Prendre Chappell Roan, Radiohead, My Chemical Romance, Disney, Will Wood et The Dear Hunter, secouer énergiquement jusqu’à disparition complète du bon sens et servir le résultat avec des guitares : Bear Ghost vient peut-être d’inventer l’album de reprises. Du moins, c’est ce que prétend son titre. Avec Invents the Cover Album, les Américains transforment onze morceaux en un gigantesque terrain de jeu où le respect des originaux s’arrête précisément au moment où commence l’amusement.

Il faut d’abord régler un détail historique majeur : non, Bear Ghost n’a pas inventé l’album de reprises. Johnny Cash, Metallica, Rage Against the Machine et quelques milliers d’autres personnes risquent d’être contrariés par la nouvelle. Mais nous parlons ici d’un groupe qui se définit lui-même comme pratiquant de l’« adventure rock » et dont l’objectif officiel semble inclure de faire remuer les fesses de l’humanité entière. La rigueur académique attendra.
Invents the Cover Album possède d’ailleurs une genèse moins absurde que son titre. Le disque rassemble les reprises enregistrées dans le cadre de la première saison de Bear Ghost Invents The Podcast, auxquelles s’ajoute le thème de l’émission. Le tout a été retravaillé et remasterisé pour former un album à part entière. Voilà donc onze pistes et un peu plus d’une demi-heure pendant lesquelles Bear Ghost peut commettre l’une des choses qu’il fait le mieux : toucher à absolument tout. Et « tout » signifie vraiment tout.
Après une courte « Theme Song », le groupe décide tranquillement d’attaquer « The Bells of Notre Dame », ouverture du Bossu de Notre-Dame composée par Alan Menken. Or, confier Disney à Bear Ghost revient un peu à laisser trois enfants hyperactifs surveiller une usine de confettis : la catastrophe est prévisible, mais impossible de détourner les yeux.
Le caractère théâtral de l’original constitue un terrain idéal. Bear Ghost accentue les ruptures, intègre des xylophones fous qui reprennent des morceaux de thèmes au milieu d'autres thèmes, empile les voix et transforme la dramaturgie Disney en spectacle rock où chaque transition semble ouvrir une nouvelle trappe sous les pieds de l’auditeur. Par dessus ça, la voix de Ryan Abel, aussi atypique que polymorphe, nous entraine dans une histoire aux multiples facettes. Ce n’est plus vraiment Notre-Dame : c’est Notre-Dame après quelques boissons énergisantes et une très mauvaise décision collective. Et ce n’est que la deuxième piste.
« HOT TO GO! » de Chappell Roan passe ensuite dans la machine. La structure pop reste immédiatement identifiable, mais Bear Ghost la remplit de sa propre agitation rythmique, de guitares plus grasses et de cette manière très particulière de considérer qu’un arrangement n’est jamais terminé tant qu’il reste encore un centimètre carré disponible pour y mettre quelque chose. Le refrain conserve son efficacité scandée tandis que l’accompagnement transforme progressivement la fête pop en numéro de rock théâtral. La voix chante à la Mika puis durant deux secondes passe sur le grain de The Rev (RIP l'ex batteur d'Avenged Sevenfold) ?! Mais comment cela peut-il fonctionner ? C'est la magie du groupe.
L’exercice révèle surtout ce que Bear Ghost comprend parfaitement de la reprise : changer de genre ne suffit pas. Ajouter une guitare saturée à une chanson pop n'en fait pas automatiquement une réinterprétation. Il faut modifier son comportement. Ici, les morceaux entrent avec leur personnalité d’origine et ressortent avec une moustache, trois dettes de jeu et probablement une interdiction de territoire.
On avait pourtant dit de ne pas toucher aux boutons
« Little Little Microchips » poursuit cette logique avec des claviers survitaminés, des sons electroniques retro et une énergie qu'on ne retrouve que chez ce groupe, avant que « Mama » de My Chemical Romance ne fournisse au groupe un matériau presque scandaleusement compatible avec son ADN.
Car "Mama" était déjà théâtrale, excessive, cabossée et construite comme une petite scène de comédie musicale en déroute. Bear Ghost n’a donc même pas besoin de forcer la porte car elle était déjà ouverte. Et le groupe s’y engouffre. Les changements d’intensité, les voix, les guitares et la dimension cabaret du morceau s’intègrent naturellement à son univers. Le groupe y ajoute des changements harmoniques qu'on avait pas vu venir pour notre plus grand plaisir. Là où certaines reprises de l’album fonctionnent par détournement, « Mama » fonctionne par parenté génétique. My Chemical Romance avait déjà construit la maison, Bear Ghost repeint les murs, déplace les meubles et installe une tyrolienne dans le salon.
