Arkona – Yav

Au fur et à mesure des réalisations, la réputation du combo russe Arkona croît. L’icône Masha Scream, capitaine de la barque depuis maintenant plus de dix longues années, n’est pas étrangère à ce phénomène. Mais l’atout majeur d’Arkona, c’est son étonnante capacité à remettre en question sa musique et ainsi à aller de l’avant, démontrant une véritable volonté d’évolution. Ainsi, peu importe les réactions, qu’elles soient positives ou mitigées, notre quintette ne fait jamais de sur place et tente, expérimente, dans une optique de progression constante. Tant et si bien qu’il est possible d’être un peu dérouté par la démarche artistique d’un groupe officiant dans le registre du pagan / folk, changeant de la répétitivité d’un Korpiklaani. Toujours est-il que nous sommes ici pour parler de Yav, nouvelle cuvée russe, qui présente plusieurs facettes interpellant au premier coup d’œil. L’un des signes de changement majeur pour les slaves : une tracklist diminuée, n’incluant que neuf pistes. Voilà qui est intrigant, et qui amène à une excitation grandissante quant à l’écoute de cette nouvelle pièce de leur discographie.

Une fois de plus, les cinq musiciens cherchent à faire évoluer leur son et s’adonnent à de nouvelles recherches sonores. Si les sonorités plus symphoniques étaient de la partie sur Slovo, celles-ci sont à présent absentes, au profit d’une musique lancée dans la complexité. Les différents morceaux sont bien plus longs qu’à l’accoutumée, ce qui sera certainement l’une des appréhensions de nombreux amateurs d’Arkona. Il est vrai que ce disque, plus encore que tous les autres, demande un effort d’assimilation conséquent. Les structures sont souvent déconstruites, les titres ne jouent pas réellement sur une quelconque accroche mais instaurent plutôt une ambiance propre à chaque pièce, ce qui rend Yav d’autant plus difficile à apprécier aux premières écoutes. Un titre comme « Ðа Ñтраже новых лет » est révélateur de cette tendance : long et fastidieux lors des premières rencontres avec notre oreille, celui-ci se bonifie avec le temps et la persévérance pour finalement se dévoiler comme un morceau tout à fait convaincant. Point de moment marquant en premier lieu, seulement une richesse musicale et une densité qu’il est nécessaire d’apprivoiser.

Vous vous demandez sûrement si l’aspect folk si cher à Arkona est toujours de la partie ? Bien entendu, celui-ci ne disparaît jamais vraiment. Mais il n’est pas toujours central. Souvent, son rôle est d’accompagner les morceaux pour contribuer à leur créer une ambiance prenante, ce que fait à merveille le violon d’Olli Vänskä (Turisas) sur l’envoûtante « Ð—ов пуÑÑ‚Ñ‹Ñ… деревень », aux atmosphères sombres qui dessinent à la formation russe un visage assez inattendu. Force est de constater que dans un tel exercice, le quintette s’en tire à merveille, offrant ici un moment fort de cette œuvre. Le chant de Masha est également un acteur majeur du façonnement de ces climats à travers lesquels l’auditeur vogue. Usant nettement plus de son chant clair qui ne cesse de gagner en qualité, la belle délaisse globalement une part de son agressivité pour accompagner au mieux les instruments qui construisent ces charpentes solides, mais biscornues. Ainsi, la voix de la chanteuse est en parfaite symbiose avec la musique, ne se plaçant que très peu comme un élément central, pour servir la musique grâce à ses cordes vocales, et non l’inverse. Un choix osé quand on connaît la stature iconique pour beaucoup de cette frontwoman, mais qui se révèle gagnant dans Yav.

Arkona

Le petit chaperon russe.

Arkona aime également partager le plaisir. De ce fait, « Ð’едьма » voit l’intervention au chant masculin de Thomas Väänänen, ancien vocaliste de Thyrfing, pour un résultat qui comble les attentes. Les riffs sont lourds et incisifs, les parties vocales se complètent bien, et le point d’orgue qu’est le refrain démontre l’osmose entre les deux chants. Ce titre est également le terrain de jeu pour retrouver toute la véhémence que l’on aime entendre chez les slaves, qui n’hésitent pas à rentrer dans le tas et à se faire plus incisifs. Ces doses de puissance se retrouvent dans la piste suivante, « Ð§Ð°Ð´Ð¾ индиго », s’approchant des anciens travaux du combo russe. L’ensemble est cependant tempéré par les touches de piano de la musicienne Vkgoeswild, dont l’instrument à cordes frappées s’insère à merveille. Évidemment, Arkona ne perd pas son goût pour les titres dépassant les dix minutes, et une galette comme Goi, Rode, Goi! nous le démontrait. Le cahier des charges est, une fois de plus, parfaitement respecté avec « Ð¯Ð²ÑŒ », qui remplit son contrat à la lettre. Bien que la piste exige de nombreuses écoutes pour être assimilée, le morceau n’ennuie jamais et ne se laisse pas aller à un simple remplissage. Chaque minute est habilement utilisée pour bâtir un édifice solide, un véritable temple à la gloire de la polyvalence d’une Masha plus en forme que jamais. Réduire cette réussite à sa seule voix serait insultant pour les quatre autres musiciens, qui délivrent des riffs incisifs et puissants, offrant une énorme consistance à ce morceau qui reste la pièce maîtresse de l’opus.

Voilà un disque qui mettra votre patience à rude épreuve. Très varié, cultivant une richesse musicale imposante, se jouant des conventions habituelles du genre pour laisser place à des structures alambiquées et complexes, Arkona réalise avec Yav une pièce maîtresse de leur carrière. Peu de défauts il est vrai (un manque d’accroche difficile à comprendre au départ, « Ð¡ÐµÑ€Ð±Ð¸Ð° » légèrement en-dessous du lot), mais une crainte subsiste : les russes se prendront-ils dans leur propre piège ? En proposant un disque si peu accessible, il est facile de penser que leur musique est hermétique, et sur le déclin. Là où le constat est pourtant tout autre. Espérons pour les slaves qu’ils parviendront à conquérir de nouveaux fans avec cette mouture digne d’intérêt, surtout dans un genre qui a bien besoin d’un bon coup de fouet. Et rien que pour cela, on ne peut que les féliciter devant une telle réussite.
 

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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