Grandma’s Ashes et SUN avec Levo Evolove : “Amour, rage et sororité” (Elysée-Montmartre, Paris, 28.03.2026)

Soirée de metalleuses françaises à l'Elysée-Montmartre, puisque le plateau de ce soir réunit en co-headline la chanteuse SUN, qui a sorti son premier album long il y a un an, et les Parisiennes de Grandma's Ashes, en pleine tournée de promotion de leur second album acclamé, Bruxism, sorti en fin d'année dernière.

Levo Evolove

Pour ce concert entièrement féminin, la production a pris le contre-pied puisqu'elle a mis en première partie l'intervention d'un drag-king, Levo Elove. Quand les lumières s'éteignent, les premières notes de « Closer » de Nine Inch Nails retentissent. Levo Evolove apparait, grand manteau en fourrure ressemblant à des ailes repliées, qu’il laisse tomber pour faire apparaître une tenue en cuir sur un torse apparent (fake) ultra musclé. Tout est dans l’attitude, le drag king jette des regards arrogants au public, fait de grands gestes et lip synic au rythme du morceau... L’entrée en matière est saisissante, et le public réagit avec enthousiasme.

Sauf que... Ça s'arrête là. Les vidéos sur le compte Instagram de l'artiste laissaient supposer un show plus chorégraphié, et surtout, un seul morceau, cela ne donne franchement pas le temps de poser un univers. Levo Evolove harangue le public, « Faites du bruit, c’est un peu mou », présente brièvement son art « Vous connaissez les drag queens ? Moi c’est l’inverse. Je prends le masculin, je le retourne, jusqu’à ce que ça devienne dangereux ». Puis la soirée à venir : « une soirée de metalleuses, faite avec amour, rage et sororité ». Une proposition intéressante mais frustrante de brièveté.

SUN

Quelques minutes après ces présentations, les lumières s'éteignent. SUN arrive, accompagnée de deux musiciens, longs cheveux blonds lâchés, vêtue d'une robe blanche vaporeuse, d'un voilage blanc sur le visage. La panoplie de princesse idéale – à l’exception du mini-short Adidas rouge sous la robe, des lunettes de soleil en forme de cœur… Et de la guitare électrique.

Elle entame « I Killed My Man », d’abord presque a capella avec à peine une discrète ligne de claviers. Cela commence doucement, presque éthéré… C’est intense, mais assez doux, plutôt mignon, en somme – tant qu’on n’écoute pas les paroles. Mais déjà avec une tension sous-jacente. Et puis, soudain, tout bascule, SUN pousse un cri rugissant et enlève son voile qui s’envole

C’est parti pour une grosse heure de set. La musicienne, passée par différents groupes de metal extrêmes et par The Voice, aime assurément les grands écarts. Elle définit son style comme de la « brutal pop », et s’il y a un reproche à lui faire, c’est de présenter comme absolument unique un style qui au fond existe depuis maintenant des années : des chansons avec des structures relativement pop et des arrangements plutôt metal, lourds, qui mettent à la fois la guitare et la basse en avant, ne sont pas avares à l’occasion de batterie qui tabasse et se lance parfois dans de la double pédale, et un chant qui oscille entre une voix claire très belle et mélodieuse et un chant saturé, souvent growlé, époustouflant.

On est tout à fait disposé à croire à l’authenticité de sa démarche. Elle raconte la genèse en expliquant qu’ado elle écoutait autant Janet Jackson, les Spice Girls, les Destinys Child, M.I.A. que Morbid Angel, Slayer et Meshuggah, et elle n’a « pas eu envie de choisir ». Mais malgré ses récriminations durant le concert contre ceux qui critiquent son étiquette, le résultat s’inscrit dans un genre assez répandu dans le metal actuel.

Cette réserve mise à part, c’est extrêmement bien exécuté. Les chansons sont bien composées, souvent très entrainantes, avec ce qu’il faut d’agressivité pour servir de défouloir. Elles sont aussi capables d’osciller entre des parties très enjouées et d’autres nettement plus sombres voire mélancoliques. Surtout, l’agilité vocale de la chanteuse laisse pantois. Car si passer du chant clair au chant saturé est courant dans le metal, SUN le fait avec une maîtrise rare, capable de passer du clair au saturé puis de nouveau au clair en à peine quatre syllabes.

