To Cast a Shadow – In Memory Of

Dans le vaste paysage du metal, la Norvège n’est pas à plaindre sur la qualité et la quantité des groupes présents en son sol. Connue pour avoir participé à l’avènement de moult genres obscures, elle est également un berceau certain du metal dit « gothique », avec ses penchants doom, puisque abritant The 3rd and the Mortal, Theatre of Tragedy, Tristania et consorts. Une scène qui eut beaucoup d’influence, de nombreuses formations s’inspirant par la suite des pré-cités, mais puisant également dans les racines black ou doom pour donner un résultat convaincant. Ainsi s’imposent aux oreilles de belles surprises, comme Ancestral Legacy. Mais dans les racines plus doom, il faut aller généralement chercher du côté de la Suède, où Draconian est en tête de file par sa musique envoûtante et devenue une référence dans le monde du metal. De jeunes loups pourraient également prendre leur succession, Nox Aurea ayant fait ses preuves depuis bien longtemps.


Mais revenons du côté de la Norvège, cette fois-ci, pour découvrir un groupe qui, pourtant, possède des caractéristiques communes avec les groupes suédois ci-dessus. To Cast A Shadow vient d’Hamar, et est bien décidé à obtenir un peu de reconnaissance. Il faut dire que le quatuor a pas mal d’années derrière lui, existant depuis 1990 si l’on en croit la célèbre encyclopédie metal archives. Pourtant, le premier opus sorti en 2007, All Alone, passa relativement inaperçu et n’ayant pas fait percer le groupe, et cela ne pouvant être porté sur le dos du talent, au vu de la qualité de la première livraison scandinave. Dorénavant signés sur le label Kolony Records et revenant début 2011 avec un In Memory Of à la pochette intrigante, voilà une belle occasion pour les quatre compères de prendre leur revanche sur le manque de promotion du premier opus, et de pouvoir conquérir un nouveau public.


Ce qui frappe pourtant dès les premières écoutes, c’est que la galette offre des sonorités très différentes par rapport à All Alone, sans pour autant radicalement changer la recette. On reste toujours dans une lignée d’un doom tantôt mélancolique, tantôt plus poignant et avec des incursions agressives, voir des accélérations plutôt surprenantes comme sur la fin d’« Oceans Apart’, qui se termine sur des notes très extrêmes, de quoi contenter ceux qui trouvent le genre trop mou et monotone. Tous ceux qui s’ennuyaient et trouvaient le premier brûlot trop longuet et linéaire peuvent dors et déjà se rassurer et tenter l’expérience In Memory Of.


Cela dit, en parlant de linéarité, on peut quand même faire un sérieux reproche à To Cast A Shadow, à savoir celui de ne pas savoir faire preuve d’un peu plus de fantaisie et de créativité, les structures étant souvent plutôt semblables et pouvant peut-être lasser sur la durée les auditeurs les moins courageux. Le fait que la voix féminine de Gunnhild Huser soit mise bien souvent au premier plan comparé aux grunts masculins est peut-être un autre élément qui pourra faire décrocher certains, mais cela dit, les norvégiens prennent ici une tournure extrêmement intéressante, beaucoup de groupes de doom à voix féminine ne laissant pas l’espace suffisant à la vocaliste pour exprimer ses lignes angéliques et faire passer un flot d’émotion supplémentaire.


A ce propos, la norvégienne ne possède pas ce que l’on pourrait appeler une voix spécialement claire, malgré son côté éthéré qui ressort bien souvent dans les diverses pièces qui peuplent l’opus. En effet, le timbre est chaud, grave, accompagnant la lourde tristesse et plongeant même dans l’obscurité alors que les voix féminines sont souvent des balances lumière/ombre. Une orientation plus sombre assumée par le quatuor, la voix de Gunnhild ainsi utilisée à bon escient, parfois même officiant toute seule sur un titre, comme l’éponyme « In Memory Of », où elle se pose avec grâce et délicatesse sur une piste aux fonds de guitares très terre à terre et véhiculant une lente dépression, pourtant addictive et concluant l’album sur une note positive dans la tristesse. Cela dit, ce timbre n’accrochera pas forcément toutes les oreilles, et pourra peut-être rebuter ceux qui préfèrent les voix claires et fluettes comme chez Nox Aurea.


