La venue en France de l'autre groupe de Maynard James Keenan est un événement, puisque le leader du cultissime Tool n'était n’avait plus donné de concert ici avec A Perfect Circle depuis 2018. Dans le cadre de sa tournée européenne, le combo états-unien fait escale à Paris, quelques semaines après la sortie d'un nouveau morceau.
A Perfect Circle veut vraiment faire de ses concerts une expérience particulière, puisqu'il est interdit au public de prendre des photos ou de filmer le spectacle. Contrairement à d'autres formations cependant, le groupe ne recourt pas à des techniques comme sceller le téléphone dans une pochette, mais compte simplement sur la coopération du public. Le public est en tous cas au rendez-vous en ce début juillet au Zénith, alors que la chaleur s'est à peine atténuée.
Jehnny Beth
Sur l'ensemble de la tournée européenne, c'est la Française Jehnny Beth, ancienne chanteuse du groupe britannique Savages, qui ouvre le spectacle. La chanteuse est entourée de trois musiciens (le trio classique guitare – Johnny Hostle / basse – Hughes Rive / batterie – Wendy Killman). Pas de décorum, simplement un petit écran central en hauteur avec son nom et des yeux (qu’on suppose les siens).
En longue robe blanche et bas rouges sur talons hauts, elle semble tout à fait à l'aise sur la relativement grande scène du Zénith. La formation joue un rock brut, assez grunge, aux distorsions très présentes. Les morceaux, issus des deux albums solo de la chanteuse (To Love Is To Live en 2020 et You Heartbreaker, You en 2025) alternent entre certains très rapides et d'autres plus lents et très lourds, presque stoner. L'ensemble est abrasif, presque sale - le son, lui est bon.
Les trois instrumentistes sont très audibles et, sans véritable solo, sont mis à l'honneur au fil des compositions, la batterie joue sur des variations, passant d’un tempo lent, presque inquiétant, à des roulements plus rapides, la basse est à plusieurs reprises seule à se faire entendre, et la guitare très en avant, entre deux explosions abrasives, sait aussi donner dans des couinements étranges et des sons stridents. Jehnny Beth prend le temps de les présenter vers la fin du set.
La chanteuse, quant à elle, est habitée par ses chansons, tantôt droite derrière son micro, tantôt en maltraitant le pied, tantôt arpentant la scène, en grandes enjambées ou sur des pas de danse. Elle montre toute sa polyvalence vocale, tant sa voix alterne entre les registres au sein des morceaux. Elle séduit avec de beaux sons clairs, nous transporte dans des univers oniriques avec des passages éthérés, met en émoi avec un chant plaintif, explose sur du chant saturé. Elle stupéfait aussi avec une forme de spoken word, des litanies abruptes, des sons presque aussi étranges que la guitare, des hululements tranchant brutalement avec un chant assez maniéré juste avant...
Le public réserve un bon accueil au set. La fin approche. Après avoir présenté « The Obsession », du dernier album, comme « une fucked up song pour vos amours », arrive l'avant-dernier titre. Il commence à fond, puis, sur une accalmie instrumentale ne laissant que les cymbales et la basse, la chanteuse monte sur la barrière, se retrouve à genoux portée par la foule, et reprend le chant sur une partie plus lente et grave… avant que le titre ne reparte dans des embardées bruitistes saturées.
Après des remerciements chaleureux notamment pour A Perfect Circle, elle interpelle le public : « Vous êtes vivants, je vous ai vus vivants, restez vivants ». Après le dernier morceau relativement lent mais tout aussi lourd, ponctué de guitares stridentes, elle quitte la scène tandis que les musiciens y sont encore, puis revient avec un polaroïd. La bande à Maynard James Keenan a emporté dans ses bagages européens une très bonne représentante de la scène rock française actuelle qui méritait d’être présentée au reste du continent.