Elle est entourée de deux bons musiciens, un batteur, Boris, et un bassiste qui assure également les claviers, Bassem, qu’elle présente comme également « manager, directeur général, régisseur général. Bassem qui mérite vraiment qu’on lui gueule dessus un bon coup ! » Tous deux sont en short et sweat à capuche avec des paillettes, dans un esprit très SUN en fin de compte. Le bassiste est intenable, saute partout, grimpe sur les praticables

Elle joue beaucoup de morceaux de son premier album long, Krystal Metal, sorti l’an dernier, plus ses deux EP (Brutal Pop 1 et 2) et deux chansons indépendantes. A la moitié du set, débute un morceau qui semble familier… et s’avère finalement être « Survivor » des Destiny’s Child (la chanteuse a aussi repris « All I Want for Christmas Is You » de Mariah Carey, mais c’est moins de saison). C’est assez magistral, le titre est entièrement réinterprété, presque punk dans le début, et en même temps la prestation en garde l’essence, avec là encore une utilisation très ponctuelle du growl qui force le respect, et même un passage scandé / rappé.

Le public est ultra réceptif, headbangue et se lance rapidement dans un pogo. Après « Blasphemy », une chanson inédite qui alterne lourdeur et douceur au début et double pédale / scream ensuite, une dizaine de spectateurs des premiers rangs brandissent des pancartes « Merci ». « Vous êtes trop mignons, s’exclame-t-elle, visiblement émue, il faudra le refaire pour la photo ». Une chanson plus tard, avant « My Funeral », elle raconte une anecdote vécue lors d’un concert en novembre à Barcelone, laquelle commence avec « un moshpit, jusque-là rien de bien chelou, et au milieu du pit, quelqu’un se met à faire ‘La Macarena’ ». Elle tente donc de lancer le phénomène dans le public parisien, malheureusement, la tentative ne prend qu’à moitié dans la foule – gageons qu’avec un peu d’entrainement cela deviendra un gimmick du public.

Près de la fin, elle harangue de nouveau le public – et vanne sa mère qui, manifestement dans le public, ne suit pas les mouvements. Le set s’achève avec « Higher Fire » mais SUN revient pour un morceau de rappel, une guitare Hello Kitty en bandoulière. « Je vous la dédicace parce que je n’aurais jamais pensé que la musique puisse être mon plan A. Je me disais que peut-être quand je serais enceinte je m’ennuierais et je programmerais des batteries pour faire ma brutal pop ». S’ensuit un « Sirius Love » déchaîné. Clairement, la musique est loin d’être un plan B pour SUN, qui semble en passe de se faire une place au soleil (metal).

Grandma's Ashes

Durant le changement de plateau, une partie du public reconnait et acclame les musiciennes, venues installer leur matériel, et dont les sweats ne trompent pas grand-monde. On voit déjà que les Parisiennes ont haussé leur niveau de jeu sur la scénographie : de longues chaines pendent du plafond, certaines sont enroulées autour du pied de micro, d’autres sous la plateforme de la batterie, et de grands paravents rouges décorent l'arrière-scène.

Après le changement de plateau, Levo Evolove reprend son rôle de maître de cérémonie pour brièvement présenter le trio. Le noir se fait, la tension monte. Soudain, des spots éclairent les paravents, faisant apparaitre en ombres chinoises la bassiste Eva Hägen et la guitariste Myriam El Moumni, tandis que la batteuse Edith Séguier est déjà installée à son poste. C'est simple mais de toute beauté.

Sous une lumière rouge (très belle, comme sur l’ensemble du set), le groupe attaque « Saints Kiss », suivi de « Empty House » aux accents très post punk, puis « Duality », planant mais lourd, surtout dans son refrain. Les trois titres sont issus de Bruxism, second album de Grandma’s Ashes, sorti en fin d’année dernière. Sans renier ses débuts stoner aux accents prog, le groupe s’aventure sur des terrains tour à tour plus post punk, post metal, voire grunge, avec une tendance globalement plus agressive et un peu plus lourde.

