Frédéric Gervais et Antoine Aubry du groupe Orakle

Forts d’une dernière production singulière et surprenante, c’est après sept ans d’absence que les Français d’Orakle marque 2015 avec « Eclats ». Complexe et recherché, cet album apparait comme une oeuvre à part entière dans le monde du metal triolore et du metal en général. Quelques explications s’imposaient, Frédéric Gervais (basse et chant) et Antoine Aubry (guitare) ont joué le jeu de l’interview.

Bonjour messieurs, sept ans d’absence, mais sept année d »inactivité?

Frédéric : Loin de là !

Antoine : Ah si, si, l’album s’est pondu en une semaine !

Frédéric : En fait on a investi les millions engendrés par l’ancien album pour le faire faire à notre place !

Antoine : Oui, on a payé des clandestins !

Frédéric : En gros, c’est sept ans pendant lesquels nous avons consacré deux ans aux concerts. Après, la composition de l’album s’est étalée de janvier 2010 à fin 2014. Mais c’est sept années de changements: un guitariste est parti fin 2010, nous nous sommes retrouvés à trois, avec l’idée de trouver des choses différentes. Nous voulions faire évoluer le groupe et amener de nouvelles choses. Ce n’est pas une chose facile quand tu as passé plusieurs années dans un milieux très codifié comme celui du black metal, tu as besoin d’un déclic pour sortir de là. On a fait deux ans et demi d’autarcie avec seulement batterie et guitare pour composer la structure. Ensuite, ça a été du long travail autour de la basse et des claviers. Cette situation est aussi liée au statut de groupe amateur qui fait que tu as plus ou moins de temps à consacrer, un temps qui dépend aussi de ta vie privée. J’ai quitté mon boulot l’an dernier pour me consacré à Orakle et mon studio d’enregistrement. Aboutir à un album très creusé comme Eclats quand ton seul temps est le week end et la nuit de 1h à 4h du matin, malheureusement ça demande des temps plus long que ce que tu espères.

Antoine, comment s’est passée ton arrivée dans le groupe en 2013 ?

Frédéric : Oh putain, il a eu mal ! (rires)

Antoine : Cela s’est fait avec la rencontre d’un prof de guitare avec un concert avec mon autre groupe. Il était juré dans un concours. Il connaissait Orakle. Par la suite, je l’ai rencontré dans le métro et il m’a dit « Orakle cherche un guitariste, ça te dit ? ». Ensuite, on a fait connaissance. Quand j’ai vu les nouveaux morceaux en effet ça m’a fait mal mais j’ai tout de suite accroché, même si j’en ai chié pour les apprendre.

Antoine Aubry

On note également l’arrivée d’Emmanuel au clavier.

Frédéric : Oui, mais c’est un peu particulier, avec lui on est dans une optique de 4+1 puisque son groupe principale reste 6:33. Nous allons faire encore quelques dates avec lui, mais il est tellement pris qu’il n’a pas eu le temps de participer à la composition. Ce n’est pas un membre permanent, le noyaux reste Pierre (batterie), Étienne (guitare), Antoine et moi.

Sept ans après Tourments et perditions, nous avons un album très, très massif et complet. Que représente cet album pour Orakle ?

Frédéric :Je pense que nous sommes très contents de notre travail sur cet album. Le plus personnel. Nous ne nous sommes mis aucune barrière, aucune personne n’a tergiversé sur tel ou tel plan, tel ou tel riff. Il faut quand même savoir garder des choses directes et franches, mais les influences sont vraiment nombreuses, différentes et complètement noyées. Nos influences personnelles sont toutes très différentes. Quand je compose, j’écoute très peu de musique, je suis vraiment dans le truc. Pour les anecdotes, j’ai changé d’accords pour perdre certains réflexes et voir ce que cela pouvait m’apporter de nouveau. C’est vraiment un aboutissement cet albums et, à nouveau, nous en sommes très contents, c’est quelque chose qui nous ressemble.

