Carpenter Brut sort ce 26 février le dernier volet de sa trilogie "Leather". Initiée en 2019 par Leather Teeth, elle se conclut aujourd'hui par un Leather Temple sous le signe du retour aux fondamentaux. Thèmes hostiles mais accrocheurs, baston synth-core et ambiances plus cinématographiques que jamais sont au programme de ces dix titres qui nous racontent l'épopée finale de son serial killer fétiche dans une dystopie futuriste non sans écho ironique au monde actuel. Rencontre avec Franck Hueso, l'homme derrière ces claviers assassins et ces cathédrales electro, pour sonder les secrets et les projets de ce créateur français hors du commun.
En lisant le dossier de presse de Leather Temple, j'ai découvert tout le concept narratif derrière l'album, qui est détaillé pour chaque chanson, et je me suis dit que c'était la première fois que tu te servais de ce support dans Carpenter Brut.
Comme l'album est cette fois totalement instrumental, il n'y a vraiment rien qui puisse aiguiller les gens sur l'histoire que j'ai envie de raconter. Tu vas me dire, les paroles des autres morceaux avant c'était pareil, ça ne racontait pas forcément quelque chose de précis. D'ailleurs je disais aux paroliers que ça serait bien que ça parle de ça ou de ça, mais ça partait souvent ailleurs. C'est vrai que là on a poussé le truc jusqu'au bout avec ma femme, qui a écrit ces textes. Elle m'a dit : "Attends, on va même le faire morceau par morceau". Idéalement je voulais aussi que ces infos apparaissent sur les plateformes d'écoute, mais ça n'est possible que sur Bandcamp. Après, les fans parlent entre eux, ils se racontent l'histoire, puis il y a fatalement ceux qui n'en ont rien à foutre aussi, donc... Le morceau marche quand même, même si tu ne suis pas l'histoire.
Il y a trois ans, tu m'avais dit pour Leather Terror : "Je ne te donne pas ce que tu veux, mais tu vas comprendre que c'était ce dont tu avais besoin". Est-ce que tu es dans le même esprit avec Leather Temple ? J'ai l'impression qu'il y a un retour musical aux premiers EP.
Déjà, le fait que les gens trouvent que ça revient un peu à ce que je faisais avant, ça vient, je pense, du fait qu'il n'y a pas de chant. Ça joue dans la balance, tu reviens à des trucs que tu sais faire, donc forcément, ça va rappeler les structures, les intros, les types de mélodies, les suites d'accords que je faisais déjà.
Après, j'ai ajouté de l'orgue d'église de manière vraiment symphonique, mixé d'une main de maître par Thibaut Chaumont. Pour moi le temple, l'instrument du temple, c'est un orgue. Sauf que là, je mets les pieds dans un style musical que je ne maîtrise pas. Et là, Thibaut me fait rencontrer Gérald Villain, le claviériste de Stepping Fluid. Moi j'avais une intro pour le disque déjà, mais je trouvais qu'il fallait que ça aille plus loin. Donc je lui ai dit "tiens, reprends un peu ce que j'ai fait, puis propose moi un truc". C'est parti en symphonique et tout le bordel ! Là je me suis dit qu'on allait pouvoir insérer des vrais passages symphoniques dans l'album, et bien faits, pas caricaturaux.
Et puis, pour la première fois, ce n'est pas moi qui ait fait le mixage. Avant, Thibaut m'avait aidé, mais là je l'ai carrément laissé tout mixer. J'ai même encore un peu de mal à me l'approprier. Mais voilà, effectivement, je fais du neuf avec des vieilles méthodes, mais que j'ai updaté quand même.

Tu as davantage délégué, donc, pour Leather Temple ?
Je dirais plus exactement que j'ai laissé des gens meilleurs que moi faire ce que j'avais dans la tête, pour être sûr que cette fois-ci techniquement, ce soit parfait. Ce que je mets cinq jours à faire, Gérald y met une demi-heure. C'est que j'ai gagné avec lui aussi. Et puis même les meilleurs artistes sont mixés, enregistrés, produits par d'autres gens. Pour Pink Floyd sur The Wall, il y a Michael Kamen qui arrange, Alan Parsons qui produit… Laisse faire les autres et ton album gagnera en qualité. Mais comme c'est la première fois, il y a des trucs que les gens n'entendent pas et où moi je me dis "ah putain, j'ai oublié de faire ça, je n'aurais pas dû laisser cette batterie comme ça"... Au bout de treize ans d'histoire de Carpenter Brut, je pense qu'il fallait que je le fasse, parce que ça me permet de me concentrer sur la musique, sur les mélodies. Le son lui-même de l'album, c'est Thibaut qui le fait. C'est nouveau pour moi, c'est rigolo.
