Satyricon – Dark Medieval Times (1994)

Le choix de cet album pour une chronique « retour sur un disque-phare » pourra paraître audacieux à certains... Ce  n'est certes pas ici le Satyricon de 'Mother North', 'Forhekset' ou plus tard de 'Fuel for Hatred', 'Now, Diabolical' ou 'K.I.N.G.' que l'on retrouve. Sur ce premier opus des Norvégiens (après deux démos, dont la cultissime The Forest is my Throne qui dessinait les contours de ce qui allait prendre vraiment forme sur ce Dark Medieval Times), l'on peut même affirmer sans trop s'avancer que ce ne sont pas les titres des morceaux que l'auditeur retiendra en priorité, ni même les morceaux en eux-mêmes du reste (!), mais plutôt l’incomparable atmosphère générale, restée je pense inégalée à ce jour. Cet album fut également un précurseur, et un manifeste pour bon nombre de formations à venir…

Satyr in 1993

L'an de grâce 1993 (date d'enregistrement de l'album qui ne paraîtra finalement que l'année suivante)... Année 'maudite' qui vit s’effondrer la scène 'black-métal' originelle et ses agissements criminels (les cendres de cette église de Fantoft encore fumantes...) en même temps que son leader emblématique Euronymous (guitariste de Mayhem et chef de file de l' 'Inner Circle' terroriste norvégien), tombé sous les coups de couteau de Varg Vikerness (le Count Grishnack de Burzum). A la suite des perquisitions, arrestations et des grands 'déballages' qui s'ensuivirent, les groupes impliqués de l'époque se calmèrent illico ou bien se mirent à flipper davantage encore et cessèrent toute activité – quand d’autres affûtaient leurs lames dans l’attente de temps meilleurs… (L’atmosphère de l’époque est bien assez décrite par le titre de Nargaroth, ‘The Day as Burzum Killed Mayhem’, sur Black Metal ist Krieg en 2001 :

“1993, a year of misery? Darkness fills the sky. I hear the warriors cry. The legend tells a story From a Viking from the north who met a Death Warrior, Black Metal was never really the same. The legend call it murder and the Viking had survived. But the eyes of the Death Warrior never saw again the sun upon the sky. And the quintessence: everyone recognized war, that Black Metal isn't just entertainment anymore. I can still remember my emotions so confused. My soul was seeking answers. No knife I left unused. So many questions I had to satisfy. My soul was under torture, but I knew my way was right I see a cemetery fall asleep under fog and I know the old days will never come again”)    (fautes d’anglais laissés telles quelles, NdA…)

Dès lors, les groupes issus de la "seconde vague de black métal norvégien" commencèrent à éclore ou à déjà se faire un nom, mais ceux-là n'auraient plus en commun avec leurs infâmes aînés que l'inspiration musicale et dans le meilleur des cas les convictions, remisant la motivation de passage à l'acte au placard et on peut les comprendre...

Parmi ceux qui avaient connu les balbutiements de la scène mais s’étaient tenus à l'écart des actes les plus répréhensibles d'alors (ou bien ne se sont tout simplement jamais fait choper ni "balancer"!) se trouvaient les Satyricon, dont le premier vrai album (à la pochette ‘froide’ mais paradoxalement qu’on croirait également tout droit sortie d’un livre de contes pour enfants ! –surtout dans sa première édition non recolorisée...) allait donc paraître dans un climat malsain et vindicatif des plus appropriés.

"Dark Medieval Times"... Tout est dit dans le titre et rarement un groupe aura aussi bien réussi à définir et résumer les contours de sa musique en trois simples mots (ça change des "Puritanical Euphoric Misanthropia" et consorts, mais je m'égare...). L'inspiration était donc ici clairement médiévale (chose absolument inédite pour l’époque dans le ‘black’!), mais pas ce Moyen-Âge héroïque, flamboyant et "chevaleresque" largement romancé par les fresques historiques grand public dans le cinéma d’hier et fantasmé par l''heroic-fantasy' bon marché d'aujourd'hui : bien loin de la dimension 'folklo/épique' empruntée depuis par le  'power-metal' façon Blind Guardian ou Rhapsody (of Fire), le black-métal de Satyricon sur ce premier album abordait le sujet d’une manière autrement plus sérieuse et crédible, et nous rappelait que ces temps anciens étaient avant tout marqués par la rudesse de la vie, qu'un donjon c'est surtout noir, humide, froid et étouffant, et que les valeurs au combat pouvaient être parfois bien éloignées de l'idéal 'Arthurien' et de la "clique" de la Table Ronde... Ce n'est pas pour rien en outre que ce disque est placé -comme en témoigne l'illustration à l'intérieur du livret- sous le signe de la date "1349", année de l'apparition en Norvège de la Peste (le prochain fléau que connaîtrait le pays serait le black-métal?!), ni qu'un corbeau de mauvaise augure orne fièrement ladite illustration. A noter pour l’anecdote, pas si anodine d’ailleurs, que le batteur du groupe, Frost, participerait plus tard comme chacun sait  à un projet 'black' appelé lui aussi 1349...

