Passages porte bien son nom. Dès les premières minutes, Endless Floods invite à franchir une frontière invisible, celle où les contours du post-metal se dissolvent dans des paysages plus contemplatifs. Successeur de Rites Futurs (2024), ce nouvel EP quatre titres confirme l'évolution des Bordelais vers une musique qui privilégie les atmosphères aux démonstrations, les émotions aux effets de manche. Entre post-metal, doom progressif, dark folk et post-rock, le groupe compose un voyage dont on ressort moins avec des réponses qu'avec des sensations.

Depuis ses débuts en 2015 autour de Stéphane Miollan, Benjamin Sablon et Simon Bédy, Endless Floods n'a cessé de faire évoluer son langage. Né dans le drone et le doom les plus monolithiques, le groupe a progressivement ouvert ses compositions à davantage de lumière et de mélodie, notamment avec Circle The Gold puis Rites Futurs. Passages poursuit cette évolution tout en revenant à une certaine forme d'introspection.
Ce qui frappe immédiatement, c'est la manière dont le groupe travaille les dynamiques. Là où beaucoup de formations post-metal reposent sur l'opposition classique entre calme et explosion, Endless Floods préfère les mouvements progressifs et organiques. Les morceaux semblent respirer naturellement, évoluant par vagues successives plutôt que par ruptures brutales.
Dès "Visions", les guitares de Stéphane Miollan et Benjamin Sablon installent un paysage vaste et brumeux. Les riffs sont lourds mais jamais écrasants, laissant constamment de l'espace aux harmonies vocales. Le dialogue entre les voix masculines et celle de Louise Dehaye apporte profondeur à ces compositions éthérées. Loin d'un simple contraste vocal, cette complémentarité devient un véritable outil pour plonger l'auditeur dans dans les atmosphères du groupe. Les harmonies rappellent celles du groupe de rock Montréalais Malajube dans l'album Labyrinthe (que l'on recommande).
L'un des grands atouts de Passages réside justement dans son travail sur les timbres. Les synthétiseurs de Benjamin Sablon et Stéphane Miollan ne servent jamais uniquement à épaissir le son, ils participent pleinement à la construction des ambiances, avec de petits contrechants disséminés de-ci de-là ou quelques notes pour renforcer les harmonies. Dans un univers où les groupes de post-metal ont souvent tendance à utiliser les mêmes palettes sonores, ce choix donne à l'EP une personnalité immédiatement identifiable.
Le magnifique "Deuxième monde" constitue sans doute l'une des pièces marquantes du disque. Son développement lent et hypnotique évoque autant les grandes heures du post-rock européen que certaines formations doom les plus atmosphériques. Les montées en puissance y sont remarquablement dosées et la poésie des mots comme de la musique emmènent l'auditeur dans un rêve musical.
Un état de suspension permanent
Cette maîtrise des atmosphères atteint son sommet sur "Liminal", probablement le morceau le plus représentatif du concept de l'album. Le titre évolue dans un état de suspension permanent, comme coincé entre deux réalités. Les nappes de synthétiseurs, les guitares réverbérées et les harmonies vocales créent une sensation d'apesanteur particulièrement réussie. Le groupe prend le temps de développer son atmosphère (plus de dix minutes de piste), sans saturation sur tout le début du morceau, puis ajoute progressivement les distorsions de guitare. La batterie marque légèrement la pulsation, sans rythmiques marquées, et il faudra attendre la seconde partie pour avoir l'envolée finale et sa fin vraiment intense et dense. On comprend alors pleinement le titre de l'album : ces "passages" sont autant des lieux physiques que des états mentaux.
Les paroles en français, volontairement discrètes sur le disque, prolongent cette idée de transition. Sans jamais prendre le pas sur la musique, elles évoquent souvenirs, sacrifices et fantômes personnels, dessinant un fil conducteur qui relie les quatre compositions. Le propos reste cependant suffisamment ouvert pour laisser chacun projeter sa propre expérience dans ces paysages sonores.
La conclusion avec "Primordial" agit comme une forme d'abandon. Ce final renferme plusieurs tableaux employant toute la palette du groupe : moment avec voix presque seule, accompagnée de quelques notes ou nappes, comme si nous arrivions au bout du tunnel et que la vie recommençait à nous baigner dans sa lumière ; moment suspendu avec harmonies vocales éthérées et salvatrices ; hymne glorieux à la guitare ; moment saturé plein de tension qui se résout sur des harmonies aussi apaisées qu'étranges. Plus dense, plus tellurique, le morceau referme progressivement la boucle tout en laissant planer une sensation d'inachèvement volontaire, comme si le voyage ne faisait finalement que commencer.
Avec Passages, Endless Floods confirme son évolution vers une musique toujours plus évocatrice et personnelle. Sans révolutionner les codes du post-metal atmosphérique, le groupe parvient à leur insuffler une sensibilité particulière, nourrie autant par la lourdeur du doom que par la délicatesse du folk et du post-rock. Un disque de transition au sens le plus noble du terme : celui qui relie le passé à l'avenir, la mémoire à l'espoir.
Points forts
- Une maîtrise remarquable des atmosphères et des dynamiques.
- L'apport magique et essentiel des harmonies vocales homme / femme.
- Un équilibre très réussi entre post-rock, doom progressif et dark folk : une identité sonore désormais pleinement affirmée.
Quelques nuances
- Les plus impatients pourront trouver les pistes longues
- Une approche contemplative qui demandera plusieurs écoutes pour révéler toutes ses nuances.
Tracklist
Visions
Deuxième monde
Liminal
Primordial
L'album Passages est disponible via Permafrost Records / Araki Records / Yoyodyne Records