Puis apparaît « Agatha All Along », miniature d’un peu plus d’une minute issue de l’univers Marvel. Et évidemment que Bear Ghost reprend "Agatha All Along". À ce stade, la véritable surprise aurait été une interprétation respectueuse d’un standard de jazz enregistrée en costume trois-pièces.
Cette courte respiration conduit surtout au cœur le plus techniquement turbulent du disque avec « BlackBoxWarrior – Okultra » de Will Wood. Ici, le chaos rencontre le chaos. Le morceau original repose déjà sur une écriture extrêmement dense, une diction mitraillette, des ruptures permanentes et une théâtralité proche de la crise de nerfs mise en musique.
Bear Ghost s’y attaque sans chercher à calmer le patient. Le débit vocal reste vertigineux, les accents sont volontairement appuyés et l’instrumentation accompagne cette fuite en avant avec une précision qui rappelle une évidence parfois dissimulée derrière l’humour du groupe : ces musiciens savent terriblement bien jouer. A cela on rajoute de nouveau des sons retro, toujours cette même rythmique ska rock que l'on retrouve régulièrement dans les pistes du groupe et beaucoup de moments seulement instrumentaux dans lesquels toute la créativité du groupe s'épanouit. On retrouve ici une bonne partie du talent de Bear Ghost. Bien que le groupe soit toujours au bord du précipice avec ses constructions qui ne semblent pas avoir de sens, il connaît parfaitement la distance qui sépare le chaos organisé du simple bordel.
Et puis arrive « Paranoid Android »... Oui... Ce « Paranoid Android ». S’attaquer à l’un des morceaux les plus emblématiques de l'album OK Computer de Radiohead exige normalement beaucoup de prudence, un certain recueillement et éventuellement l’autorisation écrite de Thom Yorke. Bear Ghost choisit une autre méthode.
La construction fragmentée de l'original convient étonnamment bien à son langage. « Paranoid Android » était déjà une chanson composée de plusieurs mondes reliés entre eux ; Bear Ghost exploite ces fractures plutôt que de tenter de les lisser. Les transitions deviennent un terrain de jeu, les contrastes gagnent en théâtralité et le morceau perd une partie de la froideur existentielle et mélancolique de Radiohead pour entrer dans un univers plus exubérant. Le morceau s’ouvre sur quelques notes de piano tout droit sorties d’un saloon de western, avant que l’introduction originale ne déboule, passée cette fois à la moulinette metal. Le premier couplet change aussitôt de décor : chant en voix de tête, accompagnement aux allures de comptine d’Halloween, faussement innocent.
Mais chez Bear Ghost, une idée en chasse rapidement une autre. L’atmosphère s’assombrit, enfle, devient de plus en plus exubérante jusqu’à faire surgir des riffs franchement metal. Et soudain… cap sur l’Amérique du Sud. La basse se fait légère et dansante tandis que la batterie adopte des rythmiques aux accents brésiliens, avant que l’ensemble ne bascule une nouvelle fois vers autre chose. Les rythmes, les instruments et les voix s’empilent alors dans un joyeux fourmillement, les styles se télescopent et les couches se superposent sans jamais demander l’autorisation. Une idée apparaît, s’installe quelques secondes, puis se fait éjecter par la suivante : du Bear Ghost dans ce qu’il a de plus imprévisible, mais aussi de plus maîtrisé.
C’est aussi l’un des moments les plus discutables de l’album, précisément parce que l’identité de l’original est immense. La personnalité de Bear Ghost vient parfois heurter plutôt qu’enrichir celle de Radiohead. Mais l’échec relatif est infiniment plus intéressant qu’une copie sage : le groupe prend un risque, et dans un album de reprises, c’est presque une obligation morale.