A Perfect Circle
Durant l’entracte, une voix off répète plusieurs fois en anglais que le spectacle a « une politique zéro caméra », que le public doit éteindre ses appareils électroniques durant le concert, et que les contrevenants s’exposent à des sanctions. Les photographes accrédités eux-mêmes ont strictement interdiction de prendre des photos ou des vidéos depuis leur téléphone. L’exigence est compréhensible, tant les nuées de téléphones peuvent gâcher l’expérience d’un concert (et l’immersion des gens qui s’en servent, mais après tout, c’est eux que cela concerne). Le choix d'A Perfect Circle de faire confiance à la bonne volonté de son public plutôt que de recourir à la contrainte est, au choix, curieux, optimiste ou naïf. En attendant, une bonne partie de la foule pianote sur son téléphone – mais peut-être qu’un plus grand nombre encore s’évente vigoureusement.
A 21h01, le noir se fait, le son enregistré d’un violon oriental se fait entendre, puis les projecteurs s’allument sur le batteur Josh Freese et le claviériste Greg Edwards, déjà en place sur leurs estrades latérales respectives en train de jouer. L’écran central avec le logo du groupe s’allume également, puis les projecteurs illuminant le guitariste Billy Howerdel, fondateur du groupe, et le bassiste Matt McJunkins, sur le devant de la scène. Enfin se révèle le chanteur Maynard James Keenan, qui, fidèle à son habitude de prendre le moins possible la lumière, tel un vampire des temps modernes, se tient sur une estrade en fond de scène, quasiment pas éclairée, de façon à ce qu’on le voie très mal.
« The Package » lance le concert, avec un début très doux, extrêmement envoûtant, puis une montée en tension progressive avant une explosion qui s’accompagne de flashs blancs aveuglants, jusqu’à un final murmuré tout en douceur. La foule acclame bruyamment à plusieurs reprises. A l’issue de ce premier titre, Keenan prend la parole pour saluer le public et revenir sur les consignes données en amont : « Ce soir est un petit voyage ensemble, connectés. Restez présents, restez ici, éloignez vos téléphones. Restez dans votre corps, restez avec nous ». Face à ce discours, on imagine aisément que les artistes sur scènes soient lassés de la marée de téléphones qui se dressent de plus en plus entre eux et leurs publics, et qu’en effet, une partie de la connexion qui se tissent entre les artistes sur scène et les membres du public finisse par s’amenuiser voire disparaître, quand une grande proportion de la foule est plus occupée à enregistrer le moment présent qu’à le vivre.
Conscient cependant que la consigne est peut-être dure à vivre pour une partie du public, pour qui ne rien filmer serait à ce point invivable (et conscient aussi, probablement, de l’importance de la médiatisation via les réseaux sociaux, même si le groupe n’en a pas besoin), le chanteur ajoute que lors de la toute dernière chanson, le public aura le droit de reprendre son téléphone, afin de se fabriquer des souvenirs numériques. A notre questionnement initial, le public nous répond très vite que le groupe n’a pas pêché par naïveté, et a eu raison de faire confiance : aucun téléphone ne se dresse pour immortaliser l’instant durant le set, et quand quelqu’un consulte ses messages, il cherche à le faire discrètement, presqu’en cachette.
Cela rend l’expérience d’autant plus prenante et immersive. La musique du groupe, déjà naturellement intense, gagne encore en profondeur sur scène. Globalement, A Perfect Circle, à la lisière entre le rock et le metal, et aux fortes sonorités industrielles, n’a pas choisi ses titres les plus agressifs pour ce soir, à quelques exceptions près. Au contraire, il privilégie les titres planants, parfois complètement oniriques, le son des guitares, qui se font ponctuellement stridentes et alambiquées, étant parfois soutenu par les bruitages étranges de machines (sur « The Contrarian », par exemple).
