Cradle of Filth – Hammer of the Witches

Au début, il y eut le black metal, et dans une maison mitoyenne, le gothique / bat cave. Puis, fut le black metal goth, sorte d'union impie entre les deux familles, empruntant à l’un : son up-tempo frénétique, son imaginaire anti-religieux, et son corpse-paint ; à l’autre : ses effusions romantiques, sinistres et décadentes, et ses nappes épaisses de claviers. Outre-Manche, confortablement nichés dans le comté des sorcières, c'est ainsi que Mr Dani Filth & son cortège diabolique commencèrent dès les mid-90’s à alimenter la créature hybride, générant un auditoire nombreux et s’aventurant nettement hors du périmètre alors très limité de cette frange plus extrême du metal. A coup de sensibilité gothique et sensuelle empruntant plus à Baudelaire ou Allan Poe qu’à la morgue locale, d’une iconographie puissante (et très souvent blasphématoire), et d’une musique complexe, nimbée de claviers grandiloquents se rapprochant de la Grande Musique (comprendre : la musique classique), la musique de Cradle Of Filth a su inspirer moult formations et draguer bals de vampires & hordes de jeunes loups de par le monde, avec ce que votre humble serviteur se plaît à dénommer le « black metal paillettes ».

Fort de deux décennies de faits & armes pour la cause du black metal goth / symphonique, Cradle Of Filth nous présente ces jours-ci son onzième album studio, Hammer Of The Witches. Titre en référence directe au Malleus Maleficarum (traité Moyenâgeux sur la persécution des sorcières), la troupe de Dani propose ici onze titres s’articulant, en filigrane, autour des thèmes suivants : le Moyen-âge, les sorcières, les vampires, la magie noire, et la persécution. « Walpurgis Night » (faisant référence au rituel annuel des sorcières, lors du solstice de printemps) ouvre le sabbat, avec une mélopée de harpe, et dévoile une procession de titres évoquant fortement l’ère Dusk… And Her Embrace (1996) et Cruelty And The Beast (1998). A la différence notoire, et immédiatement apparente, que les brumes épaisses de synthé / piano au profond feeling goth ont été troquées contre un mur de guitares complexes, aux performances challenging et aux sons fouillés.
 

Cradle Of Filth circa 2015


L’irruption du sang neuf que sont Martin Smerda et Richard Shaw, aux guitares, apporte un attrait plus shred (avec battles à la clef, solos très intéressants, expérimentations de whammy et autres effets « funky »), davantage orienté metal. Quelques très chouettes titres, tels qu’« Enshrined In Crematoria », « Hammer Of The Witches », et « Onward Christian Soldiers » contiennent tout ce qu’un bon titre de Cradle Of Filth doit refermer, entre rumeurs de piano ou d’orgue angoissantes, guitares tranchantes, blast effréné,  basse d’outre-tombe, groovy par moments, comme pour saisir le pouls de la terre mortuaire, screams tantôt déchirants - tantôt suraigus, se muant parfois en murmure, et enfin, déferlante d’incantations prolixes dans les paroles. Le tout pourrait se vanter de s'apparenter à la grandeur de jadis, si ce n'est une section synthé vraiment fluette (le climax étant l'intervention du solo de Bontempi de « Onward Christian Soldiers » : est-on vraiment sérieux ?) ; et puis le timbre par ailleurs très pop de Mlle Lindsay Schoolcraft, qui dénote trop, et déçoit. Maillon faible !

L'artwork, très Moyen-âge / Renaissance européenne, d'Arthur Berzinsh, s'avère fidèle aux principes iconographiques du groupe, et évoque une sorte de Caravaggio du troisième millénaire, agrementé du quota de naïades habituel et indispensable. Plaisirs sensuels et sexualité à souhait, c'est le jeu de la dichotomie entre bien et mal, plaisir et perdition, qui est remis en scène encore aujourd'hui, et même les chansons baignent dans des references visuelles nombreuses ; tout comme "Right Wing Of The Garden Tryptich" rendant hommage au Jardin Des Delices Terrestres du peintre néerlendais Hyeronymus Bosch
 

"Right Wing Of The Garden Tryptich" ("le pan droit du tryptique sur le Jardin") fait reference au pan droit du "Jardin Des Delices Terrestres" de Hyeronimous Bosch

Laisser mijoter tout cela dans le chaudron du roi des sorcières, Mr Filth, et vous obtiendrez un album dont le renouveau et la recherche évidente plaisent, mais qui se montre quelque peu décousu et inégal dans sa structure. On aime : la voix de Dani et la richesse de sa texture, qui rappelle l’ère expérimentale Midian (2000), sa plus grande intelligibilité, le jeu de guitares alambiquées et « propres », la couleur très européenne de son affinité artistique, qui inscrit le groupe dans un patrimoine spleenien éloquent et raffiné. On regrette : le déferlement de synthés bucoliques, qui ont su constituer la griffe du groupe, et la voix à la fois sexy et horrible de Sarah Jezebel Deva - qui manquent ici cruellement. Hammer Of The Witches s’écoute avec plaisir, s’avère bien ficelé et de bonne facture, mais malgré l'honnête tentative, le fan de première heure ne pourra s’empêcher de trouver qu’il y manque le « x-factor » (l’élément extra, déclencheur) qui dressait, d’antan, le poil sur la peau. Très plaisant,  mais accusant un manque de cette magie qui donnait à penser que la musique de Cradle Of Filth provenait réellement d’une autre sphère. L’on attribuera cependant la note de 8/10, nuancera avec un avis plutôt favorable, en attendant de voir le groupe ériger, sur les scènes européennes automnales, sa nouvelle bête. 
 

NOTE DE L'AUTEUR : 8 / 10



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