En fait il s'est passé l'inverse de Leather Terror, pour lequel tu disais que les gens allaient être surpris, et là c'est toi qui t'es laissé surprendre.
Peut-être oui, après, il y a aussi le fait que c'était comme ça que je voulais le faire : un peu plus électro, complètement instrumental. Je ne voulais pas repartir dans des délires avec les chanteurs. C'est un mélange de plein de choses. Du coup, on a aussi poussé à fond le côté histoire derrière, jusque dans les concerts, tu verras, ça va être sympa. C'est assez excitant, mais on ajoute plein de monde dans l'équation. Il y aura trois clips au total aussi [dont "Leather Temple", sorti en 2025, "The Misfits / The Rebels", sorti en janvier, et ndrl], le troisième, c'est "Speed Or Perish" par Seth Ackerman, ceux qui ont fait "Turbo Killer".
Pour le live, tu arrives déjà à imaginer le mélange entre les chansons, l'ancien, le nouveau, raconter un truc avec ce qu'il y a déjà dans ton répertoire ?
Là j'ai une session avec une trentaine de morceaux, et on se ferait une playlist entre musiciens à chaque fois. Il n'y aura plus d'enchaînement comme avant, j'ai prévu qu'on souffle un peu. Jusqu'à présent le rythme de mes concerts était vraiment "ça torche, ça torche". Tu ne sais jamais trop comment t'arrêter quand les gens sont crevés, quand toi tu construis le set. Là je pourrais faire des pauses de la durée que je veux, envoyer des samples pour meubler en attendant. Tout le monde boit sa petite bouteille, et ça repart pour un tour. L'intérêt aussi c'est que si ce morceau-là n'a pas marché ce soir, on l'enlève de la playlist et on en met un autre le soir suivant.
Tu as approche générale qui te permet de te reconcentrer sur la musique parce qu'avant t'avais un peu l'impression de penser en même temps au son, aux textures, à la compo…
Je me suis dit "plus jamais je travaille comme ça". La question est de savoir si pour les prochains albums, je mets autant de temps ? Est-ce que je refais des albums ou une petite phase avec des EP ? Est-ce que ça passe par des expérimentations sonores où je me dis "j'ai que six morceaux, je peux m'amuser à décevoir plein de monde, mais moi j'ai créé des trucs qui m'ont amusé ?" Et après je pourrais revenir à un truc un peu plus classique. Je ne sais pas encore trop mais je suis sûr, musicalement, des trucs que je voudrais tenter, un peu plus trip-hop, un peu plus chelou. Je prends toujours l'exemple de Perdition City de Ulver, qui est un album assez expérimental mais qui a des super idées.
Je suis aussi dans une période où je voudrais exploiter des photos un peu post-victoriennes, dans les années 1880 ou 1900, du genre les photos de famille où les gens posaient avec leur enfant mort, ou faisaient des trucages, comme s'il y avait un fantôme derrière. J'ai toujours trouvé ces photos un peu mystérieuses, un peu mystiques. Partir dans ce délire-là, les histoires de fantômes sur les champs de bataille aux Etats-Unis pendant la guerre de Sécession.
Tu te projettes déjà dans l'après.
Faut que je trouve un truc qui m'excite pour la prochaine fois. Donc le temps que que je le mijote dans ma tête, que j'y voie les intérêts et les inconvénients, faut que j'y commence déjà à y réfléchir. A l'époque où j'ai fini Leather Terror, et même pendant que je le composais, je savais déjà qu'il fallait que je mette Brett Alford [le protagoniste de la trilogie Leather, ndlr] dans une chambre froide pour pouvoir justifier que Leather Temple se passe 90 ans plus tard. Donc tu vois, on est toujours en avance sur ceux qui écoutent et même sur le label. Parce qu'il y a toujours des gens qui disent "alors c'est quand le prochain album ?" Pour avoir des trucs à répondre, je me dis que j'ai réfléchi à ça ou ça, mais est-ce que c'est une bonne idée ? Puis tu jauges selon la réaction des gens quand tu leur en parles. Et en même temps, quand j'ai commencé Carpenter Brut, peut-être ça existait ailleurs, mais les programmateurs me disaient que c'était trop nouveau : "je programme ça avec qui ?" Donc si tu écoutes tout le monde, tu fais ce que tout le monde fait. Il faut aussi se faire confiance.