Du coup c’est de cette « levée de barrière » que viennent ces très nombreuses influences : jazz, prog, funk ?

Exactement. Quand nous avons commencé, nous étions moins nuancés, nous présentions le groupe comme un groupe de black. Ici, la différence c’est cette ouverture qui a permis d’ajouter d’autres parties de ce que nous écoutions à côté. Perso, je me tiens très au courant des sorties metal. Je suis un fan de Queen, King Krimson, Radiohead. Nous restons éloignés de ça bien sûr, mais c’est ce types d’influences qui permettent cette sorte de magma qui fait Eclats. Mais le black reste notre ADN, tu en retrouve.

Antoine : Même si je n’ai pas enregistré grand chose, j’ai quand même pu apporter ma personnalité sur quelques arrangements. Je suis très fier mais je ne peux pas m’avancer et, surtout, je n’estime pas avoir été un acteur dans ces apports et cette évolution.

Frédéric : Ne t’inquiète pas, tu vas m’aider pour le suivant (rires).

Eclats, c’est aussi du chant et des paroles, très philosophiques. Quelles sont tes inspirations ?

Nous avons écrit les paroles avec Pierre, nous écrivons généralement chacun de notre côté. Mais là, beaucoup de choses ont concordé. Ce qui revient beaucoup, c’est le rapport que tu as entre l’isolement, le côté fragmentée de chaque vie, la tienne, la mienne, celle des autres, avec une hypothétique totalité qui le transcenderait. Après, il y a une place à l’interprétation et à l’analyse de chacun, mais c’est vraiment le thème principal que nous avons abordé.

Toujours pas la tentation de chanter en anglais ?

Still not (rires) ! Le chant en français est une des choses qui définie Orakle, on nous le dit suffisamment, c’est une sonorité particulière. 90% des groupes choisissent d’emblée l’anglais. Et au final tu as quoi ? Une grammaire qui doit beaucoup faire marrer les Anglais. C’est vrai que le français apporte un côté plus « heurté » et moins coulant que l’anglais. Et puis tu l’as dit, nous essayons de creuser le plus loin possible dans nos textes. Retranscrire ce que tu penses d’une façon textuelle et esthétique, est difficile, et rajouter le filtre d’un autre langage quand tu veux vraiment apporter une importance aux paroles… Et puis en live, je m’investis à fond dans ce que je chante, l’anglais n’est pas ma langue natale, je ne vais pas avoir le même ressenti que si je chante en anglais.

Frédéric Gervais

Deux titres ont retenu mon attention : « Bouffon existentiel » et  « Le sens de la terre ». Peux tu nous parler un peu du message qu’ils véhiculent.

Frédéric : Eh merde, ce sont deux textes écrits par Pierre (rires) ! Bouffon, c’est un morceau qui est un des plus dansants. Le texte illustre complétement le propos musicale, avec ce plan barré, le saxophone, il y a plein de parties un peu folles. En fait, ce bouffon, c’est un personnage qui relève de la vie de Pierre. Il le compare à Charlie Chaplin, un personnage lié à la fois au tragique et  à l’humour. De tout cela, se dégage une certaine esthétique et ce bouffon existentiel c’est un peu l’être idéaliste. Un idéal lié à l’amour et à l’absolue qui a des sortes de désirs d’envolée et qui fini invariablement par se casser la figure. Et là on arrive dans le ridicule. C’est une invitation à prendre les choses avec légereté. Certes la vie est grave, mais le bouffon existentiel c’est celui qui sort une sorte de beauté dans son drame et dans sa tragédie.

