Twinesuns – The Empire Never Ended

Les Allemands de Twinesuns nous livrent avec The Empire Never Ended leur second album, trois ans après un premier effort intéressant mais un peu brouillon (The Leaving), et deux ans après un EP inégal (A Blackened Planet). Leur drone metal mâtiné d’ambient et d’indus, dépourvu de chant et de percussions, se cherchait alors encore, malgré une volonté affichée de ne pas se cantonner à copier ses influences. On espérait donc que le groupe gagne en maturité, en cohérence et en personnalité, pour se hisser à la hauteur de son potentiel. Peut-on considérer que ce second album, sorti chez Pelagic Records, répond à cette attente ?

La force du drone metal, de l’ambient, et de tous les styles qui s’y rattachent réside dans leur puissance de suggestion, d’évocation, vis-à-vis de l’auditeur. Ils s’opposent en cela aux formes d’écriture musicales plus traditionnelles, qui choisissent un message et construisent leur musique de sorte à mettre en scène ledit message.

On peut établir des parallèles avec l’opposition entre l’art abstrait et l’art figuratif - en peinture et en sculpture, par exemple - mais aussi avec la littérature, comparée au cinéma. Le cinéaste choisit un message à faire passer à travers une histoire, et le met en scène en verrouillant les choix de représentation de cette histoire, imposant ainsi au spectateur une posture passive vis-à-vis de l’œuvre. A l’inverse, l’écrivain suggère à son lecteur des représentations de son histoire, mais lui laisse la liberté de la mettre en scène mentalement, dans une démarche beaucoup plus active.

De la même façon, le drone et l’ambient ne font que suggérer des ambiances, laissant le soin à leur auditeur de les interpréter en déterminant les thèmes qu’il plaquera dessus. La démarche est active, très introspective, et la musique de Twinesuns fait brillamment honneur à cet esprit. J’ai personnellement tendance à concevoir chaque album du genre comme la bande-son d’un film qui n’existe pas, qui resterait à créer - autour de cette bande-son, justement. La musique de Earth m’évoque la mélancolie apaisante des immenses espaces de l’Ouest américain, désertés par l’homme après fin de la ruée vers l’or (l’écoute de Hex – Printing In The Infernal Method, au calme, tout en parcourant le site du photographe Daniel Ter-Nedden est une expérience que je recommande à chacun), tandis que celle de Sunn O))) m’évoque une plongée étouffante et sans issue dans la folie d’un imaginaire déformé par la drogue et la douleur, un bad trip sous héroïne jusqu'au bout du terrier du lapin blanc. A l'inverse, la musique de Twinesuns me paraît être la bande-son idéale, non pas d’une fiction, mais d’un documentaire : celui qui dresserait l’état des lieux de notre monde – ou d’une version dystopique à peine noircie de celui-ci – en proie à de plus en plus de tourments, de violence, d’instabilité, d’incertitude et de raisons de redouter le futur.

Twinesuns, band, groupe, drone, doom, ambient

Le duo de guitaristes s’est adjoint pour cet album les services d’un claviériste (Renzo T. Especial, par ailleurs vocaliste du groupe de post-metal suisse Abraham). Cela s’avère tout à fait bénéfique, celui-ci ayant su apporter une profondeur supplémentaire à leur musique en se mettant à son service, sans la dénaturer. Les ambiances développées au cours de ce long album (80 minutes, découpées en sept plages) sont donc résolument sombres et inquiétantes, chaque titre étant parcouru par une tension constante, que rien ne semble pouvoir apaiser.

Les compositions, en mutation perpétuelle, évitent l’écueil - pourtant majeur en drone/ambient - de l’ennui en convoquant régulièrement des éléments nouveaux, captant ainsi l’attention et l’intérêt de l’auditeur. Elles alternent ainsi entre riffs et drones monolithiques, formidables montagnes de distorsion et de larsens tournoyants, arpèges en son clair baigné de reverb non moins menaçants, passages calmes et intrigants en nappes de clavier (comme sur le minimaliste "Pneuma"), ou encore paysages sonores apocalyptiques ravagés par le bruit.

Le tout est parsemé, çà et là, de quelques innovations intéressantes, comme l’intervention inattendue d’une voix saturée, lointaine et possédée sur "Going Through Life The Eyes Closed", ou encore la surprenante pulsation de clavier qui constitue la colonne vertébrale de "Die Zeit Ist Da", se substituant aux percussions pour donner un rythme à ce titre martial et oppressant, traversé d’influences indus et doom.

La production est intégralement maîtrisée, et c’est tant mieux, car le genre, basé sur les textures plutôt que sur les rythmes ou les mélodies, ne souffre pas d’approximations en la matière.
Les distorsions sont à la fois d’une profondeur impressionnante et d’une grande clarté, chaque note étant discernable de sa voisine, et les échos et autre réverbs sont distillées intelligemment, de sorte à mettre certaines notes ou textures en valeur sans les noyer dans une masse sonore informe.

Le résultat est d’une dynamique inhabituelle pour le style, et, sans aller jusqu’à la qualifier d’accrocheuse (il s’agit tout de même d’une musique expérimentale et abstraite), la musique de Twinesuns se révèle étonnamment accessible et digeste. Ceux que le côté très monolithique du drone doom de Sunn O))) effraie ou agace – tant il est vrai qu’il peut se montrer abstrait et rebutant par moments – pourraient donc tout à fait trouver dans la musique de Twinesuns une porte d’entrée dans un genre musical par essence assez austère.

On peut regretter que le groupe n’ait pas poussé plus avant certaines des innovations qui lui confèrent une vraie personnalité, et le font se démarquer du tout-venant du drone/doom/ambient, mais gageons que le claviériste – qui semble avoir vocation à rester – saura encourager le développement de ces aspects sur les prochains opus du groupe.

The Empire Never Ended correspond donc en grande partie aux attentes que l’on pouvait avoir pour lui: il représente un net progrès en matière de cohérence et de personnalité en comparaison de son prédécesseur, et on souhaite à Twinesuns de continuer à progresser dans ce sens.
Les amateurs du genre peuvent s’en emparer sans crainte, et certains réfractaires pourraient bien être surpris en se penchant dessus.

NOTE DE L'AUTEUR : 7 / 10



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