Après cette tentative d’attentat contre le patrimoine britannique, « The Sorcerer’s Apprentice » (l'apprenti sorcier) sert de transition démoniaque avant une curiosité : « The Wailing Waltz ». Pour une fois, Bear Ghost reprend… Bear Ghost. Le morceau constitue plus qu'une réinterprétation acoustique de « Sirens », issu de l'album Jiminy. Débarrassée d’une partie de l’exubérance électrique, la composition révèle davantage son squelette mélodique et va plus loin dans son développement émotionnel. La valse accentue le caractère spectral du titre et offre une respiration bienvenue après l’avalanche précédente. Derrière les grimaces, les riffs et les changements de direction toutes les trente secondes se trouve une vraie capacité à construire des mélodies qui fonctionnent même lorsque l’on retire les artifices. C’est presque sérieux. Profitons-en, cela ne va pas durer.
Le disque se termine avec « Smiling Swine » de The Dear Hunter, choix particulièrement cohérent tant les deux groupes partagent un goût pour la narration, les arrangements foisonnants et un rock progressif qui refuse de prendre l’air sévère pour prouver son intelligence. Bear Ghost conserve l’énergie du morceau tout en l’absorbant dans son propre langage et la reprise agit comme une rencontre entre cousins éloignés qui découvrent lors d’un repas de famille qu’ils ont exactement le même pète au casque.
Derrière le cirque, de sacrés musiciens
Ce serait finalement l’erreur principale à commettre avec Invents the Cover Album : prendre son absurdité pour de la facilité. Bear Ghost plaisante énormément, mais la musique, elle, ne plaisante pas. Les harmonies vocales sont extrêmement travaillées, la section rythmique doit négocier des changements incessants et les guitares passent du riff rock massif à des accompagnements beaucoup plus mobiles sans casser la continuité des morceaux. Le groupe maîtrise surtout l’art difficile de l’arrangement : savoir quels éléments d’une chanson doivent rester reconnaissables et lesquels peuvent être démontés, repeints puis remontés à l’envers. Cette technicité n’est jamais exhibée comme une médaille et permet au contraire toutes les idioties. Et c’est probablement la meilleure définition de Bear Ghost : des musiciens suffisamment sérieux pour pouvoir faire n’importe quoi. Et ce n'importe quoi devient leur marque de fabrique et leur style, reconnaissable sur tous leurs albums, et ce, sans parler de la voix atypique du chanteur.
Invents the Cover Album n’a donc rien d’un disque de reprises conventionnel. Il ressemble davantage à une visite guidée du cerveau collectif du groupe. Disney croise Chappell Roan dans un couloir, My Chemical Romance discute avec Will Wood dans la cuisine, Radiohead se demande pourquoi il est venu et The Dear Hunter connaît manifestement déjà tout le monde.
Tout ne fonctionne pas avec la même évidence. Certaines reprises épousent tellement bien l’univers de Bear Ghost qu’elles paraissent presque écrites pour/par lui ; d’autres provoquent davantage une collision entre deux identités. Mais c’est justement cette absence de révérence excessive qui rend l’ensemble réjouissant. Bear Ghost n’a pas inventé l’album de reprises. En revanche, après trente-quatre minutes passées dans celui-ci, il devient difficile d’expliquer précisément ce qu’ils viennent d’inventer. Et c’est probablement cet album génial et ré-écoutable à l'infini.
Points forts
- Des reprises réellement réarrangées plutôt que simplement rejouées.
- Une sélection allant de Disney à Radiohead sans le moindre souci apparent pour la cohérence mentale de l’auditeur.
- Une technicité instrumentale et vocale remarquable derrière l'humour permanent.
- « Mama », « BlackBoxWarrior – Okultra » et « Smiling Swine », particulièrement compatibles avec l'univers du groupe.
- Une personnalité suffisamment forte pour absorber des morceaux extrêmement connus.
Quelques nuances
- L'approche hyperactive de Bear Ghost peut épuiser ceux qui aiment que leurs chansons restent assises cinq minutes.
- Certaines reprises partagent déjà l'ADN théâtral du groupe.
- « Paranoid Android » risque logiquement de provoquer quelques convulsions chez les gardiens du temple Radiohead.
L'album autoproduit Invents the Cover Album est disponible depuis mai 2026 via le bandcamp de Bear Ghost.
Tracklist
Theme Song
The Bells of Notre Dame
HOT TO GO!
Little Little Microchips
Mama
Agatha All Along
BlackBoxWarrior – OKULTRA
Paranoid Android
The Sorcerer’s Apprentice
The Wailing Waltz (A Sirens Reprise)
Smiling Swine
Line-up
Ryan Abel — chant, guitare
Andrew Heath — basse, chant
Michael "Myke Buttonz" Roa — batterie, percussions