Le groupe étant peu productif quantitativement parlant, il n’a aucun problème à représenter tous ses albums, qui en 27 ans d’existence s’élèvent au nombre vertigineux de quatre (à titre de comparaison, en 33 ans avec Tool, Keenan en a sorti cinq). Le deuxième, Thirteenth Step, est légèrement plus mis en avant avec six titres. Le live permet de confirmer que si chaque album d'A Perfect Circle possède des sonorités différentes, ils sont unis par une même atmosphère mélancolique et désenchantée, une même intensité et une même étrangeté, pour un résultat unique au groupe. Le set offre ainsi à la fois une grande homogénéité et pas mal de variations, parfois au sein même des morceaux, souvent prog dans leurs changements multiples de direction.
La lourdeur et l’onirisme dialoguent et s’affrontent tour à tour, culminant peut-être sur « Imagine », magnifique réinterprétation d’une noirceur désabusée et plombante, contraste saisissant avec la naïveté de la version originale de John Lennon, comme si le monde imaginé n’avait aucune chance d’exister… Ce qui rend cette version vraiment d’actualité. L’enchaînement avec « Talk Talk », intense, puissant, planant, est particulièrement bien pensé.
Si le chanteur se voit peu et ne quitte jamais son estrade, il s’entend parfaitement. Sa voix agile se fait parfois plaintive, parfois pressante ou hargneuse, toujours habitée. Billy Howerdel et Matt McJunkins arpentent la scène et assurent les chœurs, tout en multipliant avec leurs cordes des sonorités tour à tour inventives et atmosphériques. Greg Edward, qui remplace en live James Iha, désormais trop occupé avec les Smashing Pumpkins, alterne régulièrement entre le clavier et la guitare acoustique. Le jeu de Josh Freese (membre quasi originel, revenu cette année derrière les fûts après quinze ans d’absence) sert également l’ambiance particulière, avec un son parfois presque ouaté. Le son est excellent en gradins comme en fosse, illustrant l’oscillation du groupe entre son industriel et émotion.
Les écrans montrent souvent des images distordues des musiciens en train de jouer. Les lumières accompagnent l’onirisme de la performance. Elles sont parfois délibérément tournées vers le public pour que celui-ci ne voie pas la scène. Les jeux d’ombres chinoises sont légion. Entre deux morceaux, c’est souvent le noir complet, parfois la lumière de la salle se rallume. Tout cela renforce vraiment l’idée que le groupe ne doit pas être sous le feu des projecteurs en permanence, et garder un aspect presque irréel. Le public est conquis, probablement connecté comme le demandait Keenan, et acclame très fréquemment, souvent dès les premières notes d’un morceau. Il faut dire que le dernier passage du groupe en France remonte à 2018, il y avait de quoi être en manque.
« The Outsider », impressionnant d’intensité, clôt le set principal d’une grosse heure, avant de laisser place à un décompte sur écran de dix minutes, sur lequel un personnage lit le journal au coin du feu. Les lumières s’éteignent de nouveau, A Perfect Circle revient pour quatre titres un peu plus agressifs que le set principal. D’abord le fabuleux « Counting Bodies Like Sheep to the Rhythm of the War Drums », l’un des rares titres d’eMOTIVE qui ne soit pas une reprise, lent, lourd et puissant, puis le dernier titre, « Starless », mid tempo relativement énervé sorti il y a seulement quelques semaines qui passe très bien en live. Enfin deux classiques, le planant « The Noose » et l’intense « Judith » concluent le show. Sur ce dernier, après avoir remercié les équipes techniques et Jenny Beth, et présenté l’actualité des uns et des autres, comme promis, le chanteur autorise à ressortir son téléphone, ce qu’un gros tiers des personnes présentes fait.
La chanson se termine, Maynard James Keenan s’avance finalement sur le devant de la scène, salue, s'agenouille en joignant les mains puis s'en va. Les autres restent un peu plus longtemps, donnent des médiators, des setlists... C’est la fin d’un moment hors du temps, prenant d’un bout à l’autre, plongeant par moments dans un état presque second, et qui rappelle s’il en était besoin que la musique se vit avant tout sur scène… et de préférence sans téléphone.
Photos : Marjorie Coulin. Reproduction interdite sans autorisation de la photographe
