Celles et ceux qui ne l’auraient pas remarqué à la sortie de l’album vont avoir le temps de s’en rendre compte le sujet, puisque pour ce set, les trois musiciennes déroulent l’intégralité de leur album. C’est d’ailleurs l’un des seuls regrets : de l’excellent premier album This Shall Too Pass, ne subsiste que « Aside », quatrième morceau joué ce soir, et particulièrement lourd. Un pogo éclate d’ailleurs sur ce titre.

Avant celui-ci, la bassiste et chanteuse principale et Eva Hägen a d’ailleurs fait monter la tension dans le public : « On a pris l’habitude, c’est horrible, de classer le public. Pour l’instant, Perpignan est premier. Vous voulez être dans le top ? Faites du bruit ! ». Mécanique usée jusqu’à la corde, mais la distance et l’espèce de dégoût feint avec lequel annonce la vocaliste « avoue » cette pratique rend l’ensemble distrayant. Le pogo se poursuit sur le titre suivant, « Sufferer », lui aussi très lourd, et avec un groove marquant qui met en avant la basse et la batterie, et un pont très planant.

Les morceaux sont marquants chacun à leur manière tout en ayant une certaine homogénéité. L’ensemble du concert est vraiment prenant, les musiciennes jouent parfois entre elles et semblent connectées. La lourdeur est plus présente que jamais, sans renier un aspect aérien. Les instruments cherchent le déluge sonore mais aussi la subtilité, s'offrant plusieurs soli, et les harmonies vocales entre les trois musiciennes sont toujours présentes.

Mais c’est la voix d’Eva qui domine. « Neutral Love, Neutral Death » la met particulièrement en avant, où, seule au chant, sans basse, sa magnifique voix veloutée se fait entendre, d’abord au naturel, puis recouverte d’un effet métallique – intéressant sonorement, mais pas à la hauteur de sa voix naturelle.

Aux deux-tiers du set, arrive un son de basse electro enregistré puis une grosse attaque explosive, qui voit le pogo reprendre. Coupure par rapport à Bruxism : il s’agit d’une reprise, avec le choix très judicieux de « Army of Me » de Björk. La version des Grandmas magnifie ce morceau hypnotisant aux accents très indus. Elles en font un morceau très prenant et en même temps assez grunge, avec un déluge sonore et du growl sur le pont – Eva Hägen s’aventure d’ailleurs sur du growl dans quelques titres du second album.

Cette « armée de moi » est-elle enfermée dans sa « cage de chair » ? L'enchainement semble en tous cas logique avec « Flesh Cage ». Tout aussi évident est d'ailleurs le retour sur ce titre de Levo Evolove, d'abord tout en ombres chinoises - magnifique - puis sur la scène où il vient interagir avec les musiciennes. Une belle incarnation du titre.

Alors que la fin approche, la bassiste se lance dans de longs remerciements, à toute l'équipe de tournée, mais aussi à « notre label qui cru en nous quand plus perso ne croyait en la sortie du nouvel album », et « aux Grandma's, tout a tellement de sens avec vous ». Au milieu d'énormes acclamations, elle remercie aussi le public, pour partie venu de très loin en France et dans le monde, et dont elle se félicite qu'il devienne « de plus en plus féminin et de plus en plus queer ».

Les deux derniers morceaux sont de nouvelles occasions de déluge sonore, la voix envoutante d'Eva fait de nouveau des merveilles, servi sur « Dormant » par un arpège de guitare en introduction, puis des sons de percussions répétitifs.

Finalement, le seul regret est la durée d’à peine une heure. Si SUN a pu parcourir toute sa discographie, les Grandma's ne sont guère allées au-delà de Bruxism malgré un autre album et un EP. On sent en tous cas la montée en puissance des deux formations - Eva s'extasiera du millier de personnes présentes. Alors que les Grandma's Ashes sont lancées jusqu'à la fin du mois dans une tournée européenne, essentiellement allemande, et elles seront de nouveau dans le très beau cadre de Perche-En-Rock en juin.

Photos : Luca Liguori. Reproduction interdite sans autorisation du photographe



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