Manu (chanteur) et Gredin (bassiste) de Hypno5e


« Finalement, les parties violentes elles arrivent un peu comme l’orgasme dans le sexe ! La violence, elle arrive au moment de jouir, mais c’est la montée avant qui permet l’orgasme et qui est la plus intéressante… »

Quelques heures avant de monter sur scène pour la première date française de la tournée consacrée à leur nouvel album, Shores of the Abstract Line, en vente depuis le 19 février, Emmanuel Jessua (dit Manu) et Gredin, respectivement chanteur et bassiste du groupe Hypno5e, ont accepté de nous accorder un entretien. L’occasion de revenir sur la musique atypique du groupe, et sur un troisième opus qui s’annonce déjà comme l’une des meilleures sorties de l’année 2016.

Shores of the Abstract Line, en vente depuis tout juste une semaine, est votre premier album au sein de l’écurie Pelagic Records (label des musiciens de The Ocean, NDLR). Pourquoi cette collaboration ?

Manu : On connaissait déjà Robin (Staps, guitariste et fondateur de The Ocean et de Pelagic, NDLR) depuis un certain temps. Depuis les tournées qu’on avait partagées avec lui aux tous débuts d’Hypno5e, en 2006, avec Manimal, l’autre groupe des gars de Psykup. Depuis, on s’était un peu perdus de vue, mais comme on était en autoproduction jusque là, on cherchait une distribution européenne pour le troisième album. C’est là que j’ai recontacté Robin pour voir s’il était intéressé, vu qu’il avait déjà un peu participé à la distribution d’Acid Mist Tomorrow une fois l’album finalisé, et il m’a proposé de faire le prochain sur son label de bout en bout, sous contrat. Comme de notre côté on aime bien travailler avec des labels de musiciens, qui sont vraiment plongés dans le côté artistique de la chose avec un certain sens des réalités – comme avec les gars de Klonosphère en France – ça s’est fait assez naturellement. Après, ça commence à dater vu que l’album a mis du temps à sortir, donc on est assez contents de pouvoir enfin faire la release et que tout le monde puisse en profiter ! Dans l’ensemble ça s’est donc plutôt bien passé, on a encore vu les mecs de The Ocean la semaine dernière vu qu’on jouait à Berlin avec Textures, c’était plutôt cool, ça s’est fini en grosse fête !

L’album avait déjà été annoncé une première fois à l’automne 2014, et avait été retardé plusieurs fois : le projet a évolué entre temps ?

Gredin : Pas tant que ça au final, puisque la phase de composition s’est achevée très vite, en l’espace de trois mois environ c’était bouclé ; et la phase d’enregistrement a duré environ six mois – de juin à décembre, le temps de bien caler la batterie – c’est plutôt toute la partie postproduction qui a posé problème, et qui nous à fait perdre facilement un an…

Manu : En fait, sur les deux premiers albums on faisait tout nous même au niveau de la postproduction, et comme on avait eu un financement avec le projet Kisskissbankbank qu’on avait lancé, on avait voulu faire les choses bien, donc on a délégué toute cette partie du travail à un studio américain, c’était vraiment nouveau pour nous… Et c’était vraiment pas un bon choix : on a perdu toute trace de notre mix pendant près de trois mois, puis on a perdu contact avec le studio, et on a fini par récupérer nos prises via un autre studio qui faisait de la sous-traitance pour le premier au niveau du mix, le truc invraisemblable ! Et donc à partir de là, la boîte a renvoyé les pistes à Los Angeles, ce qui fait qu’on a pu tout récupérer et finalement tout refaire à part la batterie et le chant.

Gredin : On est soulagés qu’il ait fini par sortir du coup (rires) !

Du fait que l’album ait été enregistré assez vite, il conserve finalement tous les codes d’Acid Mist Tomorrow, avec cet enchevêtrement de samples anciens, de passages calmes très oniriques et aériens, et de grosses parties rythmiques plutôt brutales. L’ensemble donne toutefois une plus grande impression d’unité et de cohérence : vous avez parfait votre style ?

Gredin : C’est surtout qu’on a pris davantage le temps d’approfondir les choses ! Quand on travaillait sur les passages calmes, on a vraiment cherché à aller plus loin, à aller chercher au plus loin les émotions que pouvaient procurer la musique, de mieux cerner les sentiments qu’elle pouvait faire émerger.