C'est cool d'avoir déjà un horizon, parce que là tu vas clore un cycle de plusieurs années avec cette trilogie.
Ouais, là, je pense que le prochain album, c'est probablement 2028, 2029. Là, on a des dates jusqu'à août 2027.
Tu as fait pas mal de featurings aussi, pendant l'année passée. Qu'est-ce que ça t'a apporté ?
Moi j'adore. Récemment j'ai bossé pour un groupe de thrashcore espagnol, Crisix, et aussi pour Ojos de Brujo. J'ai fait des collaborations avec Sierra Veins, un mix pour DragonForce qui sortira un jour, un feat avec The Midnight, j'ai failli aussi faire quelque chose avec Landmvrks, mais ça ne s'est pas encore fait. En revanche, il y a un groupe de metalcore qui m'avait demandé de faire des remixes et ça ne m'intéresse plus. Parce qu'en fait je perds du temps en général avec ça, j'en ai beaucoup faits qui ne sont pas sortis : pour Korn, pour Rammstein… Donc là, maintenant, si les groupes veulent qu'on bosse ensemble, c'est ok, mais moi je participe sur ton morceau, on se fait un truc ensemble. Je mets une nappe de synthé, je te redéfonce ton truc, on cherche quelque chose, mais je remixe pas, ça me fait chier. Parce que ça va intéresser qui en fait ? Les gens qui aiment le groupe que tu remixes, ils préfèrent l'original. Avec Ghost, ça avait marché correctement et ça m'a peut-être ramené des gens. Finalement, tous les featurings que j'ai fait, c'est quasiment des potes.
J'ai remarqué sur tes réseaux sociaux que tu avais fini l'album il n'y a pas si longtemps, vers septembre. Tu n'es pas dans ce truc un peu de temps dilaté, où les morceaux sont prêts depuis plus d'un an ?
Ouais, et le dernier morceau que j'ai fait c'était "Iron Sanctuary". J'étais là "Ah putain, il me manque un morceau, il n'y en a que neuf pour l'instant, ça sonne pas bien". J'avais commencé sur un titre que j'avais laissé tomber, puis j'ai rouvert mon projet. Et je me suis dit, c'est pas mal en fait, avec cette idée là de "ta ta ta ta ta ta" [il chante le thème principal], puis voilà, le reste est venu assez rapidement.
J'ai même trouvé un petit truc un peu néo-metal, dans la chanson-titre.
Haha oui, je l'ai même appelée "Meshuggahfelstein" quand je l'ai faite. "On dirait un peu de Meshuggah, un peu de Gesaffelstein, bah voilà". Celui-là, c'est pareil, il est allé assez vite. J'ai commencé à le composer en janvier 2025, j'étais à Montréal, juste avec mon petit ordi et mon clavier, sur le plumard, je fais un morceau mais finalement j'efface tout et je garde tous les sons de synthés que j'avais utilisés. Et là j'ai l'idée du thème, en pianotant par hasard. C'est allé très vite ensuite, il m'a fallu que trois versions pour arriver à la finale. Et a contrario, "Start Your Engines", je le traîne depuis l'éternité. Il y a toujours un truc que je trouve bancal, mais en même temps, je lui trouve un intérêt, donc ça me fait chier de le jeter. Tu as des morceaux où ça va fuser, puis d'autres où tu rames. C'est ça qui est cool avec la musique, tu ne sais jamais trop comment ça va se passer.
Tu me disais que tu savais où aller pour exprimer telle émotion précise, avec ta maîtrise des sons de la compo synthwave.
Oui, celui-là par exemple je l'ai fait un peu « emotionless ». En mode droit au but, tu écoutes dans ta bagnole et c'est parti. Toute l'histoire de l'album est une course-poursuite contre la montre. Dans ces ambiances, il n'y a pas trop le temps pour l'émotion. Mais du coup, ce n'est plus dans les sons, je pense que c'est dans les tempos que ça se joue.
C'est un album assez rapide je trouve.