Cet album est donc (oui, oui, c'est écrit dessus) sombre, médiéval et empreint d'une nostalgie ancestrale pour des "temps" révolus : Satyr et Frost l'ont toutefois dédié aux paysages et racines éternels de la 'Norge' -soit la Norvège en bokmål, norvégien ancien et littéraire- qu’ils voudraient voir perdurer. Autant de coups de dague encore dirigés cette fois à la face de la société moderne et christianisée dans laquelle les Satyricon vivent maintenant.

 

1349, Pesten / Satyricon T-Shirt

Musicalement, ce Dark Medieval Times n'est pas sans rappeler le non moins splendide In the Nightside Eclipse des compatriotes d'Emperor, paru à la même époque : guitares sursaturées et stridentes (dont le son pour le coup évoquerait davantage encore la démo Wrath of the Tyrant des Empereurs...) mêlées à des nappes de claviers d’ambiance sur fond de batterie frénétique.

Différence notable entre ces deux pièces-maîtresses (outre la voix 'écorchée' de Satyr, moins "juvénile" que celle d'Ihsahn...) : là où la musique d'Emperor évoquait la dimension 'cosmique' dans tout son absolu (tout autant ‘lumineuse’ que nocturne, cette « Eclipse »...), au travers de guitares claires célestes et de nappes majestueuses et exaltées -qui semblaient encore une fois s'envoler vers l'azur- , celle de Satyricon se voulait ici dédiée davantage encore à la nuit noire et impénétrable, et surtout refermée sur les contours tout ce qu'il y a de plus terrestres et hermétiques des forêts ou des montagnes enneigées norvégiennes -seules 'présences' de ces temps lointains ayant survécu (en partie) à la modernité.

Et surtout, point d'apaisement à ressentir cette fois à l'écoute... A l'inverse d'un 'Towards the Pantheon' ou des envolées d'un 'The Majesty of the Night Sky', le choix de sons plus 'inquiétants' et les froides atmosphères développées, tant par les claviers que les guitares (ces dernières pouvant même aller jusqu’à évoquer celles des Darkthrone dans un mix d’Under A Funeral Moon et A Blaze in the Northern Sky, ou même du projet de Fenriz, Isengard...), tout aussi étouffants les uns que les autres, glacent le sang et viennent véritablement vous couper le souffle. En bref : claustrophobes s'abstenir, Satyricon nous emmène ici aux fins fonds des cachots et pas dans la salle du trône!

Ce faisant, de par cette utilisation combinée d'instruments traditionnels folkloriques « synthétisés » et d'effets 'percussifs' mêlés à des guitares à la furie électrisée, le groupe allait créer un sous-genre de black-métal et ouvrir la voie à l'inspiration de toute la scène black-métal ‘folk’ et ‘pagan’ des pays de l'Est, Nokturnal Mortum et Graveland en tête. Le premier morceau, « Walk the Path of Sorrow », en est aujourd’hui la plus parfaite illustration, agrémenté qui plus est d’une intro des plus effrayantes, mêlant cordes, cuivres et chœurs menaçants tels une lente procession de damnés pestiférés (ne manquerait plus qu’un petit « Bring out your dead » des Monty Pythons… ^^).

 

Les parties claires, elles, étaient dépourvues d'effets modernes type pédalier -si ce n'est une réverb' caverneuse rajoutée ici au mix- et se déclinaient plutôt en guitares acoustiques "poussiéreuses" (contrairement aux beaux arpèges très 'contemporains' d’Emperor), interprétant des airs tels qu'il aurait pu en être écrits par les ménestrels de l'époque sur un registre grave et sombre (si l'on excepte l'unique passage un tantinet 'guilleret' sur le titre éponyme, lors du duo guitare/flûte...), comme si les Satyricon nous contaient ici le sort de villages pillés, les frères tombés au combat et/ou les tragédies relatées dans les légendes anciennes.

Seul moment d’accalmie tout de même, cet instrumental épuré "Min hyllest til vinterland", rythmé par le souffle du vent et dont s’échappe sporadiquement les murmures de Satyr : moment d’intimité musicale propice à  une bonne séance de méditation lors de vos prochaines excursions en forêt…

Un élément incontournable de ce disque, d'ores et déjà : le batteur Frost.

Là où la quasi-totalité des batteurs 'black' de l'époque allaient choisir la voie (et la voix) de la rapidité et de la violence, avec des 'blast-beats' toujours très enlevés voire supersoniques, le frappeur de Satyricon, lui, dans un registre pas si éloigné finalement de Faust dans Emperor (à qui, pour la petite histoire, l’album fut dédié : une manière de plus pour Satyricon de s’attirer une réputation sulfureuse – l’homme, récemment derrière les barreaux pour crime homophobe et incendie d'église, s’étant vu, à l’époque tout du moins!, élevé au rang de nouveau leader à suivre après la mort d’Euronymous qu’il s’était alors promis de venger…no comment!), lui, donc, marquait déjà sa différence au milieu du "panier de crabes" qu'allait rapidement devenir la scène 'black' norvégienne... Au travers de son jeu plus 'tribal' et rythmé que la plupart de ses comparses, il contribuait à insuffler davantage aux morceaux une tension palpable virant à l’hypnotique plutôt qu'une brutalité par trop téléphonée. Il posait par là-même les bases de sa signature qui serait développée à chaque album, avec les premières utilisations –ici sur le titre éponyme- de ce que l'on pourrait appeler le "beat-Satyricon", rythme très identifiable marqué par les cymbales et que l'on retrouve également dans le....'disco' (eh oui!^^), qui referait son apparition dans un pont de "Woods to Eternity" sur le suivant The Shadowthrone, et surtout serait utilisé à outrance (et à des fins 'accrocheuses' non dissimulées...) la décennie suivante sur le ‘black n’ rollien’ Now, Diabolical.

