Orakle – Éclats

Après un assez long hiatus, Orakle revient avec un album affichant un travail de composition sophistiqué et soigné.

Gardant une certaine agressivité latente des racines  black metal, les franciliens démontrent sur Éclats des ambitions progressives et des  textes recherchés. Le tout est tout à fait convainquant mais s’adressera peut-être avant  tout aux amateurs de musique puissante et cérébrale.

L’image que l’opinion publique a  souvent de la scène metal est celle de sympathiques (dans le meilleur des cas) nounours cloutés buveurs de bière, plutôt bourrins, et pas très raffinés. Il faut avouer que l’on croise parfois ce genre d’individu dans les concerts ou festivals. Parfois, le metalleux peut aussi être sensible, cultivé et faire preuve d’une réflexion  approfondie sur le monde qui nous entoure. Il en est de même pour certains groupes qui ne  misent pas tout sur la surenchère de cartouchières et de clichés «evil» ou en s’affichant avec  un max de «bitches» sur leur photos promotionnelles mais préfèrent adopter une image,  risquons le mot, intellectuelle. Peut-on alors parler de metal subtil ? Dans le cas d’Orakle , et en particulier avec leur dernier album Éclats à la sortie programmée chez Apathia Records le 11 mai 2015, la  réponse est oui. 

Formé dans la région parisienne et existant depuis les  années 1990, Orakle a sorti un EP  (L’ineffable émoi… de ce qui existe en 2002) et deux albums (Uni aux cimes en 2005 et Tourments & Perdition en 2008). Enregistrements présentant un black metal épique et assez  symphonique mais exprimant déjà un souci de sortir des carcans thématiques imposés par le genre. 

Avec cette nouvelle production le groupe s’éloigne un peu du black metal pour proposer une  musique franchement progressive mais pas démonstrative pour autant. Pour schématiser le  style pratiqué par Orakle en 2015 nous pourrions le décrire comme un croisement entre le Emperor des derniers albums et Opeth, lorsque la troupe menée par Mikael Åkerfeldt  pouvait encore être rattachée à la scène metal.

La période assez longue (pendant laquelle le groupe a dû faire face à des problèmes de line- up et aux obligations que le vie apporte parfois) écoulée entre la sortie précédente et Éclats a  permis à Orakle de se remettre en question musicalement. Plus précisément développer  encore plus leur technique et leur travail de composition. Et nous pouvons affirmer que  l’attente valait le coup. Éclats n’est pas un album qui se dévoile aux premières écoutes, il  faut faire l’effort d’y revenir plusieurs fois pour en apprécier les subtilités.

Dès l’introductif «Solipse», le ton est donné : riff épique qui renvoie à Opeth période Watershed, nappe de claviers discrète et ce qui ressemble au son d’un orgue Hammond se  fait entendre au loin, donnant un parfum 70’s pas désagréable au morceau. La voix alterne entre passages clairs mélodiques, aux accents pop,  et hargne, il y a des breaks et des  cassures mais le tout forme un ensemble cohérent. Ce titre définit très bien le nouveau style du groupe.

L’agressivité black metal est toujours là mais elle est plus contrôlée, plus délicate dirons- nous. «Incomplétude(s)» par exemple débute furieusement comme un vieux morceau  d’Emperor avant de se prolonger en mid-tempo avec un break planant et mélancolique. On  retrouve cette colère black sur « Apophase » et ses ambiances crépusculaires ainsi que sur  «Bouffon existentiel» avec son tempo mené tambour battant et son chant à la limite du guttural.

La musique actuelle d’Orakle se veut surtout introspective et réfléchie comme sur le diptyque formé par «Nihil Incognitum» et  «Apophase», le premier morceau cité débute  par des choeurs un peu gothiques donnant un aspect solennel accompagné d’un passage  groovy basse/batterie,  passage qui  revient lors du break du morceau suivant, donnant  l’impression d’une réflexion continue.

Les titres prennent aussi parfois le temps d’installer leurs ambiances comme par exemple sur  les longs « Le sens de la terre » (sorte de ballade déchirante à l’ambiance mélancolique qui  rappelle les meilleurs résultats d’Opeth dans ce domaine) ou les douze minutes du dernier  titre «Humanisme vulgaire», un titre qui se rapproche de ce que propose Ihsahn sur ses albums. 

Précisons aussi qu’Orakle accueille en ses rangs Emmanuel Rousseau, claviériste de 6:33 et  qui intervient de façon plutôt brillante sur Éclats. Ce qui parfois donne des petits moments délicieux comme ce break «carrousel» sur «Nihil Incognitum» qui rappelle les  excellents Wormfood ou le passage atmosphérique de «Humanisme vulgaire» qui  comporte des ambiances cinématographiques développées aussi parfois par 6:33. Comme  autres petites trouvailles pimentant la musique des franciliens citons aussi des passages un  peu jazzy sur «Aux éclats» ou «Humanisme vulgaire» ainsi que de discrètes interventions de saxophone sur «Bouffon existentiel» et un texte déclamé par une  voix d’enfant au milieu de «Le sens de la terre». 

Les paroles, elles, écrites dans un Français soigné sont d’une portée philosophique. Le mot Éclats par exemple renvoie selon le bassiste-chanteur, et auteur de la plupart des paroles avec le batteur Pierre ‘‘Clevdh’’ Pethe, Frédéric A. Gervais  à un fragment de quelque chose qui auparavant pouvait être considéré comme une totalité et forme donc la  thématique forte  de l’album : le rapport entre être isolé et totalité. Cet aspect renforce cette impression de  subtilité pour définir le metal pratiqué par Orakle.

Par cette richesse lexicale et une certaine théâtralité qui se retrouve parfois tout au long de ces huit titres , nous serions tentés de rapprocher les franciliens de formations françaises  s’exprimant dans la langue de Molière avec le même brio comme Misanthrope ou Ange  (dans deux styles différents) mais Orakle apporte son propre univers qui ne demande qu’à  être développé encore.

Enfin, évoquons la pochette, réussie, de ce disque sur laquelle figure  une oeuvre de Robert Le Lagadec, peintre et sculpteur breton ayant été commando et résistant. Les sculptures de Le Lagadec, à la fois aériennes et irrémédiablement ancrées dans le sol, répondent bien à la  tension qu’on retrouve dans Éclats, cette idée de la quête existentielle impossible  exprimée dans la plupart des textes du disque.

Ce nouvel album d’Orakle plaira aux amateurs de metal progressif extrême mais  sophistiqué, ceux qui entre deux écoutes de Saxon ou Impaled Nazarenne, aiment se  plonger dans une musique plus recherchée, aussi bien au niveau du fond que de la forme.  Les autres eux ne savent pas ce qu’ils manquent, ou du moins de ce qu’ils manquent, de  subtilité peut-être ?


Liste des titres :
1 «Solipse»
2 «Incomplétude»
3 «Nihil Incognitum»
4 «Apophase»
5 «Le sens de la terre»
6 «Aux éclats»
 7 «Bouffon existentiel»
 8 «Humanisme vulgaire»
 

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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