Le sens de la terre, Pierre l’a écrit suite à la lecture du Voile d’Isis, écrit par le philosophe Pierre Hadot. Cela parle de la nature et de l’environnement. Ce texte aborde la thématique de l’ «être fragmenté », et ce morceau l’aborde sous un angle assez lumineux. C’est une sorte d’apaisement où l’être se désindividualise face à la beauté de ce qui l’entoure. Tu sais que ce qu’il y a de beau autour de toi est superficiel et voué à périr. C’est un sorte de jeu dans le texte, tu sais que parfois tu marches comme un funambule sur cette beauté qui fait abstraction du futur et du passé. C’est une sorte de levée de l’angoisse via la contemplation et la réunification avec un tout. 

Antoine : Sur le plan musical, « Bouffon Existentiel » est probablement le morceau que je trouve le plus fun à jouer. C’est aussi celui que j’ai eu le plus de mal à apprendre, les parties guitares sont parfois très isolée dans la globalité du morceau, les mélodies ne s’entendent pas telle quelle dans le morceau, c’est vraiment le plus fun à jouer !

Frédéric : D’ailleurs, je ne sais pas si on jouera « Le sens de la terre » en live, c’est un titre difficile à mettre en place. Pierre a notamment utilisé des balais en plus de ces baguettes et les enchaines très rapidement. C’est la dernière à travailler pour le live, les autres on les rentre bien. Après, on a voulu ce type de compo, sans vraiment se pencher sur « comment il va passer en live ? ».

Prochaine étape la scène, donc. De l’international en vue ?

Frédéric : On aimerait bien mais le problème c’est que nous avons sorti l’album un peu tard pour démarcher les festivals dans les meilleurs délais. On a tenté le Hellfest mais les prog été tellement bouclées que c’était impossible. Globalement, on attaque le 4 juillet une série de quelques dates. Après on fera les démarches pour attaquer la promo de l’album vers octobre.

Orakle fête ces vingt ans. Quel regard portes-tu sur ces deux décennies ? Aussi bien sur ta carrière que sur le metal en général.

Frédéric  :Quand nous avons commencé, la scène française c’était Loudblast, Misanthrope… des groupes qui sont toujours là. Il faut d’ailleurs que je suive un peu plus ce qu’ils font maintenant. Maintenant, les débuts d’Orakle, je les revois comme ceux d’une bande de gamins qui avaient 13-14 ans, des ados qui voulaient faire ce qu’ils aiment avec ce qu’ils ont. En termes de metal français, il y a des très belles choses qui sont nées ces dernières années, même si je n’ai pas trop suivi. Mais quand je vois un groupe comme 6:33 qui font un truc qu’ils sont les seuls à faire et qui est mortel, ou encore Deathspell Omega qui ont une identité directe… J’ai l’impression qu’il y a des choses qui ne se font qu’en France avec des groupes qui ont une vraie signature.

Il est donc temps de parler du futur, tu penses avoir trouvé ta vitesse de croisière ?

Frédéric : Cette attente était volontaire, nous avons vraiment voulu bien faire les choses. Après, si nous avons une phase d’inspiration éclaire, je n’ai rien contre sortir un album rapidement, nous n’avons pas de barrières dans cette matière. Le prochain album ? Nous allons le prendre différemment. D’une part parce que nous sommes un groupe désormais complet. Et avec l’arrivée d’Antoine et son envie de participer, les choses iront surement plus vite. La priorité actuellement reste les concerts. Eclats nous a permis également de mettre plein d’idées de côté, beaucoup de morceaux non utilisés, et je t’assure qu’on a de quoi préparer un nouvel album ! (rires)

Un dernier mot pour vos fans ?

Frédéric : Merci de votre patience, sept ans c’est long ! (rires). Ceux qui aiment Orakle ne devraient pas se sentir trahit et retrouveront des choses familières. Les autres devraient apprécier les nouveaux apports dans notre musique, j’espère que nous parlerons à plus de gens. Même si je sais que c’est un album complexe.

Antoine : Vous avez le droit d’aimer ou de ne pas aimer. Mais avant de le juger écouter le plusieurs fois !



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