoquent l’aliénation, la perte de sens, la stagnation morale et spirituelle. La musique épouse parfaitement cette idée : les tempos souvent lents, les progressions étirées et les motifs répétitifs donnent l’impression d’un temps suspendu, d’un cycle dont on n’arrive pas à s’extraire comme dans le morceau d'ouverture "Blackmurmur" dans lequel on se laisse facilement prendre de nostalgie poétique.

Sur le morceau-titre « The Sleeping City », cette relation texte/musique est particulièrement frappante. Les lignes vocales, graves et pesantes, semblent écraser l’auditeur sous le poids des images évoquées. Les riffs de Karl Westerlund ne cherchent pas l’agression frontale, ils avancent comme une marche funèbre, soulignant chaque mot, chaque image de déclin et d’abandon. Ici, la brutalité n’est pas dans la vitesse, mais dans la lourdeur du propos. Il y a également beaucoup de tendresse qui traverse le morceau, comme si la fin inexorable devait quand même apporter une touche d’espoir, peut-être celle de la fin des souffrances ?

Dans "Like a Geyser Ever Erupting", la musique représente bien l'album avec un contraste marqué entre des passages puissants et écrasants (qui symbolisent totalement le geyser volcanique) et cette mélancolie déchirante qui vient nous hanter sur les sept pistes de l'album : La double pédale d'Isak Nilsson qui s'impose avec le blast de batterie et la superposition de motifs anarchiques de guitare laissent petit à petit la place à un synthé en nappes planantes qui fait entrer des voix en chœur avalant l'auditeur vers une fin à la fois douce et terrible.

Des mots qui façonnent la dynamique musicale

Là où beaucoup de groupes de metal extrême utilisent le chant comme un instrument rythmique, An Abstract Illusion en fait un véritable vecteur narratif et musical. Les growls profonds de de Christian Berglönn portent les passages les plus sombres du texte, tandis que les lignes plus claires signées du claviériste Robert Stenvall, parfois fragiles, parfois telles des prières comme dans le morceau d’ouverture, apparaissent lorsque le discours se fait plus introspectif ou désabusé. Cette alternance n’est jamais gratuite (comme pour certains groupes plus mainstream) : elle reflète les tensions internes des paroles, entre résignation et lucidité, colère et tristesse.

« No Dreams Beyond Empty Horizons » illustre parfaitement cette approche. Le morceau oppressant se construit lentement, tel un monologue intérieur qui enfle. Les paroles y évoquent la transformation, la perte d’humanité, et la musique suit ce glissement : les harmonies deviennent plus dissonantes, la rythmique se densifie, et la tension ne se relâche jamais complètement. La musique ne commente pas le texte, elle le prolonge.

De manière générale, le travail des timbres est intéressant et permet de créer de nombreux tableaux musicaux dans lesquels on se laisse tomber/ chuter. Seule l’utilisation de certaines sonorités des synthés, à la fois modernes et rétros, semblent dénoter de la grande cohésion sonore de l’album (« Frost Flower » / « Silver Field »). On comprend l’idée de vouloir se rapprocher d’une esthétique post-apocalyptique à la Blade Runner mais l’effet n’est pas toujours des plus réussis. A l’inverse, sur les moments dans lesquels les sons de piano (acoustique) viennent percer les denses nappes sonores précédentes, une véritable expression se dégage à chaque fois (comme à la fin du morceau « The Sleeping City »).

La structure progressive de l’album n’est pas là pour démontrer une virtuosité technique (même s’il y en a, avec notamment de superbes solos de guitare). Elle sert le récit. Les morceaux s’étirent parce que les idées ont besoin de temps pour s’installer et malgré cela, il est difficile de ressentir de la longueur car tous les tableaux offrent à l'auditeur de magiques moments musicaux. Les silences, les répétitions, les montées lentes participent à cette sensation d’étouffement et de contemplation forcée (« Emmett »). On peut remarquer que même dans les passages les plus lourds, la musique reste profondément mélancolique. Il ne s’agit pas d’une colère explosive (sauf lors de rares moments), mais d’une colère intériorisée, presque fataliste. Cette retenue renforce la portée des paroles, qui gagnent en gravité à mesure que l’album avance.

Un disque exigeant, mais profondément expressif

La production de The Sleeping City joue un rôle essentiel dans cette musicalité et poésie. Le mix laisse de l’espace à la voix, sans jamais la noyer sous les guitares. Les instruments entourent le chant plutôt qu’ils ne l’écrasent, créant un écrin sonore qui permet aux paroles de rester intelligibles et centrales. Cette clarté est cruciale pour un album dont le propos repose autant sur ce qui est dit que sur ce qui est joué.

Cet album demande de l’attention. Il n’est pas de ceux que l’on peut écouter distraitement : Il mérite d’être suivi, relu, digéré. Une dimension philosophique, qui dépasse le cadre habituel du metal progressif ou atmosphérique traverse l’album et il faut y accorder son importance pour apprécier celui-ci à sa juste valeur. Ce choix assumé peut dérouter ceux qui attendent des refrains immédiats ou des explosions constantes. Mais pour ceux qui cherchent un disque où la musique et le texte avancent main dans la main, cet album s’impose comme une œuvre forte, cohérente et profondément habitée.

Avec The Sleeping City, An Abstract Illusion livre un album sombre, introspectif et profondément humain, qui s’écoute comme on lit un récit pessimiste mais lucide sur l’état du monde. Un album qui ne crie pas, mais qui parle, et dont la voix résonne longtemps après la dernière note.

Points forts

  • Une écriture progressive au service du récit.
  • Des paroles denses, symboliques, qui renforcent l’impact émotionnel.
  • Une atmosphère sombre et cohérente sur toute la durée de l’album.
  • Un disque qui gagne en profondeur à chaque écoute attentive.

Quelques nuances

  • La lenteur et la densité textuelle peuvent rebuter les auditeurs pressés.
  • Peu de moments immédiatement mémorisables hors du contexte de l’album.
  • Une expérience exigeante, qui nécessite une vraie immersion.

The Sleeping City est déjà disponible sur le label Willowtip Records.

Tracklist :

  1. Blackmurmur
  2. No Dreams Beyond Empty Horizons
  3. Like a Geyser Ever Erupting
  4. Frost Flower
  5. Emmett
  6. Silverfields
  7. The Sleeping City
An abstract illusion - The sleeping city album cover

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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