Manu : Et du coup ça nous a permis de mieux travailler les contrastes. Par rapport au côté très déstructuré que pouvaient avoir certains de nos anciens morceaux, on a cherché à poser encore davantage les ambiances, à étirer les parties calmes en cherchant le son le plus clair possible ; et à l’inverse à aller chercher dans le brut et le plus de violence possible quand on avait besoin que la tension des morceaux explose ! Du coup, c’est principalement ce côté extrême, dans un sens comme dans l’autre, qui fait que cet album est abouti, puisque chaque plan a sa propre cohérence. La « patte » Hypno5e, on l’avait déjà dès le début, même si elle s’est vraiment affirmée avec Acid Mist ; et du coup Shores est simplement le prolongement de ce qu’on avait entamé sur les deux premiers albums. Après, on se permet peut-être plus de choses que sur ceux d’avant, comme avec « Tio » où on a tenté quelque chose d’assez différent avec une chanson entièrement en espagnol, entièrement calme…

On a d’ailleurs pu lire que les parties « metal » de vos chansons n’étaient qu’un outil, un moyen d’amener une tension dans vos morceaux. Est-ce que « Tio », avec sa construction tout en montée mais qui reste acoustique du début à la fin, n’est pas une manière de vous délester de cet outil ?

Manu : Je pense qu’il y a parfois plus de violence dans les parties calmes que dans les parties où on peut mettre un maximum de saturation ! La tension d’un morceau n’a pas forcément besoin de déborder de puissance ou de distorsion pour exploser et faire ressentir une violence à celui qui écoute : c’est surtout le contraste avec les cleans qui fait qu’il y a une tension permanente dans nos morceaux, et qu’on a l’impression d’une explosion quand arrive la distorsion. Mais il peut y avoir autant de puissance dans les parties calmes que dans les parties violentes ; tout dépend de ce qu’on y met, de l’émotion qu’on cherche à transmettre. Finalement, les parties violentes elles arrivent un peu comme l’orgasme dans le sexe ! La violence, elle arrive au moment de jouir, mais c’est la montée avant qui permet l’orgasme et qui est la plus intéressante (rires) !

Les parties acoustiques des morceaux semblent davantage présentes sur l’album, notamment avec une immersion du piano dès l’intro de « Landscape in the Mist », qui rappelle la « Sonate Au Clair de Lune » de Beethoven ; ou avec des passages presque orchestraux au sein du disque : une manière de s’émanciper de l’étiquette « metal » qui vous colle à la peau ?

Gredin : C’est ce qu’on a toujours voulu faire de toute manière, on ne s’est jamais considérés comme un groupe de metal, et on a jamais voulu que les gens nous prennent pour un groupe de metal. C’est surtout les concerts qui ont eu cet effet là, à force de partager la scène avec des groupes plus violents ou déjà intégrés à un style… Nous on veut juste faire de la musique.

Manu : Même en fondant le groupe, j’avais pas forcément la prétention de monter un groupe de metal, je voulais juste faire ma propre musique, et la musique que je voulais faire nous a emmené naturellement vers le metal parce que c’est surement le genre qui offre le plus de possibilités sur le plan artistique, avec tous ses sous-genres et son côté unique… Sur cet album, on avait pas forcément une volonté de s’émanciper de tout ça, mais de s’ouvrir à un maximum de sensibilités. L’idée c’était que les gens qui adhèrent aux parties calmes puissent accrocher aux passages les plus violents. C’est peut-être aussi pour ça qu’il y a ce côté plus calme et plus sensible sur l’album.

C’est ce que vous avez essayé de rendre avec le son très acoustique et naturel du piano ou de la guitare classique ?

Gredin : En fait, maintenant, on a les moyens techniques de les emmener sur scène avec nous et de les faire vraiment bien sonner, ce qu’on n’avait pas forcément la possibilité de faire auparavant. Du coup dès qu’on a senti qu’on avait besoin de ce genre de son, on s’est pas privés !

Manu : C’est aussi pour ça que je me suis amusé à ramener pas mal d’instruments de voyage pour les utiliser sur les morceaux, quand je sentais qu’ils pouvaient coller à notre univers, comme le charango (petite guitare péruvienne, NDLR) ou la guitare portugaise, qui permettaient d’avoir des sonorités naturellement originales sur les sons clairs.

