Mille Petrozza, chanteur-guitariste de Kreator

En plein dans le Mille !

Mille Petrozza, maître à penser de Kreator, est un artiste metal à part. Intelligent, conscient des problèmes que connait le monde, musicien à la fois talentueux et exigeant, chanteur hors pair et avant-tout homme qui croit profondément en ce qu’il fait. Ce n’est pas un hasard si le groupe allemand continue de traverser les années avec le même succès, faisant de Kreator aujourd’hui la pierre angulaire du thrash européen.

A l’orée de la sortie du 13ème opus Phantom Antichrist (prévue le 1er juin chez Nuclear Blast) et en attendant sa chronique, le leader du combo était de passage à Paris. L’occasion pour La Grosse Radio Metal de s’entretenir avec cet être passionnant et qui sait par où il est passé et où il va.

Ju de Melon : Merci de répondre à nos questions Mille, et bienvenue à Paris ! Une ville que t’as visité plus d’une fois j’imagine…

Mille Petrozza : Oui, nous sommes venus de nombreuses fois avec Kreator, la dernière fois c’était lors d’un Thrashfest à l’Elysée Montmartre… vraiment triste ce qui est arrivé à cette salle, c’était mon endroit préféré pour jouer en France. J’étais choqué en apprenant cette nouvelle, ça craint vraiment.

Phantom Antichrist, nouvel album de Kreator, le 13ème en studio… en espérant qu’il te porte chance !

Comme je l’ai dit à quelques uns de tes collègues, je ne suis pas quelqu’un de supersticieux, mais je pense que 13 est un nombre plutôt cool vu comme ça, je l’aime bien (rires) ! Je sais que dans certains pays c’est quelque chose qui est lié à la chance ou au malheur, il n’y a par exemple pas de 13ème étage aux USA… Mais pour moi ce nombre ne sera relié qu’à l’album pour le coup.

Mille Petrozza, Kreator, Paris, La Grosse Radio 2012

En parlant de son titre, qui est donc ce Phantom Antichrist ? Selon toi du moins.

Il s’agit avant tout d’une métaphore qui englobe le pouvoir, les média et la manipulation. J’ai eu l’idée de ce titre quand j’ai appris qu’ils avaient tué Oussama Ben Laden et qu’ils avaient jeté son corps à la mer sans même demander de procès ou donner d’explication crédible. Certains ont prétendu que c’était une façon de respecter sa religion, or en aucun cas on n’accepte cette pratique dans l’Islam où chaque corps a droit à une sépulture. Tout ceci ramène à un concept : tout ce qu’on vous dit, tout ce qu’on voit à la télé, n’est pas forcément réel, s’éloigne souvent de la vérité. En cela j’ai eu cette idée pour le nom de l’album.

Il est vrai qu’aujourd’hui avec la technologie il peut être aisé de manipuler les gens…

Oui, pas seulement par les images ou les vidéos, les média s’en donnent à coeur joie selon moi. Après il y a Internet, et heureusement car c’est un espace qui reste encore assez ouvert et libre, on y trouve des gens avec le sens critique. Peu à peu Internet devrait pouvoir supplanter la télévision par exemple, qui commence à être un média du passé selon moi.

3 ans après Hordes of Chaos, une chose nous frappe avec Phantom Antichrist : la différence au niveau du son. Le précédent album avait été enregistré pratiquement en condition live je crois, qu’est-ce qui a changé sur celui-ci ?

On a plus ou moins enregistré Phantom Antichrist dans les mêmes conditions mais nous avons ici pris plus de temps au niveau des arrangements et des doublages de pistes. Sur Hordes of Chaos nous n’avions par exemple pas doublé la guitare rythmique, au contraire de cet album où nous avons vraiment pris pas mal de temps pour soigner ce genre de détail. Et il est clair que sur ce nouvel opus le son de guitare est vraiment brutal.

Etais-tu sincèrement heureux du son de Hordes of Chaos ?

Oui, d’ailleurs la production de ce nouvel album est basée sur ce qu’on avait fait avec Hordes of Chaos, mais dans une version plus puissante et plus metal ici. Disons que Hordes of Chaos était assez old school, assez hardcore punk dans l’âme, enregistré avec du matériel ancien et quelques guitares vintage par exemple. Et ça tombe bien car Jens Bogren, notre nouveau producteur sur Phantom Antichrist, aime beaucoup cet album – on a donc pu en faire une version plus metal dans le style tout en gardant un certain côté organique.

Parlons-en justement de ce nouveau producteur avec qui vous travaillez pour la première fois. A-t-il changé les habitudes de travail du groupe ?