Cela rejoint aussi un peu ta question par rapport au live. Là, ça va bombarder pas mal, je pense. Il y a des morceaux, j'ai hâte de voir ce que ça va rendre sur scène. En plus, j'ai récupéré un nouvel ingé son, Chris Edrich qui s'occupe de Devin Townsend entre autres. Il sait faire les gros sons metal. Donc ça va être marrant de voir comment on va arranger tout ça. Je pense que ça va amener aussi des fois des morceaux plus anciens qui vont sonner plus légers à côté. "Zombie Italia", il va falloir le placer, il est mignon à côté des nouveaux ! Mais j'ai déjà retouché le milieu. Ça part plus dans un délire Chemical Brothers.
Le live, ça t'inspire quand tu écris?
Disons que j'arrive maintenant à me dire que ce morceau-là, il faut aussi qu'il marche en live quand je le compose. Je savais qu'en écrivant des phases avec des "La-La-La", c'est à dire tout ce que les gens peuvent chanter, ça serait une réponse au fait qu'il n'y a plus de chant dans Leather Temple. Comment tu le remplaces ? Comment je fais pour que les gens chantent le morceau sous la douche ? Quand ils les auront bien dans les pattes, je pourrai m'amuser en tournée. Là, ça va être la première tournée en Europe et aux Etats-Unis, ils n'ont peut-être pas eu le temps de bien écouter l'album, donc on va faire simple. Mais si tu reviens un an après, les gens qui reviennent connaissent les morceaux, là tu peux te dire "le break de ce titre, je vais le faire durer cinq minutes, parce que les gens savent de qui vient après, donc tu peux faire monter la sauce". J'ai envie de mettre un peu plus le nez dans ce genre de choses et que ce soit moins linéaire qu'avant.

Un mot sur cette tournée qui s'annonce, notamment votre nouveau passage aux US ?
Ça fait longtemps qu'on n'y est pas allé, depuis 2022 je crois. Est-ce que les gens, là-bas comme ici, en ont encore quelque chose à branler de Carpenter ? Est-ce qu'ils en ont encore quelque chose à foutre des concerts de synthwave ? Est-ce qu'ils vont se déplacer s'il y a 70 groupes le même mois ? Est-ce que c'est moi qu'ils vont venir voir ? On va surtout jouer la sécurité cette année, ne pas faire de trucs exotiques. On est allé jouer une fois en Estonie, il y avait cent personnes ! Dans ces cas-là, pour voir ton public, il faut monter des tournées qui enchaînent sur d'autres pays nordiques par la même occasion parce que tu es obligé d'optimiser ta route. Et puis parfois, les festivals te prennent plus volontiers quand ils ont ton exclusivité dans leur pays et que tu n'y as pas joué depuis un moment. C'est tout un calcul qu'il faut qu'on fasse. Il s'est passé quatre ans entre les deux albums et moi, je ne sais pas où j'en suis vis-à-vis des gens. Ça serait normal qu'il y en ait qui n'en aient plus rien à foutre, entre ceux qui ont grandi, qui ont des gamins, qui ont un nouveau taf, qui étaient étudiants quand ils m'écoutaient au début, et puis maintenant, ils ne font plus de concerts.
D'ailleurs, tu as une idée de la sociologie de ton public ?
C'est à la fois du metalleux, du gamer, du mec qui écoute de l'électro, un peu moins quand même, il y a tellement de gens différents ! Ça vient de partout en fait. Certains sont venus en 2018, puis en 2022, ils ont préféré 2018, donc ils ne viendront plus en 2026. Il y a des gens qui m'ont découvert en 2020 et qui reviendront. C'est très compliqué en fait. C'est un peu comme quand tu vends du merch, tu essayes de voir quelles tailles il te faut. Tu prévois du triple XL parce que tu as trois Américains du Texas qui t'en demandaient, et puis finalement tu en as cinquante sur les bras que tu mets peut-être un an et demi à revendre. Et puis, une fois que tu n'en as plus, tu as encore trois nouveaux mecs qui reviennent pour t'en acheter. C'est pareil pour les CDs : on disait "le CD, c'est plus la peine d'en faire". Et il se trouve qu'il y a toujours des gens aux Etats-Unis qui en demandent parce qu'ils ont encore leur autoradio de 2010 dans leur vieille Subaru ! C'est toujours surprenant. Mais ça me conforte globalement dans l'idée que je vais faire ce que j'ai envie de faire pour la suite.