Cependant, la ressemblance qui s’amorce entre les pistes est parfois brisée par un petit rafraichissement très souvent bien venu et de qualité. Le premier morceau « Tormented », est puissant, massif et sait se faire imposant, s’éloignant parfois presque du doom pour aller, par les riffs et la voix masculine, rejoindre les rivages black. Cela dit, le refrain est totalement jouissif et la belle norvégienne, de son côté, délivre des vocaux irréprochables et maîtrisés, qui donnent bien envie d’aller voir ce qui se passe par la suite. « Betula » est une belle interlude acoustique où se pose la voix absolument magnifique de Nell Sigland, irrésistible, avec cette pointe d’innocence, cette saveur sucrée dans le timbre, un régal qui permet l’aération. Seulement il aurait été mieux que la pièce dure un peu plus de temps, dommage.


Il est cependant reprochable à To Cast A Shadow de ne pas encore savoir complètement dissimuler ses influences. Même s’il tend à vouloir s’éloigner des clichés habituels du doom à voix féminine, il est bien vite rattrapé par quelques similitudes évidentes avec Draconian par exemple, comme sur « The Answer » qui pourrait être placée avec aisance dans Arcane Rain Fell. « Morose » de son côté fera de forts clins d’oeil à My Dying Bride, Paradise Lost, The 3rd and the Mortal ou Anathema première période. Les vieux Theatre of Tragedy ou n’échapperont pas non plus à la règle, certaines incartades ne trompent pas, comme « Nightfall », morceau qui se retrouve définitivement le plus réussi de tout l’opus.


L’album est, en général, très réussi, la qualité ne manque pas dans les pistes et même si elles évoquent par instants tel ou tel combo, elles ne font pas un immonde patchwork d’influences mal dégrossies. En fait, l’une des grandes qualités qui montre la force de composition du groupe norvégien, c’est de ne compter dans le brûlot aucun titre faible, aucune mauvaise piste qui n’est à dénoter, tant l’ensemble est solide. Par contre, des perles, là oui il y en a : « Tormented » est une excellente ouverture, musclée, précise et plutôt à part si comparée avec le reste, « Betula » est un enchantement malgré sa très (trop) courte durée, et l’auditoire se repassera cette petite folie acoustique juste pour le plaisir des cages à miel, « The Answer » est ce que le doom propose de plus séduisant, avec son rythme lent, ses guitares lourdes et son chant à tomber, « Oceans Apart » et son côté doom scène suédoise, créant une belle atmosphère et lâchant les rennes de la puissance sur la fin, pour un final original, « Set Afire » carbure et envoie, pour un résultat que l’on imagine très bien transposé scéniquement, mais surtout « Nightfall », perle de la mouture, un bijou finement taillé où les envolées de Gunnhild sont tout bonnement sublimes, belles à en pleurer. Seules « My Misery » et « When You Leave the Room » seront passées sous silence, bien exécutées, de belles pistes prises à part mais n’atteignant pas la même dose émotionnelle.


D’ailleurs, To Cast A Shadow peut s’appuyer sur une production rondement menée, un mixage habile qui ne va reléguer aucun instrument sur le second plan (même la basse et la batterie sont audibles, c’est fou ça !) et la voix qui par la clarté du son peut véhiculer avec aisance un flot d’émotion très intense qui ne laissera personne indifférent. Les scandinaves possèdent au fond une véritable chance, celle de pouvoir compter sur une production top qualité, qui leur permet d’avoir un son rivalisant avec les maîtres du genre.


Pour rivaliser, il faudra donc avoir une identité un peu plus affirmée et se démarquer à plus de reprises des grands du genre, mais To Cast A Shadow avec ce In Memory Of est en bonne voie d’accéder à cette indépendance vis-à-vis des références stylistiques. Et puis il faut bien avouer que les tentatives d’originalité qui parsèment (cela dit encore trop peu) le brûlot sont tout à fait plaisantes et réussies, et que le groupe livre vraiment un opus de qualité qui témoigne d’une formation ayant toutes les cartes en main pour s’affirmer dans les plus grands groupes de doom. A l’instar des portugais d’Ava Inferi, ces norvégiens nous livrent une offrande mature et savoureuse. Il faut juste l’écouter, laisser le flot nous emporter et rêver …



Note finale : 8,5/10

Myspace de To Cast a Shadow



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