Disons qu’il a un peu changé les miennes, car je devais me lever à 7h du matin pour commencer l’enregistrement à 8h. Au départ c’était un peu dur et inhabituel pour moi. Mais au final on s’y fait…

Anecdote amusante, Greg Mackintosh de Paradise Lost nous racontait un peu la même chose en ce qui concerne l’enrgistrement de leur dernier album. Avec le même producteur non ?

Oui, d’ailleurs c’est Nick Holmes (NDLR : chanteur de Paradise Lost) qui nous l’a recommandé, Jens Bogren est quelqu’un de très discipliné et de sérieux. Tant mieux, il nous a aidé et cela a donné de très bons résultats au niveau musical.

Mille Petrozza, Kreator, 2012, Paris, La Grosse Radio

Parlons un peu des paroles présentes sur l’album. On sait que tu es pas mal inspiré par Frantz Kafka, est-ce que cela t’a aidé pour l’écriture ?

Oui mais pas seulement Kafka, je suis influencé par pas mal d’auteurs ainsi que toute forme d’art. Beaucoup de musique, de films, de l’art surréaliste aux choses les plus classiques. J’adore contempler ces choses merveilleuses que nous ont laissé et nous laissent encore pas mal d’artistes. C’est très inspirant et il est important pour moi de varier ces sources… que ce soit nouveau ou plus traditionnel, metal ou non, même le metalcore, j’essaye de tout absorber dès que je le peux.

Avec des thèmes un peu apocalyptiques, très contemporains…

Oui, comme à chaque album de Kreator j’essaye de me concentrer sur ce qui se passe dans la vie de tous les jours. C’est très important de rester « frais » à ce niveau.

Et avec ce qui se passe dans le monde en ce moment, autour de la crise économique par exemple, cet album a un rendu encore plus « metal » et agressif…

Tout à fait ! Et crois-moi c’est tout un défi que de décrire la situation actuelle sans forcément imposer son point de vue aux gens. Je veux qu’ils pensent et réfléchissent par eux-même. Dans « Civilization Collapse » par exemple je parle de la crise en Grèce, « Phantom Antichrist » est plus centrée sur la manipulation des média comme je t’en parlais plus tôt… Avec cela j’essaye de faire prendre conscicence aux gens de ce qui se passe dans le monde, mais je ne suis pas là en tant que prédicateur : je les laisse juger de la situation. Et ceci avec l’aide de la musique, pour moi paroles et musique doivent être étroitement liées, la musique doit même servir de support pour renforcer le poids des mots.

« Death to the World » parle de la nature et de sa destruction par l’homme…

Oui, j’y reprends un terme biblique, le fameux « Why have you forsaken me? », sauf qu’ici il ne s’agit pas d’une prière à Dieu mais plutôt un appel aux hommes : « pourquoi ne sommes-nous pas en harmonie ? ». Je pense que c’est la raison pour laquelle nous souffrons, ne pas être suffisamment en lien avec la nature est une erreur. Nous sommes les seules créatures sur Terre à nous croire supérieurs à l’environnement, or ce n’est pas le cas.

Revenons sur le son de l’album, probablement le plus « massif » de l’histoire de Kreator…

Oui, sans aucun doute. Nous voulions vraiment faire une sorte de témoignage ici, Kreator se devait d’envoyer la sauce avec ce 13ème album. Forcément pour un groupe avec une telle actualité il n’est jamais évident de se renouveler, mais je pense qu’ici nous avons prouver que nous pouvions entretenir la flamme et garder un véritable esprit thrash tout en avançant de nouvelles idées. Nous voulions écrire des hymnes qui resteront en tête pour l’avenir du groupe, surtout dans l’optique des concerts à venir.

Mais cet album n’est pas « seulement » un album de thrash pur, on retrouve quelques finesses avec notamment l’utilisation de guitares acoustiques…

Nous avons gardé l’esprit ouvert en écrivant et enregistant ce disque. Je pense qu’il s’agit d’un album très créatif, très diversifié et surtout sans aucune limite : c’est ça le plus important. Bien sûr on a conservé quelques « règles » dans l’écriture mais on a voulu créer un disque qui permet une véritable aventure musicale, un voyage de titre en titre. Tu sais, quand j’étais jeune, mes albums préférés étaient ceux qui rendaient une atmosphère unique, qui emplissaient la pièce de leur présence unique. C’est ce que j’ai voulu avec ce nouvel opus.