De même, cette batterie se retrouvait rehaussée d’un son organique des plus glacials elle aussi, un de ceux qui ferait plaisir à Fenriz de Darkthrone - lorsque celui-ci déclare : « un son de grosse caisse doit sonner comme un battement de cœur, pas comme une rafale de mitraillette! » (par opposition aux batteries 'triggées', donc...) - mais plus encore : ici, chaque descente de toms s’apparenterait à une rafale de blizzard gelant et chaque attaque de cymbales à un pic de glace.

 

Frost from Satyricon


Mais les guitares, comme nous l’avons déjà évoqué, n'étaient pas en reste non plus sur cet album. A noter que certaines parties furent enregistrées non pas par Satyr mais par Håvard ‘Lemarchand’ Jørgensen, futur ex-Ulver, pourtant non crédité dans le livret de l’album, pas même comme ‘session’ (ce qui fait toujours plaisir!...). Les claviers, quant à eux, sont au crédit d’un certain Torden, et force est de constater que ce Monsieur a réussi à donner vie de fort belle manière aux ambiances ténébreuses issues de l’imagination torturée de Satyr. En témoigne un "Taakeslottet", qui clôt ce Dark Medieval Times de la plus belle des manières, avec ses parties orchestrales de synthé - "maudites" et dominantes- qui viennent littéralement (et durablement) ‘hanter’ l’auditeur… 

Le groupe faisait donc preuve sur ce premier opus d'une bien belle maturité d'écriture, qu'il n'a cessé de perdre album après album et surtout depuis le plus ancré-dans-la-"modernité" Rebel Extravaganza, à tel point que cela en devient effrayant -mais pas pour les bonnes raisons hélas…- et se révèle malheureusement symptomatique de la plupart des groupes norvégiens cultes de l'époque qui n'ont de cesse depuis de simplifier leur musique pour toucher un plus vaste public et rentrer dans les codes du 'métal'/'hard rock' au sens large, pourtant peu perméables aux valeurs exclusives du black-métal des origines.

Le comble, lorsque l'on sait que le principal compositeur de cette première offrande était à peine majeur à l'époque de sa parution! (pour les musiciens parmi nous, si vous vous rappelez un peu de la g... de vos premières compos, hein?!)… Est-ce bien pourtant le même Satyr qui aujourd'hui, à un âge de raison pourtant plus qu'honorable, use et abuse de tous les clichés propres au rock et au métal "de base" -de divertissement et sans grand fond derrière-, exhibant tous les artifices éculés d'une rock-star et simplifiant la musique de son groupe jusqu'à la moelle-même de ce qui serait censé lui en donner la substance??

Car tout ici nous rappelle que tous ces jeunes musiciens norvégiens de l’époque étaient intouchables dans un simple domaine de création : celui de la magie. Mot qu’osera à raison employer Varg Vikerness pour décrire l’atmosphère des morceaux de Burzum et qui peut bien s’appliquer aux productions de tous ces fiers idéalistes, tout autant fans de jeux de rôles grandeur nature que du Within the Realm of a Dying Sun de Dead Can Dance (comme beaucoup l’ont déjà avoué)… Car toutes ces œuvres enfantées alors ont en commun ce côté mystique, fantastique, ésotérique, qui n’a malheureusement plus cours aujourd’hui et qui les rend à jamais uniques et intemporelles.

LeBoucherSlave

PS: Savourons une dernière fois les prestations ‘live’ de la formation « de l’époque », ici quelques années plus tard avec Nocturno Culto de Darkthrone en renfort à la guitare (comme pour l’enregistrement du Nemesis Divina…) :

 

“1993, this year of misery, was the knife which split the Black Metal scene apart. Since that mighty day, Black metal split his way, and the unity was never the same again. Lies, rumors and hate. Moneymaking, sadness and shame, and all this by the day as Burzum killed Mayhem. Remember this day! Remember this way! That you never betray, what here leads you on your way! And I never will forget the day as this both warriors met. The blood was hot, the moon was red, and Black Metal created his own grave. And I dream from days before Black Metal Maniacs, no whore, in the legions of war  the demons, in our heads the law. So I summon you once again, we should never forget the pain from older days in our veins…” ‘The Day as Burzum Killed Mayhem’, Nargaroth (Black Metal ist Krieg / 2001)
 

Satyricon pic

 

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