Cette augmentation de moyens est surtout liée au succès d’Acid Mist Tomorrow en 2012, et à la tournée en compagnie de Gojira l’année suivante, qui vous a apporté une exposition assez forte : qu’est ce que ça change au quotidien d’un groupe ?

Gredin : C’est surtout au niveau du public qu’on voit la différence : il est là ! Quand on a commencé, ça nous est arrivé de jouer dans des salles vides, alors quand on voit qu’aujourd’hui on arrive à faire des dates à guichet fermé, c’est surtout là qu’on sent la différence. Après, au niveau de la composition, ça ne change strictement rien !

Manu : Au contraire, cette exposition ça nous motive encore davantage à nous recentrer sur la musique qu’on a vraiment envie de faire, sur quelque chose de personnel, qu’on aurait surement moins osé mettre en avant aux débuts du groupe. Vu qu’on a un aval de la part du public, qui valide notre univers, on se sent davantage légitimes à faire la musique qu’on aime sans se prendre la tête. On peut jouer sur beaucoup de terrains différents, on est plus libres de le faire.

Gredin : Le souci, c’est pas de se poser la question de savoir si les chansons sont bonnes ou pas. Je pense que chaque musicien a un public potentiel. La question centrale c’est la diffusion : une fois qu’on a une diffusion large, on a forcément un public qui arrive, et qu’on peut sensibiliser à notre musique.

Un autre temps fort de votre carrière ces dernières années, c’est votre participation à l’édition 2015 du Hellfest qui a encore renforcé cette diffusion de votre musique, avec ce final explosif qui a marqué les esprits… Comment vous avez vécu cette aventure ?

Gredin : Très franchement, au début, quand on nous a dit « vous allez jouer dimanche à 10h30 du matin, sous une tente »… on a eu peur (rires) ! La veille, j’étais allé voir un groupe à la même heure, sur la même scène, et y’avait quasiment personne ! Donc là je me suis dit que le dimanche, ça allait être encore pire, qu’on allait jouer sous une tente vide… Et au final la tente était pleine ! Du coup toute la tension qu’on avait accumulée, à se demander si le public répondrait présent, elle est partie d’un coup, et on s’est lâchés comme pas possible une fois sur scène ! On a pris un pied monumental.

Manu : D’autant plus que c’était censé être la dernière date de la tournée, donc on avait une envie de tout exploser pour finir en beauté ! C’était vraiment incroyable cette date…

Je voudrais revenir à l’album, et notamment à l’utilisation qui y est faite des samples. Vous utilisez de nombreux extraits de textes littéraires, qui vont d’Artaud aux Planches Courbes de Bonnefoy, en passant par le Mort à Crédit de Céline… En utilisant principalement des auteurs du XXème siècle, est-ce que vous essayez d’utiliser ce qui les unit poétiquement, d’intégrer cette esthétique à votre musique ?

Manu (après un moment de réflexion) : C’est pas tant le sens qu’on cherche à mettre en avant dans les samples que la musicalité du texte, qui puisse répondre à notre propre musicalité. La plupart des samples, on les croise au hasard de lectures ou de visionnages d’archives, et s’ils sonnent bien on les garde dans une petite boite qu’on ressort en arrivant au studio. Mais sur le moment, la sélection des samples se fait surtout sur des questions de rythme, de musicalité, et le sens vient après. On fait complètement abstraction du sens d’origine, on essaye plutôt de lui donner un nouveau sens en le confrontant à notre musique. Par exemple, sur le premier album, on avait utilisé un extrait d’une interview de Breton qu’on aimait bien, mais qu’on avait complètement redécoupé et recollé – à la manière d’une écriture automatique – pour que la scansion colle à ce qu’on voulait en faire musicalement ; du coup le sens était complètement changé ! Donc on recherche avant tout l’élocution, le rythme de la lecture… pour voir ce qui est intéressant à l’oreille.

On a finalement l’impression de retrouver chez vous la même vision de l’art que chez Bonnefoy – que vous samplez sur l’album – qui est de faire abstraction du sens, du concept, pour tenter de renouer avec la poésie du quotidien et des sentiments qu’elle comporte…

Manu : Complètement ! Personnellement, le sens de la musique, je ne peux le découvrir qu’après avoir écouté intégralement l’album, il ne préexiste pas à sa composition. Je ne pourrais pas dire précisément de quoi parle l’album au moment où je l’écris, j’essaie de me fier davantage à des sentiments, des émotions… Un certain lyrisme, une mélancolie… des sentiments qui peuvent exister par eux-mêmes ; et le sens vient après. Souvent, quand on me pose des questions sur les thématiques de l’album, je ne sais pas vraiment quoi répondre, étant donné que les titres et les paroles sont très abstraits. J’essaie juste de renouer avec ce qui fait l’essence de la musique, en faisant abstraction du message et du sens, vu que la musique se suffit à elle-même.