Ma chanson préférée est sans doute « From Blood Into Fire », un véritable hymne thrash limite pagan que des groupes comme Running Wild ou Accept n’auraient pas renié…

Vraiment (rires) ? C’est vrai, j’ai d’ailleurs grandi avec Accept et Running Wild, la comparaison me flatte donc. Leurs premiers albums étaient vraiment exceptionnels. J’ai d’ailleurs l’honneur de pouvoir tourner avec Accept en septembre aux Etats-Unis, j’ai vraiment hâte !

De quoi parle cette chanson d’ailleurs ?

Difficile à résumer, disons que ces lignes de paroles résument bien l’idée : « Let us be a part of the cure, never a part of the plague ». Selon moi, nous devons être la solution, et non une cause supplémentaire de problèmes.

En tant qu’artiste créateur, quelles seraient tes chansons préférées de l’album ?

J’aime beaucoup « From Blood Into Fire » moi aussi, je citerais également « Until Our Paths Cross Again » et bien sûr le côté heavy de l’album. Mais globalement j’aime l’ensemble de ce disque.

Mille Petrozza, Kreator, La Grosse Radio 2012 Paris

Au niveau de la voix, on sent que tu t’es donné corps et âme… T’es-tu spécifiquement préparé avant l’enregistrement ?

Je me suis surtout énormément concentré sur chaque partie. Nous avons par exemple choisi de nous consacrer à une seule chanson par jour lors de l’enregistrement. Jens s’est beaucoup occupé de moi et de ma voix afin que je sois à 150%, il n’a négligé aucun détail et ce sur le côté musical également. Parfois c’était compliqué, il ne fallait pas faiblir, et mettre son « âme sur la bande » n’est pas quelque chose d’évident. Il faut toujours être à fond et ne jamais tomber malade par exemple… et l’enregistrement s’est déroulé en plein hiver en Suède, alors imagine (rires) ! C’est une expérience assez étonnante d’aller en Suède en plein janvier, crois-moi… (rires) ! J’ai presque été malade à un moment mais heureusement tout s’est vite dissipé.

En ce qui concerne la composition même des morceaux, même approche qu’auparavant ?

Pas tout à fait, j’ai cette fois-ci passé pas mal de temps en amont afin d’être sûr que chaque chanson était vraiment prête et finalisée, j’ai pas mal peaufiné les démos. Nous avons également énormément repété avec le groupe avant d’entrer en studio. Alors au final oui c’est quasiment le même processus qu’avant au niveau de la composition pure, au niveau du travail sur les arrangements, mais avec une concentration différente et une meilleure ouverture d’esprit. Ventor, notre batteur, a d’ailleurs beaucoup aimé jouer quelques rythme différents, et pas uniquement le basique 4/4. Nous étions vraiment prêts à 100% avant d’enregistrer les morceaux.

Superbe pochette sinon… Réalisée par quelqu’un qui a travaillé avec Black Sabbath, Dio, Slayer, le dénommé Wes Benscoter ! Avec une espèce de monstre étrange dessus, entre Lovecraft, La Guerre des Mondes ou même la créature « It » de Stephen King… Quelle est l’idée derrière ?

C’est étrange n’est-ce pas (rires) ? C’est du véritable art surréaliste, il a fait un super travail. Je lui ai juste donné le titre de l’album ainsi quelques noms de chansons, cela lui a suffit pour pondre ce chef d’oeuvre. Il a une liberté totale, je ne voulais pas interférer dans son travail.

En ce qui concerne la tournée, quels sont les plans – notamment pour la France ?

Nous viendrons en France au mois de novembre. Tout d’abord nous irons aux Etats-Unis, puis nous passerons par l’Europe à la fin de l’année, et l’an prochain nous irons ailleurs dans le monde avec quelques dates au Japon et en Amérique en Sud.

L’an dernier tu étais au Hellfest, avec Sodom et Destruction d’ailleurs, un bon souvenir ?

Oui c’était probablement le meilleur show que nous ayons fait l’an passé. Nous avions pris quelques semaines de repos avant de faire quelques festivals, et là-bas c’était vraiment fantastique. Le line-up était génial, il y avait du superbes groupes et même Iggy Pop…

Si on compte les années Tyrant, Kreator existe depuis 30 ans cette année…

Oui, si on les compte (rires) ! Pour moi le véritable début de Kreator est en 1985, avant ce n’était pas très intéressant, un simple groupe de gamins en quelque sorte.

Du coup pas de surprise prévue pour un 30ème anniversaire ?

Non, pas avant 2015 du coup, ce sera plus approprié !

Un clip vidéo va sortir j’imagine ?

Le 3 mai je crois [NDLR : Interview réalisée fin avril], ce sera sur la chanson « Phantom Antichrist » qui est aussi notre single. Tu verras, il sera assez apocalyptique, il a été réalisé par des polonais qui ont notamment fait quelques clips de Behemoth… ce sera presque black metal visuellement ! (rires)

Il y aura aussi du matériel bonus sur cet album…

Oui, un DVD avec un mix de deux shows que nous avons joués au Wacken, le tout avec quelques unes des images qu’on projette lors de nos concerts en tête d’affiche.

Et une reprise de « The Number of the Beast » d’Iron Maiden en plus !

C’est vrai, c’était un véritable défi d’ailleurs ! C’est un véritable hymne, pas facile à reprendre, et crois-moi tu as tout sauf envie de la foirer…

On parlait de Sodom et de Destruction vite fait au sujet du Hellfest, il y a aussi Tankard dans le Big Four du thrash allemand, entretiens-tu de bonnes relations avec ces groupes ?

On se voit parfois oui, même si on est pas mal occupés avec nos emplois du temps. La semaine prochaine je vais voir Schmier (NDLR : frontman de Destruction) au Chili, nous jouons dans le même festival et nous sommes de bons amis.

Et est-ce qu’un jour on pourrait avoir une sorte de collaboration entre ces 4 groupes ? Une sorte de « thrah metal opera », enfin pas opera dans le sens symphonique hein… (rires)

(rires) Non, pour ça faudrait plutôt en effet demander à Blind Guardian, Helloween, Gamma Ray ou Edguy (rires) ! Ou à Luca Turilli et ses dragons (rires) ! Plus sérieusement, pour un single et une association caritative ou autre, peut-être. Mais tout un album ? Je ne pense vraiment pas.

Petit retour dans les années 90 où Kreator a changé de son, un peu à cause de l’émergence du death metal qui a quelque peu écrasé le thrash, regrettes-tu cette période ou non ?

Non, c’était vraiment ce qu’on voulait faire à l’époque, un temps ou pas mal de groupes expérimentaient de nouveaux trucs d’ailleurs. Les années 90 ont été à la fois frustrantes et excitantes pour nous, on a tenté de belles choses qu’on ne regrette pas.

Et penses-tu un jour re-expérimenter avec Kreator ?

En quelque sorte sur cet album tu as quelques touches expérimentales, il contient quelques légères influences de ces années et elles sont parfaitement en adéquation avec le style que nous avons, bien intégrées au côté thrash et puissant qui fait ce disque. Je crois qu’aujourd’hui nous sommes dans une position qui nous permet véritablement de faire ce qu’on veut vraiment, tant qu’on fera des albums comme Phantom Antichrist il n’y a aucune raison de chercher à faire quelque chose de totalement différent.

De nos jours, le thrash old school revient à la mode d’ailleurs…

Je pense tout simplement que les gens réalisent enfin que cette musique est véritablement quelque chose de sérieux, qui est là pour rester et pour durer. Nous pensons tous la même chose dans cette scène. Elle peut briser les frontières et unir les gens entre eux. Tous ceux qui nous méprisaient dans les années 90, aujourd’hui on a envie de leur dire « fuck off », nous sommes toujours là… et vous, où êtes-vous ?

Mille Petrozza, Kreator, Paris, La Grosse Radio 2012

Quel est ton lien personnel avec la France ? On sait déjà que t’écoutes pas mal de Serge Gainsbourg.

Oui, c’est vrai ! Mais il y a aussi Trust, Gojira, Massacra… La scène française est vraiment diverse, mais certains ont peut-être du mal avec la langue. Et il n’y a pas que la musique, pour moi les meilleurs films sont ceux réalisés en France. Mon réalisateur préféré est Gaspard Noé. Dans les années 70, les meilleurs films d’horreur ou simplement étranges venaient d’Italie, et aujourd’hui selon moi on les retrouve en France… Vous avez un art très profond dans votre pays, j’en parle souvent avec ma petite-amie qui elle ne partage pas mon point de vue (rires) ! Vous avez une façon de faire très différente des autres, et j’aime ça. Quelqu’un comme Gainsbourg par exemple était un peu punk rock avant l’heure, pas dans sa musique mais plus dans son attitude. Et en parlant de Trust, il s’agit pour moi du premier groupe metal à avoir eu un discours politique dans ses paroles, bien avant les autres…

Merci beaucoup Mille et bonne chance pour la sortie de ce nouvel album qui promet beaucoup.

 

Un grand merci à Nastia pour les photos
 



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