Vous mélangez pourtant différents médias dans le dernier album, puisque votre musique entre en résonnance avec la littérature – qu’on a déjà abordé – et avec le cinéma, étant donné que de nombreux samples sont tirés de votre film : El Alba, les ombres errantes (film réalisé par Emmanuel Jessua et sorti en décembre dernier, NDLR) et que vous vous qualifiez souvent de « metal cinématographique ». Est-ce qu’il n’y a pas dans cet album un fantasme de l’œuvre totale ?

Gredin : C’est ce qu’on cherche depuis le départ ! Depuis les débuts du groupe, on a toujours eu cette volonté de réunir tous les arts sur scène, de tout mettre…

Manu : En fait, plus on aura la possibilité d’élargir l’éventail des dimensions artistiques de notre musique, plus on le fera. Mais pour moi c’est indissociable de la musique au sens où on la travaille ; musique, texte et image sont indissociables pour moi. Pour le film, j’ai besoin d’avoir la musique en tête quand je tourne, et inversement avec Hypno5e j’ai besoin d’avoir une représentation visuelle de ce que je compose. Et le texte vient s’articuler autour de ça.

Les textes de l’album mélangent d’ailleurs différentes langues, entre le français, l’anglais et l’espagnol, notamment sur « Tio ». Pourquoi cette volonté de croiser ces langues ?

Gredin : Tout simplement, on connait ces langues là, et on voulait vraiment utiliser la musicalité de chacune, comme si elles étaient différents instruments. Chaque langue apporte une esthétique ou un sens différent au morceau.

Manu : Par exemple, une chanson comme « Tio » ne pouvait pas être écrite autrement qu’en espagnol. Ca n’aurait pas fonctionné en anglais, parce qu’il y a quelque chose dans la langue espagnole, dans ses sonorités latines… qui donne une espèce de mélancolie, quelque chose de déchirant – comme une terre perdue – qu’on aurait pas forcément retrouvé dans les autres langues. Et puis au niveau des langues, il y a eu aussi eu l’expérience du tournage : vu qu’il y avait beaucoup de langues différentes qui étaient parlées quand on tournait, on baignait un peu là dedans quand on a composé l’album, et ça s’est mélangé naturellement.

Gredin : D’autant plus que c’est un album qui a principalement pour thème l’errance. Alors forcément quand on entend « Bukowski », on est aux États-Unis ; à l’inverse quand on écoute une chanson comme « Tio », on est en Bolivie… Le mélange des langues sert bien ce sentiment d’errer sur toute la planète.

Dernière question : vous sortez d’une semaine de tournée en compagnie de Textures, un groupe phare de la scène « djent » actuelle, qui a le vent en poupe ces dernières années avec des festivals comme l’Euroblast ou le Damage Festival ; et qui est un genre auquel vous avez souvent été associés, en dépit du caractère marginal de votre musique. Quel rapport vous entretenez avec cette nouvelle scène ?

Gredin : On voit souvent ce genre de musique comme quelque chose de nouveau ; pour moi ce n’est rien de plus que du progressif. C’est la continuité de la musique progressive des années 1970, rien de plus que du progressif qui continue à progresser ; et du coup c’est plutôt normal qu’on se retrouve avec ces groupes à la fois techniques et mélodiques, qui cherchent toujours à aller plus loin dans l’expérimentation et dans la recherche d’une esthétique musicale.
Finalement, la différence se fait plutôt au niveau du son, qu’ont rendu possible les nouvelles technologies…

Manu : Y’a un côté très « geek » dans le djent ouais, avec la recherche permanente de sons, de nouveau matériel ou de nouveaux effets… De notre côté on est assez à l’opposé de ça. En terme de matériel, tant que ça marche… On met vraiment toute notre concentration sur les compositions, et généralement le son suit en fonction des besoins.

Interview par Will pour La Grosse Radio.
Merci aux membres d’Hypno5e, et à l’équipe de la Klonosphère pour l’avoir rendue possible.



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